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Enquête | HMONP : vers un numerus clausus de fait ? (21-12-2010)

«Le principal problème de la réforme LMD c’est qu’elle a instauré un PPP entre écoles et agences», souligne Jean Magerand, architecte et enseignant à l’ENSA Paris-La Villette. En clair : l’habilitation à la maîtrise d’oeuvre (HMONP) porte désormais autant sur la capacité à trouver un emploi que sur celle de remplir des objectifs pédagogiques. L’accès à la profession est-il aisé ? Rien n’est moins sûr.

Vie étudiante | France

Depuis juillet 2005, les agences d’architecture participent à la formation des futurs maîtres d’oeuvre dans la mesure où chaque diplômé doit notamment travailler au moins six mois en agence pour pouvoir exercer en son nom propre. A ce titre, quelles sont les aides dont bénéficient leurs patrons ? «Nous finançons l’emploi de HMNOP sur six mois à hauteur de 500 euros, ce qui correspond au frais d’inscription. Les transports ne sont pas pris en charge. La HMONP n’est pas la formation la mieux financée de la branche architecture. Par exemple, les formations en développement durable sont beaucoup mieux financées», précise un conseiller de l’OPCA PL*.

Dérisoire, cette aide financière n’est accessible... qu’en formation continue. En formation initiale, cas le plus fréquent, «l’employeur ne peut prétendre à aucune prise en charge financière par l’OPCA PL» dans la mesure où l’étudiant est déjà inscrit en école et règle lui-même ses frais d’inscription**.

Ainsi, «pour les petites structures dans la précarité, la prise en charge d’un HMONP coûte cher», souligne Jean Magerand. Trop cher ? «C’est tout à fait normal qu’ils soient payés mais cela ne marche pas avec la conjoncture ; nous regardons aux dépenses», dit Nicolas Desmazières, cofondateur de l’agence X-TU.

Effectivement, la crise est passée par là. En cédant en partie la formation aux professionnels, «nous avons mis les HMONP sous le joug de la conjoncture», souligne Jean Magerand. En l’occurrence, celle d’une récession. «On limite ainsi le nombre d’architectes inscrits et, à terme, le nombre de maîtres d’oeuvre sur le marché», dit-il. Numerus clausus de fait ?

Si Laurence Caillau, chargée de développement du Studio Bellecour, ou l’architecte Jocelyne Behrend n’abondent pas dans le sens d’un numerus clausus intentionnel - «c’est une façon d’être contre la HMO», dit cette dernière -, reste qu’en tant de crise, les HMONP, «qui n’ont pas autant de compétences qu’un autre salarié», représentent un luxe pour leurs agences.

«Il est faux de parler d’un numerus clausus en fin d’études. Même si le risque existe compte tenu de la crise, aujourd’hui ce n’est pas le cas : chaque jeune Architecte Diplômé d'Etat (ADE) qui veut suivre l'habilitation trouve le moyen de s'inscrire dans une école. A Val-de-Seine, nous avons en cette rentrée une augmentation de 60% du nombre d'étudiants», assène au contraire Olivier Celnik, architecte et chargé du groupe de pilotage HMONP à l’ENSA Val-de-Seine.

«Nos ADE trouvent tous des places en agences», dit-il. Tous ne semblent pas aussi bien lotis. «Je n’ai pas eu de mal à trouver une agence pour ma HMONP car j’y travaillais déjà en tant que junior entreprise mais c’était avant la crise ; aujourd’hui c’est plus dur, nombreux sont ceux qui peinent à trouver un emploi», confie Julien, ayant validé sa HMONP à l’ENSA Belleville en septembre 2009.

L’enjeu est de taille puisque cette expérience professionnelle conditionne l’accès au titre HMONP pour tous ceux qui souhaitent, tôt ou tard, monter leur agence. En effet, à Val-de-Seine, «si l’ADE n’a pas un contrat de travail ou une promesse d’embauche au moment de l’inscription en HMONP, on ne le prend pas». Les écoles proposant généralement deux sessions d’inscription (septembre-octobre et décembre-janvier), l’inscription est donc différée à la session suivante, parfois à l’année suivante. Ayant prolongé son contrat HMONP de six mois à un an, Eun-Sook Bae estime être chanceuse. «C’est d’autant plus difficile pour les étudiants étrangers car ceux qui n’ont pas pu s’inscrire ne peuvent pas renouveler leur carte de séjour», explique-t-elle.

Aux écoles leurs recettes pour remédier au problème. «A Belleville, les conditions d’évaluation ont été assouplies : il est possible de réaliser sa HMO en deux fois 3 mois et même d’être embauché dans une boîte d’ingénieur à condition d’être suivi par un architecte», dit Julien.

Outre le risque de rater les délais d’inscription, existe celui de voir sa HMONP invalidée par le jury***. Lequel prend en partie sa décision au regard d’une grille de suivi pédagogique qui doit être, selon l'Ordre des Architectes, «régulièrement complétée durant la période de mise en situation professionnelle par le tuteur», soit par le responsable en agence. «Aucune grille d’évaluation ne nous a été communiquée en début de stage, aucune motivation de la décision ne nous a été transmise à la fin non plus», soutient l’architecte Jean-Philippe Erwan-Le Boeuf. «Quelle grille ?», s’étonne une autre.

De fait, «les écoles s’en servent en complément de leurs pratiques», précise Olivier Celnik. A Val-de-Seine, «où nous organisons régulièrement des TD de suivi, la fiche pédagogique est davantage un référentiel».

Ces solutions, variant au gré des écoles, règlent-elles pour autant le problème de fond ? Au sein des structures pouvant s’offrir des HMONP à court ou long terme (en validant des acquis - VAE -), se posent d’autres problèmes. «En soumettant les HMO aux intérêts privés des agences, on prend le risque de ne former que des gratteurs ou de simples infographistes», dit Jean Magerand. De même, «le problème de la HMONP ou de la VAE post diplôme est que cela revient à créer des collaborateurs d’architectes non habilités, sans droit d’exercice, comme cela existait auparavant. Autrement dit, cela revient à créer une main d’oeuvre bon marché», dit Jean-Philippe Erwan-Le Boeuf.

Tout en concédant que ce risque existe, Olivier Celnik souligne qu’«à Val-de-Seine, nous restons très vigilants». «La HMO est ce qu’on en fait», dit-il. Mais combien d’agences «jouent le jeu» ? Et combien d’écoles assurent un réel suivi de leurs étudiants ?

Il est donc permis de penser que l’accès à la profession est rendu difficile... ce qui n’est pas sans conséquence à long terme. «En serrant le robinet aujourd’hui ou en créant des gratteurs, nous n’aurons plus suffisamment de professionnels aguerris dans 10 ans. Or, la profession d’architecte est un enjeu public : nous ne formons pas des architectes pour le court terme mais nous avons besoin de compétences pour répondre aux grandes mutations de demain, telle celle du développement durable», souligne Jean Magerand.

Ce dernier estime qu’«il faut d’une part augmenter les honoraires des architectes mais il faudrait surtout remettre la formation dans le champ public et augmenter les moyens des écoles d’architectures qui sont celles qui en ont le moins parmi le monde universitaire».

Emmanuelle Borne

* L’OPCA PL collecte et gère les contributions versées par les entreprises libérales au titre de la formation professionnelle. Il finance la formation des salariés et accompagne les entreprises et leurs salariés dans le développement de leurs compétences.

** A ce sujet, voir le document disponible sur le site de l’Ordre des Architectes (document mis à jour le 10 novembre 2010).

*** Le jury est composé d'au moins cinq membres, dont au moins les deux tiers sont architectes praticiens, enseignants ou non, un architecte-enseignant venant d'une autre école et un proposé par le conseil régional de l'ordre des architectes (article 17 de l’arrêté du 10 avril 2007 relatif à l'habilitation de l'architecte diplômé d'Etat à l'exercice de la maîtrise d'oeuvre en son nom propre www.legifrance.gouv.fr).

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