Pierre de Bourgogne avril 2013

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Entretien | Deux étudiants pour une scénographie tellurique (23-10-2010)

Louise Rosenthal et Marc Hymans, étudiants prometteurs de l'école d'architecture de Marne-la-Vallée, ont su remuer ciel et... terre pour parfaire leur projet scénographique alliant adobe et pisé. La direction de l'école leur a en effet confié la réalisation de la scénographie de l'exposition Erasmus. Interview croisée.

Scénographie | Architecture intérieure | Terre | Seine-et-Marne

Comment est né ce projet d'exposition ?

Louise Rosenthal : Il s'agit d'une exposition organisée tous les ans à l'école. Elle présente aux étudiants les échanges Erasmus et les projets qui en ont découlé. Pour ma part, je suis partie à Madrid, Marc, à Venise. Quoi qu'il en soit, si l'établissement était à l'origine du projet, le mur était notre idée.

Le mur a-t-il été une évidence dès le départ ?

LR : Pas du tout. Nous sommes partis d'une idée totalement différente. Nous voulions initialement faire une boîte en terre sous l'amphithéâtre. Il y a là un lieu dédié aux expositions. Cette idée de boîte devait proposer une découverte, celle d'un matériau, la terre. Nous avons ensuite poursuivi notre réflexion en ayant comme fil conducteur ce matériau. A mesure que le projet se précisait, nous sentions que la boîte n'était pas en accord avec l'architecture de l'école. Nous aurions été amenés à créer une boîte dans une boîte et le sentiment d'enfermement aurait été vraisemblablement trop présent.

Marc Hymans : La boîte représentait une interprétation de l’habitat vernaculaire en terre, des constructions souvent massives, tels les tours de défenses, les habitats dogons... mais l'idée d’un monolithe était quelque peu caricaturale. Nous avons alors éclaté la boîte et imaginé une ligne. Nous pouvions ainsi occuper tout l'espace de l'école.

Le mur n'a-t-il pas vocation de séparer ? Ne porte-t-il pas un imaginaire négatif ?

MH : Certes, nous voulions faire réagir les étudiants et observer leur attitude vis-à-vis du mur. Serait-il par exemple un obstacle ? Nous avions ainsi à coeur d'interroger ce qui, dans un mur, peut séparer ou, au contraire, relier et plus encore nous voulions soulever un problème simple : comment créer un espace à partir d'un tracé linéaire?

Concrètement, quelle est la place du mur au sein de l'école ?

LR : Le mur passe dans le hall, descend les escaliers et arrive dans l'espace sous l'amphithéâtre pour remonter vers la cafétéria. Aussi, nous voulions que cette construction soit plus qu'un mur. Par endroit, elle se présente en assise, sous les allures d'un banc et au sein de la cafeteria, elle se transforme en bar.

MH : Nous voulions créer, par ailleurs, des continuités visuelles et physiques. L'école se révèle dans le paysage comme une machine de béton et d'acier prise entre ferme et forêt. Nous souhaitions être humble en proposant une ligne, un méridien terrestre, qui soit une forme de 'land art'.

Pourquoi la terre ?

LR : Marc m'a convaincu. Il en parle de manière très passionnée. Il m'a en quelque sorte vendu la terre. L'idée d'un matériau nouveau m'a, de toute façon, immédiatement plu.

MH : A dire vrai, je suis d'abord passionné par les pays du Moyen-Orient, notamment par des villes comme Shibam au Yemen qui me fascine. J'ai également une attirance pour les travaux de Marcelo Cortes, d'Anna Heringer ou encore d'Anupama Kundoo. Récemment, j'ai visité l'exposition 'Ma Terre première', qui m'a particulièrement sensibilisé. Autant je ne suis pas dans le discours du développement durable car il est avant tout une considération économique et surtout politique, autant je dois reconnaître qu'il permet de parler de matériaux et, à travers eux, de territoires.

02(@HymansRosenthal).jpg Alors, plusieurs raisons à ce choix. L'une, parce la terre est un des modes de construction les plus anciens et les plus utilisés à travers le monde et que cette scénographie était une manière d’évoquer avec humilité la découverte d’une culture et d’une mise en oeuvre et l'autre parce que simplement la terre retourne à la terre et les briques peuvent être réutilisées.

Et maintenant, le comment ?

LR : Nous avons d'abord cherché un fournisseur. En échangeant avec l'un d'eux, 1.2.3 Matières, nous nous sommes vite rendu compte que nous n'arriverions pas, seuls, à construire notre mur. Pourtant, au début nous croyions en être capables. Mais à force de parler, notamment des techniques, nous avons compris que c'était tout bonnement insurmontable. Le fournisseur nous a indiqué les coordonnées d'un maçon, Bilal, qui nous a tout expliqué et qui s'en est amusé.

MH : Nous avons contacté Laetitia Fontaine, la commissaire de l'exposition 'Ma Terre première' au téléphone et nous avons évoqué plusieurs utilisations de la terre. Il nous a fallu ensuite trouver un fournisseur. J'ai cherché dans le sud puis en région parisienne. Nous avons arrêté notre choix sur 1.2.3 Matières mais malheureusement, une semaine avant le début de la construction, leur carrière a été inondée. Nous avons dû recommencer les démarches et c'est finalement Akterre qui nous a fourni et permis de réaliser ce mur.

Et la mise en oeuvre ?

MH : Il nous a fallu comprendre comment assembler l’adobe ainsi que le pisé, tout en sachant que le mur devait pouvoir être détruit facilement à la fin de l’exposition. L’assemblage des briques a été facile à réaliser grâce à un mortier de terre. En effet, l’adobe est une brique de terre crue qui peut être réalisée rapidement et sans outil. La brique est réalisée à base de terre fine et de chanvre ce qui évite à la brique de se fissurer, la paille étant un liant qui augmente la résistance en traction du matériau.

03(@HymansRosenthal).jpg La technique du pisé a été plus difficile à comprendre. Le pisé consiste en un mélange de terre et d’eau mis dans un coffrage, que l’on tasse avec un pisoir. Ce mélange ne doit pas être trop liquide ou trop sec. Notre pisoir étant manuel, la finition du mur n’était pas homogène ; les fines couches de terre étaient étalées petit à petit et la compression de la terre ayant jouée un rôle sur sa forme. En effet, nous nous sommes rendu compte que le coffrage nécessitait d'être renforcé par des serre-joints afin de résister à la poussée horizontale de la terre pendant la compression.

Tout au long de l’élaboration de la scénographie, les matériaux nous ont permis de faire de nombreuses modifications, comme des fentes permettant de loger des néons directement dans le mur ou des assises permettant de s'asseoir sur le mur.

En nous appuyant sur Bruce Nauman et son travail sur les néons, l’éclairage nous a paru évident. Il s’accroche au plafond de l’espace sous l’amphithéâtre, jouant ainsi avec la structure de l’école en même temps qu'avec le mur.

Que vous a apporté, à chacun, cette expérience ?

LR : C'était la première fois que je construisais. J'avais déjà fait un premier stage en agence et un second chez Bouygues, l'occasion de découvrir le monde du chantier. J'avais été particulièrement attentive au travail des ouvriers. Ici, j'ai appris, modestement, la construction en terre, une construction relativement rapide. C'était aussi un moyen de m'ouvrir à l'architecture alternative.

04(@HymansRosenthal)_B.jpgMH : Outre cet apprentissage lié au matériau, il a fallu prendre à bras le corps les contraintes du projet. Il faut noter que nos projets d’étudiants sont rarement concrétisés. Il a fallu en outre gérer le temps, savoir planifier et surtout... surtout ne pas se tromper dans les quantités. Quand le camion est arrivé, les quatre palettes de briques et les 3 tonnes de terre déversées sur près de 15m² en ont surpris plus d'un !

Vos projets pour l'avenir ?

LR : Ce semestre, je suis en master et fais un stage à la galerie d'architecture dans le IVe arrondissement. Je n'avais pas envie d'aller en agence ni même d'être dans ce processus de construction. En revanche, j'ai le désir aujourd'hui de lire et de parler d'architecture et suis tentée de découvrir l'univers de la scénographie. J'aspire à avoir, un jour mon agence, mais, dans un court terme, j'envisage, plus volontiers, une thèse sur le thème de l''habiter'.

MH : Le temps passe vite ! Je pars dans quelques jours à Lima pour trois mois. Je vais y faire un stage au sein de l'agence Barclay & Crousse. C'est une des rares agences à faire des maisons dans le désert, très colorées, un peu comme celles de Luis Barragan. Je suis passionné par les utopies urbaines et aimerais agir pour le développement des villes. Aussi, j’envisage, plus tard, de mêler la recherche et l’expérimentation à mon métier d’architecte ; et, dans un autre domaine, mettre l’architecture au service de la musique, en créant des décors d’opéra par exemple.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 20 mai 2010.

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