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Diplôme | L'erreur, un concept durable ? Un TPFE interroge l'idée 'fantasmée' de durabilité (10-11-2010)

Avec chacun ses excès et autres raccourcis périlleux, tout le monde semble partager l'idée d'un futur préoccupé par un développement durable. Mais sommes-nous réellement tous sur le même chemin ? Le vocable 'durable' ne sert-il de simple alibi ? Le TPFE de Jérôme Thibault (ENSA Nancy) entend finalement faire la part belle à 'l'imperfection humaine'.

Prospective | Europan | Sélection de la Rédaction | ENSA Nancy | Aménagement extérieur/Paysage |

Une problématique en quête d’éclairage

L’avènement médiatique du concept de 'durabilité' et, plus largement, de 'développement durable', s'est opéré de manière foudroyante ces dernières années, révélant là la forme d'urgence que revêt la situation actuelle aux yeux de la population mondiale. Au-delà des questions purement écologiques et/ou scientifiquement objectivables, c'est l'aspect parfois 'fourre-tout' du concept de 'développement durable' et de toute la sémantique qui l'accompagne qui sert de sujet de questionnement dans ce travail interrogatif et prospectif. Le TPFE de Jérôme Thibault propose donc de réinterroger cette idée (fantasmée ?) de 'durabilité' à la lumière d'une démarche de projet dont l'aboutissement est un recueil de réflexions philosophiques et de questions d'architecture.

Avant de rentrer plus en détail dans le projet lui-même, il faut souligner avec insistance le caractère expérimental et inachevé de la démarche entreprise qui constitue pour Jérôme Thibault, "l'aboutissement inachevé d'un processus". 'Aboutissement', parce qu'il a bien fallu mettre un point final à ce TPFE ; 'inachevé', soulignant le caractère ouvert de la démarche et son inscription dans le temps ; et 'processus', indiquant la part importante de recherche et la volonté farouche de redéfinir hors standards chaque chose. A la lumière de ces quelques précisions, on comprend déjà l'importance du choix programmatique qu'il fallait réussir.

Pour permettre au projet de creuser des sillons dans des directions innovantes, autant que multiples, le programme du projet devait présenter un réel esprit d'ouverture et une réelle ambition novatrice.

Très à l'écart des programmes architecturaux dits HQE (Haute Qualité Environnementale), de plus en plus répandus mais trop restrictifs au regard des ambitions du sujet de ce TPFE, c'est la 8e session du concours Europan qui a paru la plus à même de nourrir cette approche ancrée dans l'univers des questions.

Le projet présenté ici questionne un site ; le secteur 'Port Nord' de Chalon-sur-Saône ; son rapport à la nature, au temps et à ses dimensions multiples, à ses limites, à ses proximités, etc. Autant de questions essentielles parfois mises de côté au profit de démarches unilatéralement techniques.

02(@JeromeThibault).jpg Les données résumées

A proximité du centre-ville, sur une bande de terre bordée par la Saône et par un lac, un secteur portuaire change d'usage laissant un site d'exception à aménager. Chalon-sur-Saône envisageait une transformation par étapes en créant un nouveau quartier relié au centre, qui deviendrait un lieu d'animation majeur pour l'agglomération, en mettant en valeur l'identité portuaire et en proposant un rapport à l'eau différent avec des usages renouvelés.

Ce projet devait pleinement s'intégrer dans deux axes politiques forts : une construction de la ville sur la ville et une préoccupation active du développement durable. Le travail prospectif de projet s'est donc appuyé sur les éléments marquants du programme ci-dessous résumés :

03(@JeromeThibault).jpg Site

  • > Créer une extension du centre-ville.
  • > Souligner l'identité portuaire du quartier et valoriser le rapport à la rivière ;
  • > S'inscrire dans une démarche de développement durable ;
  • > Créer de 250 à 300 logements sur le périmètre opérationnel (1/3 de logements individuels denses, 1/3 de logements intermédiaires, 1/3 de logements collectifs) ;
  • > Offrir une flexibilité dans l'offre de logements à de jeunes ménages habituellement tournés vers une offre de maisons individuelles en périphérie ;
  • > Créer des commerces et des activités ;
  • > Proposer des implantations particulières créant un lieu d'animation urbaine (pôle de tourisme fluvial, station de mode de déplacements doux, halte protégée, port de plaisance, etc.) ;
  • > Valoriser la façade fluviale et faciliter la réappropriation de la Saône comme principe d'espaces publics ;
  • > Trouver une réponse adaptée au stationnement de façon à ce que la voiture n'envahisse pas l'espace public ;
  • > Le cheminement piéton et cyclable devra être pensé comme une extension du schéma cyclable global.

L’échelle urbaine

Avant de plonger dans une activité de projet portant le risque d'aboutir à un résultat 'décontextualisé', il a semblé opportun à Jérôme Thibault de mettre en oeuvre le principe de 'reading', si cher à G.De Carlo, comme un processus conjoint de lecture et de conception permettant de comprendre et de laisser le site parler. En résultent deux niveaux de lecture : le marquage du territoire et du site (les éléments marquants, les traces visibles, etc.) et les perceptions (proches et lointaines).

La huitième session du concours Europan plaçait la ville au coeur du dispositif de conception en indiquant le fait qu'il ne s'agissait pas ici d'envisager la ville centre mais la ville fractionnée. Il s'agissait de créer de nouveaux lieux dans des aires qui nécessitaient d'y recréer du lien et, de ce point de vue, le concours attendait des réponses différentes du modèle de la ville classique.

04(@JeromeThibault).jpg Le quartier propose ainsi de revaloriser le cheminement piéton en bord de Saône par la création d'une double promenade qui relie le quartier au centre-ville en moins de 10 minutes à pieds. Mais pour que cette promenade permette et encourage les rencontres et les expériences, il a été décidé de l'agrémenter de multiples activités liées à l'eau. La promenade haute est ainsi jalonnée de pontons, de quais ou de grèves en partie basse qui sont associés à de nouveaux usages au sein du quartier (terrains de jeux, commerces, etc.).

Le projet présente une situation remarquable d'entre-deux naturel. Il représente une opportunité de liaison des zones naturelles qui ne devait pas être éludée. Cette potentielle liaison représentait l'occasion de questionner le projet sur ses limites physiques et de le penser plus largement. Le projet tente d'associer de manière continue les bords de Saône et les ensembles de logements en irriguant le quartier par des pénétrantes lui assurant des liens nécessaires à son désenclavement. Le nouveau quartier est structuré par un réseau de venelles militant pour les modes de déplacements doux (bateau, vélo, etc.).

05(@JeromeThibault)_S.jpg A l'intérieur du quartier, c'est un réseau de polarités qui structure les cheminements quotidiens. Entre polarités stables et instables, les parcours journaliers s'installent et se reforment au gré des opportunités et des envies. C'est le principe de 'ligne de désir' qui a prévalu sur le 'chemin'. En faisant référence à 'The Line Made By Walking' de R.Long, le projet propose de laisser l'habitant dessiner ses propres parcours ; les polarités du projet deviennent ici des noyaux stables d'intensités générateurs d'urbanités instables.

La mise en présence des grues et des portiques présente un caractère portuaire fort qu'il s'agissait de conserver. Pour tenter d'éviter une conservation stérile, le projet envisage de récupérer ses infrastructures pour manipuler les matériaux de construction pour le chantier. Une fois le chantier achevé, ses grues et portiques servent également à moduler la frange d'habitat individuel. La voie de desserte du quartier passant sous ses infrastructures, le caractère du lieu en est renforcé et le croisement passé/présent opérant.

Enfin, le projet tente de mettre à son profit les crues et décrues de la Saône en y voyant un moyen de renouveler la promenade en bord de Saône mais aussi de renouveler les usages. Les grèves inondables à l'intérieur du quartier peuvent ainsi servir de lieu de détente en été comme de lieu d'accostage en hiver et ce qui pourrait être perçu comme une contrainte au départ devient ici un point fort du projet.

06(@JeromeThibault)_S.jpg L’échelle architecturale

La problématique de l'habitat individuel dense a été éclairée sous l'angle de l'évolutivité. Le projet propose ainsi un système constructif simple posé sur un réseau de longrines en béton interrompu çà et là par des 'andronnes' techniques ou des passages publics. La présence des grues existantes rend possible la mutation de cette bande d'habitat individuel.

Le réseau de venelles créé dans le quartier est couplé à l'habitat intermédiaire pour créer les éléments d'urbanité nécessaire à la vitalisation du quartier. Le projet propose deux types d'habitats intermédiaires. Le premier accompagne les transversalités piétonnes tandis que le second se place perpendiculairement. Le croisement des logiques transversales et longitudinales donne naissance à des lieux urbains de différentes formes et dimensions (de la venelle à la place publique) vitalisés par les multiples activités disposées dans les rez-de-chaussée.

La lecture d'émergences dans le paysage lointain (grues, tours du quartier des Prés Saint-Jean, etc.) permet au quartier d'accueillir un programme de logements collectifs verticaux. Ces tours reposent sur un système constructif extrêmement simple (structure poteaux / planchers collaborant) qui rend possible un nombre infini de configurations spatiales. Les logements se structurent en plusieurs offres (simplex, duplex, accession, location, etc.) qui permettent une réelle mixité sociale. Un système de double-peau appropriable enveloppe la structure primaire pour permettre à chaque habitant d'étendre son logement, de créer une loggia, de communiquer avec d'autres appartements, etc.

Le pied de ces tours a été travaillé de telle sorte que l'intrication des typologies collectives et intermédiaires donne naissance à des lieux d'activités commerciales, de loisirs ou autres, directement au pied des tours. D'autre part et du domaine de l'utopie, le projet envisage un croisement fécond entre la culture de la ville et la culture agricole en déployant des serres dans la structure de la tour qui permettent, à l'aide des eaux pluviales d'alimenter une culture maraîchère. Les voitures, garés dans la tour elle-même, à l'aide du principe éprouvé de parking silo automatisé, libèrent le sol de tous types de stationnements.

07(@JeromeThibault)_S.jpg L’erreur, un concept durable ?

Si l'image de la tour exhibe les nombreux croisements de problématiques possibles, elle ne reste qu'une représentation ne permettant pas de valider les principes. Envisager l'erreur comme point de départ d'une prospection durable constituait l'ultime étape du TPFE de Jérôme Thibault. Ce dernier a proposé à d'autres étudiants d'imaginer les dysfonctionnements de son projet et de tester ses capacités à évoluer, à muter, à se régénérer.

Cette dernière étape portait en elle la question la plus important aux yeux de Jérôme Thibault : la quête de la perfection scientifique ne doit-elle pas laisser la place à une prise en compte de l'imperfection humaine ? Il s'agit peut-être là du premier coup de pioche qui permettra de fonder durablement un concept de 'développement durable' durablement partagé.

Christophe Leray

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 31 octobre 2007

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