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Diplôme | 'Troubles ordinaires', des apartés extraordinaires (10-11-2010)

Charlotte Côte et Marie-Sophie Deveaux se sont penchées sur ces espaces à l’identité floue ponctuant Paris pour les investir de programmes ludiques ou pratiques et ainsi offrir de nouvelles marges de liberté au citadin. Peuplé de ces architectures astucieuses, leur projet de diplôme illustre une démarche où l’imagination laisse libre cours à l’appropriation.

Sélection de la Rédaction | Ecole Spéciale d'Architecture | Aménagement extérieur/Paysage | Paris

Ville officielle : sécurisation, uniformisation, sectorisation, co-isolation et frustrations corporelles sont autant de qualificatifs qui peuvent définir le cadre de la ville officielle et peut-être aussi ses limitations. Une vision qui reste très généraliste et fait fi des cas particuliers. A la fois hérité et remodelé par les modes de vie contemporains, ce cadre définit et génère un contexte spatial particulier. Une idée de ce qui fait vi(ll)e.

Villes parallèles : Qui dit officiel, pense officieux. Dans la pratique, ce cadre restrictif est largement contourné par différents mouvements de subversions, les villes parallèles. Par subversion, il faut entendre le processus de récupération d’un élément puis de détournement de celui-ci, lui conférant ainsi un sens nouveau. Skaters et Yamakazi proposent ainsi une lecture différente de la ville. Le décor urbain - marches, bancs, façades, garde-corps - devient pour eux terrain de jeu. Le banc n’est plus assise mais tremplin, la façade se parcourt... Tous ces mouvements de subversions permettent de se réapproprier, d’individualiser, de questionner, de détourner les espaces aseptisés de la ville officielle.

Le jeu étant un dénominateur commun de toutes ces villes parallèles, il fallait trouver les règles pour une ville à jouer. Comment jouer sa ville ? Comment faire en sorte que le citadin ait une pratique plus active et plus réflexive de la ville ? Comment intégrer de la variation dans un paysage et un quotidien parisien qui se figent ? Comment rendre à l’espace public sa vocation première : la liberté de circuler ?

02(@Deveaux-Cote).jpgNotre site est Paris telle qu’elle est, il ne s’agit pas de faire table rase. C’est pourquoi nous nous sommes concentrées sur les potentialités de la ville existante, ces bouts de ville négligés encore ouverts au possible, que nous avons appelé les délaissés. Ces délaissés sont de trois types :

Les délaissés temporels, ceux qui ont un usage, un sens mais pas en continu qui, selon la période de l’année ou de la journée, retournent aux oubliettes : un parc qui ferment ses grilles à la tombée de la nuit, une parcelle vide le temps qu’un permis de construire soit déposé, une place de parking inutilisée...

Les délaissés physiques ou géographiques : ce sont ces éléments oubliés semble-t-il par leurs concepteurs ou par la ville. Les sous-faces en général, les murs pignons, les immeubles désaffectés...

Enfin, les délaissés de la standardisation. La répétition systématique d’un modèle établi sans aller au-delà des réflexes conditionnés : le traitement des rues parisiennes en est l’exemple le plus frappant.

A partir de cette cartographie mouvante, jamais fixe, de la ville des oubliés, nous sommes intervenues sur quelques-uns de ces délaissés. Nos interventions s’efforcent de redonner des usages, parfois du sens, à ces morceaux de ville négligés tout en multipliant les marges de manoeuvre du citadin.

03(@Deveaux-Cote)_B.jpgBoulevard de Grenelle : Interférences

Le site se trouve entre le boulevard Grenelle et la rue Frémicourt dans le 15e arrondissement. Dans ce projet, nous avons mis l’accent sur les délaissés de la standardisation les plus ordinaires, à savoir les parties communes, les toits et les façades d’un programme de logement. Il se trouve que ces éléments sont directement en rapport avec la limite, cette limite sectorisante que nous dénigrions dans la ville officielle. Sloterdijk déjà analyse que toute limite peut être vue autant comme enfermement que comme ouverture au monde. Ici, nous décidons de la travailler volontairement comme ouverture. De travailler l’'entre' comme interférence (entre les choses, les gens, les usages). De rendre la limite, la frontière, conductrice et poreuse.

Rue Dante : Jouer sur les signes

C’est une intervention simple qui traite du sol d’une rue et le réinterprète par un jeu de couleurs et une typologie de tracés différents à vocation signalétique. Un sol qui, dès lors, se signale, oriente, informe... Il s’agit ici de renverser les signes, de modifier la perception d’une rue et finalement de combattre la standardisation de l’espace public qui est en cours.

Rue de la Verrerie : Permis de Jouer

Il s’agit d’une parcelle inutilisée au coeur de Paris, dans le Marais, rue de la Verrerie. Nous reconvertissons cet espace en aire de jeu ouverte à tous. Nous déposons en quelques sorte un permis de jouer le temps de l’inoccupation... La parcelle est transformée en un espace ludique inspiré du jeu de plateau snakes n’ladders. Le corps est le principal acteur dans cette intervention. Il se signale par la sensation de chute ou au contraire dans l’effort de la montée.


04(@Deveaux-Cote)_B.jpgRue des Haudriettes : Fenêtres sur ville

Rue des Haudriettes, nous travaillons sur cette limite entre les gens que constituent les médias. Nous proposons de transformer le mur-pignon existant en mur de communication urbain. Avec le soutien d’un sponsor bien intentionné (Philips, Sony ?), nous habillons le mur d’une série d’écrans monoblocs. A coup de SMS ou via Internet, le mur s’ouvre à la customisation et à l’appropriation. Le citadin participe ainsi à son décor urbain.

Rue de Metz : Tranche de vi(ll)e

Un mur pignon que l’on dédouble, déforme pour créer un lieu de parcours et de pause. C’est un espace où se superposent les sens de lecture et d’usages : une façade parcourable (pour les yamakasis en herbe), un belvédère sur la ville, un salon urbain... Bref, une intervention aux multiples facettes proposant plusieurs manières d’appréhender et de pratiquer le mur pignon.


05(@Deveaux-Cote).jpgAvenue de Clichy : un salon en suspension

L’intervention en soi est très légère : la structure existante n’attendant plus qu’à être exploitée... Il s’agit de rendre praticable ce qui existe déjà et ainsi proposer de la pause au milieu des flux, une pause verticale. Pour meubler ce salon : récupérer des chaises à l’abandon, les customiser avec la participation de 5.5 et les suspendre.

Parking de la porte de Saint-Ouen : jouer sur les mots

A Saint-Ouen, nous intervenons sur un programme existant : un parking public. Ici, le jeu se fait sur deux choses en parallèle. D’une part, un jeu sur le PLU, qui demande une revalorisation du végétal dans le quartier. Nous retravaillons donc l’enveloppe du bâtiment en un parc totalement artificiel à la manière de Klein Dytham pour leur barrière de chantier à Tokyo. Le parking dès lors s’ouvre à une utilisation piétonne.

D’autre part, nous ajoutons deux programmes nouveaux : une épicerie drive-in (qui permet à un usager ou non du parking de déposer sa liste de course le matin et n'avoir plus qu'à charger ses courses dans le coffre au moment où il récupère sa voiture) et une maison des associations chargée de réguler des programmes éphémères afin de donner du sens aux places de parking inutilisées. Une place de parking c’est 12,5m², c’est donc plus grand qu’une chambre réglementaire... C’est pourquoi on propose de mettre en place un système de programmes éphémères dans le périmètre d’une place de parking : barbecue, jeu d’échec géant, transats, tournoi de bridge, expo... Ces programmes n’intervenant que sur les 200 places en rotations du parking et non sur celles des abonnés.

"Un devenir s’esquisse, un bloc se met en mouvement, qui n’est plus à personne, mais 'entre' tout le monde, (...) ET... ET... ET..." Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, coll. 'Champs', Paris, 1996.

Charlotte Côte et Marie-Sophie Devaux

Diplôme DESA soutenu le 17 décembre 2007 à Paris.
Membres du jury : Présidentes : Odile Decq, architecte et Chris Younès, philosophe et théoricienne de l’architecture ; directeur de mémoire : Lionel Lemire, architecte et enseignant ; personnalité extérieure : Aghis Pangalos, architecte et enseignant ; professeur d’université : Carlos Arroyo, architecte et enseignant à Madrid ; architecte DESA de moins de 10 ans : Guillaume Letschert.


Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 12 février 2009.


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