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Opinion | SANAA, esthétique de la disparition, pratique de la dislocation (24-10-2010)

Dimanche 28 mars, à Los Angeles, le prix Pritzker 2010 a été décerné à SANAA (K. Sejima et R. Nishizawa). Le jury récompense ainsi une oeuvre "délicate et puissante, précise et fluide". Minimisation, disparition, dislocation : une trilogie de base, récurrente où, désarrimée, l'architecture parait en suspens.

Pritzker | Japon | SANAA

Le prix Pritzker est décerné cette année à SANAA, en somme une surprise attendue. L'annonce était prévisible dès lors que le nom du duo nippon revenait depuis peu avec fréquence pour d'illustres programmes : le Louvre à Lens, le pavillon de la Serpentine Gallery à Londres ou encore le New Museum de New York.

Mais, par là même, la désignation est étonnante. En matière d'architecture, SANAA exprime une position à l'encontre du maximalisme ambiant.

A contre courant de la surenchère formelle et du sensationnalisme architectural caractéristique de notre époque, Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa s'inscrivent dans une réflexion émergente du 'more for less', autrement dit du plus pour le moins. L'école de pensée est intimement liée au Japon et aux figures incontournables de Toyo Ito et de Kengo Kuma, dont l'un des derniers ouvrages, anti-object, dénonce des attitudes actuelles trop subjectives.

Familière, la conception architecturale du duo n’a pas fait l’objet d’écrits ou de manifeste. Aucune publication ne vient ni relayer ni traiter un quelconque positionnement théorique. Pour comprendre une pensée, ici celle de SANAA, il s'agit alors d'observer l'oeuvre afin d'en extraire la substance.

Au regard d'une production architecturale aujourd'hui reconnue, il est donc permis d'affirmer qu'au culte de l'objet, SANAA répond par l'évanescence. Chaque édifice illustre une esthétique de la disparition et s'offre comme un subtil compromis entre la création d'un espace et d'une enveloppe. L'ensemble se caractérise par une blancheur immaculée ou encore par une transparence jouant de quelques effets de miroitement.


En toute logique, Lord Palumbo, président du jury, reconnaît une architecture "à la fois délicate et puissante, précise et fluide, [...] où chaque projet interagit avec son contexte et les activités qu'il contient et ce, en révélant une forme de plénitude".


Le réflexe serait alors d'assimiler SANAA à une réactivation du minimalisme dont l'architecture, il y a quelques années, s'était fait l'écho. Toutefois, une lecture des ouvrages de Kengo Kuma, qui au demeurant n’évoque que son travail, apporte des clefs de compréhension de l'oeuvre de SANAA : "La minimisation est très différente du minimalisme. Son but n'est pas la simplification et l'abstraction de la forme mais plutôt une critique de la matière", écrit-il. En ce sens, SANAA répond à ce 'more for less' qu'une intense et rigoureuse recherche pour plus de finesse caractérise.


Dès lors, matière et volume sont réduits jusqu'à être virtuellement éliminés. Leur présence s'efface et les espaces donnent ainsi une impression de lumière et de fluidité. L'architecture s'inscrit dans un projet à la fois critique et paradoxal où la matière dénonce la matérialité.


02(@SANAA-HisaoSuzuki)_S.jpgLa simplicité apparente propose ainsi de renoncer à tout excès de matière dont la dissolution n'est pas étrangère à la culture japonaise. Nouvelle théâtralité pour l'architecture nippone qui s'inspire ainsi du No, définit par Kengo Kuma comme "un mouvement libre entre les mondes de l'immatérialité et de la matérialité, entre la vie et la mort".

L’architecture de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa est dès lors éminemment japonaise. De fait, il est encore un aspect qui rattache sans conteste l’oeuvre de SANAA à la culture nippone : l’incarnation du concept de dislocation. "Cela veut dire qu'il y a toujours des lieux, mais aussi d'autres espaces que des lieux, de l'espace entre les lieux et que, par conséquent, les lieux bougent, flottent, ne restent pas stables. La dislocation est une critique du lieu, en ce sens qu'elle met les lieux en état critique", écrit Benoit Goetz, philosophe, auteur de La Dislocation, architecture et philosophie.

En fait, au-delà de la critique et de la mise en tension de la matérialité et de l'évanescence, il faut entendre le rapport de l'architecture au temps et à l'espace. De l'éternel à l'éphémère, de l'ancrage à la désolidarisation du sol.


A l'image de situations urbaines explicites, les villes de l’archipel japonais, cité phoenix, renaissent perpétuellement de leurs cendres. Bombardements et séismes successifs ont disloqué le sol, consumant et détruisant les agglomérations japonaises. Les terrains de sport y sont implantés au sommet des tours et les temples au-dessus des autoroutes, semblant parfois léviter. Au premier regard, ces superpositions semblent répondre à l’affection des tokyoïtes pour la densité mais révèlent par ailleurs une méfiance toute japonaise pour les fondations. Aux villes qui font fi de l’ancrage au sol face au spectre de l’anéantissement concordent ainsi l'évanescence et l'éphémère de la dislocation.


Les oeuvres de SANAA tiennent donc de ces deux acceptions de la dislocation. Des projets tels le O-Museum d’Iida ou le Rolex Learning Center de Lausanne révèlent une autonomie vis-à-vis du sol. Sur pilotis ou sur vagues, les deux bâtiments défient tant que possible l’inertie. Quant aux notions d’éphémère et d’évanescence, elles sont illustrées par nombre de réalisations se dérobant non plus au sol mais ici à la vue (New Museum of Contemporary Art, Christian Dior Building), là à la matière (Zollverein School of Management and Design), ailleurs, tout simplement, aux murs ou, pour reprendre le terme de Benoît Goetz, à la "muralité" (Glass Pavilion, Toledo Museum of Art).


Désarrimée, l'architecture de SANAA flotte, légère. Minimisation au service d'une critique sous-jacente de l'architecture contemporaine et d'une mise en tension entre matérialité et disparition, chaque réalisation de SANAA se révèle limpide comme une évidence.


Jean-Philippe Hugron et Emmanuelle Borne

Cet article est paru en première publication dans CyberArchi le 8 avril 2010.

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