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Diplôme | La Gloria II, l'histoire d'une lutte pour la terre (07/2013)

«Aller jusqu’en Argentine pour créer 100 logements permet de se confronter à de nouvelles configurations spatiales mais aussi à des enjeux sociaux peu connus. Dans des contextes complexes, comment l'architecte peut-il devenir un acteur social et spatial?», s’interrogent Céline Cassourret et Aude Pinault dans leur diplôme.

ENSA Nantes | Logement collectif

Prologue

La trame urbaine de Buenos Aires est l’une des plus régulières qui soit, s’avançant inexorablement vers la pampa en un tapis d’îlots aux dimensions originelles de 120x120m. Elle semble plus temporelle que spatiale : en perpétuel changement, ses îlots se régénèrent sur eux-mêmes et malgré son uniformité apparente, la dimension bâtie du tissu urbain portègne est le théâtre d’une étonnante diversité.

Cherchant à comprendre les modes d’habiter propres à l’Argentine, nous nous sommes aventurées dans l’envers de cette trame, entre ses typologies de logement. Cette recherche nous a menées à la création du «Petit Glossaire illustré des indiscrétions de la trame». C’est au cours de son écriture, que nous avons pris conscience avec sûrement plus d’acuité que le logement n’était pas analysable comme un objet en tant que tel mais comme la résultante de données historiques, politiques, économiques, sociales et sociétales.

Ce voyage entre les noms permet de découvrir les logiques de fabrication de la ville argentine et d’imaginer des manières de s’en servir, de s’y immiscer.

Les visages de la «ville spontanée» à Buenos Aires

L'informalité est présente jusqu'aux limites de la mégalopole, où des morceaux de ville spontanée naissent à la suite d’occupations massives et illégales des sols. Ces quartiers sont des «asentamientos precarios», qui se distinguent des bidonvilles par leur morphologie urbaine reprenant la trame quadrillée.

Les propriétés sont définies, le parcellaire est lisible, l’aspect illégal ne se voit pas, contrairement à la pauvreté. Ces quartiers précaires surprennent également parce qu'ils s'installent à priori loin de tout quand les bidonvilles sud-américains s'infiltrent typiquement dans les zones d'opportunités de la ville.

Ils sont en réalité le fruit de bouleversements politiques et économiques tels que la dictature ou la crise de 2001, mais aussi le résultat d’un morcellement administratif complexe qui n’a pas su répondre à l’accroissement soudain et désordonné de la mégalopole. Dans ce pays fédéral, la ville de Buenos Aires est gouvernée par l’Etat, mais sa banlieue faite de partidos dépend de la Province.

Les faiblesses économiques et les enjeux politiques des municipalités du Grand Buenos Aires ont permis cette consommation de terres toujours plus loin du centre, créant un archipel de territoires presque isolés, souvent légalisés «après-coup». Entre les «prises de terres» organisées avec l’espoir (ou la promesse) d’une régularisation future, les ventes de terrains sans actes de propriété, les manipulations des populations à des fins électoralistes, les raisons de l’existence de ces quartiers sont multiples mais expliquent ce mimétisme parcellaire.

Chapitre 1 : La Gloria II, l’histoire d’une lutte pour la terre

Notre étude nous a menées jusqu'à la Gloria II dans la municipalité de Moreno. Cette occupation commencée dès 2009 se raccroche aux limites de la trame et aux quelques réseaux existants. Au fil de l’enquête, l’aspect «spontané» du quartier est mis en doute, la prise de terre semble avoir été en partie orchestrée et certains terrains ont même été vendus aux habitants.

Pourtant, plusieurs expulsions et destructions massives rythmeront sa courte histoire. Cette instabilité a été le quotidien des habitants ayant refusé d’être relogés sur un autre terrain jugé insalubre et encore plus loin de la ville. Au fil des protestations, une communauté s’est forgée.

Aujourd’hui, l’occupation n’est plus remise en cause. Le quartier accueille quelques 800 familles et petit à petit, les terrains sont légalisés. La Gloria II est maintenant constituée de terrains légaux comme occupés, de maisons en dur comme de cabanes, d’habitats dans des zones protégées comme inondables... Cette complexité rend le projet intéressant, la table rase n’est pas de mise mais une démarche classique est difficile.

L’enjeu est de travailler avec ce “déjà là” dans un contexte où l’informalité et l’auto-construction prédominent afin de s’immiscer dans un processus balbutiant, mais déjà en marche. L'échelle du quartier nous permet d'imaginer deux projets en résonnance, complémentaires, qui aboutiront à la création de 100 logements, mais mettront surtout en place un processus de consolidation du quartier, prenant en compte les différentes étapes nécessaires à la création d'habitats en autogestion.

Chapitre 2 : accompagner un processus autonome

02-DR-.jpgLa Gloria II n’est aujourd'hui plus menacée, mais la légalisation progressive des terrains ne résout pas les problèmes du mal logement et du non raccordement aux réseaux. Les pouvoirs publics ne peuvent construire du logement social «prêt à habiter» et les habitants éprouvent des difficultés à passer le cap du «logement temporaire» qu’ils se construisent dans l’urgence au début du processus d’installation informelle.

Une manière de rentrer dans un cadre légal pour consolider la Gloria II pourrait passer par une organisation collective à l'échelle du quartier, dans la lignée de la communauté forgée lors de la lutte pour la régularisation. Selon le modèle argentin, la création d’une coopérative d’habitants permet d’ouvrir l’accès à des subventions de l’Etat en proposant un projet d'amélioration de l'environnement construit d’un territoire, employant les habitants du quartier, pour le quartier…

La première action architecturale serait alors la réalisation d'une structure dite flexible, capable à la fois d'abriter la coopérative ainsi que de répondre à l'urgence de la situation de certains taudis en relogeant temporairement ces habitants. Pour se faire, un bâtiment s'insère dans un îlot au nord du quartier. Son fonctionnement et son organisation spatiale s'inspirent délibérément d'une figure du logement populaire argentin : le conventillo.

Ces anciens logements pour les migrants européens du début du XXème siècle, bien que souvent insalubres et surpeuplés, seraient pourtant un haut lieu de métissage culturel et de sociabilité. Le projet reprend donc l'esprit du patio autour duquel une coursive vient combiner les activités communautaires au rez-de-chaussée, et les logements à l'étage.

Une structure industrielle, réutilisée et réutilisable, permet à l'ensemble de s'articuler de manière souple : les espaces sont unis par un toit et un sol commun, mais les différentes activités peuvent évoluer selon leurs propres temporalités. Le centre communautaire et les logements d'urgence répondent à un premier besoin du quartier mais la flexibilité du plan permet d'imaginer d'autres usages venant s’y immiscer au fil de la consolidation de la Gloria.

03-DR-.jpgAinsi, ces mêmes logements d’urgence pourront aisément se transformer en bureaux pour la coopérative, ou en centre de formation pour adultes.

Chapitre 3 : la morphogénèse du logement

L'action de la coopérative de construction se traduit sur le terrain par la réalisation de logements semi-collectifs, qui viennent réinterpréter les caractéristiques d'un habitat individuel issu de la culture urbaine populaire. Cette culture urbaine se définit par une prédominance forte de l'auto-construction, par la réalisation d'un habitat qui se construit petit à petit dans le temps, en fonction des ressources et de l’évolution du foyer.

Ce projet, par le biais de la coopérative qui fait le lien entre l’architecte et les habitants, permet à chaque famille de construire une cellule de vie minimale et adaptée, mais anticipe également son évolution, et intègre de fait la logique propre à la morphogénèse du logement populaire. Chaque habitat est donc modulable mais son évolution reste induite par une structure porteuse commune.

L'assemblage des logements mènera à une diversité imprévisible. Cette approche du logement conçu comme éminemment évolutif découle de la typologie de la casa chorizo : cet habitat du Buenos Aires du XXème siècle est le résultat de l'évolution des ressources financières des migrants européens, qui cherchaient à quitter le conventillo pour construire leur maison, en commençant par une pièce unique pour plus tard l’agrandir, pièce après pièce, du fond du jardin vers la rue.

L'enjeu est ici de trouver une typologie semi-collective permettant la mise en commun de moyens matériels tout en conservant les caractéristiques d'un logement individuel. Les logements sont par ailleurs regroupés sur un plateau surélevé et dans une structure commune, le but étant en premier lieu de régler les problématiques fondamentales du sol et du toit. La forme semi-collective, plus dense et plus compacte anticipe le relogement des familles vivant dans les zones inondables et permet de s'immiscer au sein de la trame du quartier, notamment dans les parcelles en cœur d'îlot, plus étroites et moins accessibles.

Une construction groupée permet de mettre en commun les réseaux mais également de réaliser des forages suffisamment profonds pour obtenir une eau potable. On peut alors envisager une redistribution gérée par la coopérative de cette eau pour les maisons voisines, améliorant ainsi la qualité de vie d'un plus grand nombre d'habitants. Les cinq opérations sont alors insérées en des points stratégiques du quartier.

Epilogue, La Gloria II, l’histoire d’un quartier argentin…

Nos réponses architecturales proposent, à travers un dessin contemporain, la réutilisation de tout un langage populaire de l’habitat, propre à l’Argentine. Des structures existantes sont détournées et la flexibilité qu’elles offrent nous permet de conjuguer les éléments vernaculaires tout en réinventant de nouvelles configurations spatiales. Le processus proposé permet une autogestion de la création d’habitat grâce à l’instance de la coopérative implantée dans le quartier. Cette structure pourrait continuer à créer des emplois et accompagner la vie du quartier, au fil de ses évolutions futures.

Cassourret Céline
Aude Pinault

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