Wojciech Czaja, journaliste, revient dans un article daté du 7 janvier 2011, publié dans le quotidien autrichien Der Standard, sur la nouvelle Synagogue de Mainz (Allemagne), inaugurée en 2010. De l’édifice, «expressionniste», semble émerger les prémices d’une nouvelle architecture judaïque, tourmentée. Son architecte, Manuel Herz, réinterprète signes et symboles de l’écriture hébraïque.
Contexte
La nouvelle synagogue de Mainz (Mayence), 2.500m², inaugurée le 3 septembre 2010, est signée de l’agence bâloise Manuel Herz Architects, auteur notamment de l’extension du musée d’Ashdod (Israël) ou encore de l’immeuble 'legal/illegal' à Cologne, lequel cherche à «examiner et à diagnostiquer la psychose des banlieues». Aujourd’hui, avec Jacques Herzog et Pierre de Meuron, Manuel Herz dirige l’enseignement et la recherche à l’ETH Studio Basel - Institut de la ville contemporaine -.
JP.H.
L’ESPACE ENTRE LES LIGNES
Vienne (Autriche) : Wojciech Czaja
La façade extérieure de céramique vert laquée ressemble à un jeu d'illusions et de perspectives. Mainz dispose d’une nouvelle synagogue ; l'architecte Manuel Herz transpose la force de l’écriture hébraïque en béton et céramique.
La nuit de cristal, novembre 1938. Les 191 synagogues du Reich ont été incendiées, 76 seront détruites. La synagogue de Mainz, classique, pompeuse, construite en 1912, se réveille, au matin du 10 novembre, sous les décombres.
Pendant plus de sept décennies, Mainz ne disposait d’aucune synagogue. Seul un appartement 'gründerzeit' de la Mainzer Neustadt permettait de travailler et de prier. «Jusque dans les années 90 cela fonctionnait bien», dit Stella Schindler-Siegreich, présidente de la communauté juive de Mainz. «Avec l'afflux de nombreux Russes après la chute du rideau de fer, la situation a dramatiquement changé. En l'espace de quelques années, la communauté du land de Hesse est passé de 70 à 1.000 membres».
Mainz, qui pouvait déjà compter sur quelques attractions touristiques, a, depuis l'année dernière, une nouvelle oeuvre architecturale : la Synagogue Maor Hagolah, Licht der Diaspora. Comme le constate son parrain, Daniel Libeskind, la maison de Dieu chemine de bas en haut dans la Hindenburgstrasse (le coût de construction s'élève à six millions d'euros), bondit d’avant en arrière et enfin se plie en un méandre expressionniste.
La similitude avec le musée juif de Berlin, conçu par Libeskind et achevé à la fin du millénaire, n'est pas un hasard. Le concours pour la Synagogue a en effet été lancé en 1999, au moment où s’érigeait l'imposant zigzag métallique dans la capitale allemande. Le déconstructivisme était alors en vogue.
«La synagogue n'a rien à voir avec le déconstructivisme et encore moins avec Libeskind», s’exclame l'architecte suisse Manuel Herz. «Mais naturellement, il n'y a pas de hasard dans le fait que ces formes contemporaines du langage architectural prévalent ces dernières années, surtout dans la culture juive». Le judaïsme est la seule religion en occident qui n'a pas eu, des siècles durant, sa propre architecture. «Depuis la destruction des deux temples de Jérusalem en 70 après JC, il n'y a plus jamais eu de culture constructive juive», dit Herz. Lors des pogroms de 1938, la plus jeune tentative jamais élaborée d'une identité architecturale juive a été détruite.
«Au regard du judaïsme et contrairement aux autres religions, la production d'espace se joue dans les livres et dans l'écriture hébraïque - du reste, on ne peut plus plastique - plus que dans la construction elle-même», explique l'architecte. «Ceci a été possible malgré une diaspora qui avait pendant longtemps échafaudé sa propre notion de l'espace». C'est exactement cette écriture qu'évoque la forme de la Synagogue de Mainz. Sur toute la hauteur de la façade se déploie l’image abstraite de la bénédiction hébraïque 'Qadushah' tantôt avec force, tantôt avec douceur, jusqu’à se cabrer plus à l’est en étant surplombée des lettres hébraïques 'Qoph'.
«Du coup, il est possible de lire l’édifice, mais il s’agit, bien sûr, d’une construction et non d’un rouleau», explique Herz. «On peut reconnaitre sur la façade un certain dialecte. Entre les passants et la synagogue se constitue un art du dialogue, identique d’ailleurs selon que l’on croit ou non».
Chaque ouverture découpée en façade est un point de fuite tourmenté, encadré de céramique verte. La géométrie du revêtement est traitée jusqu’à la perfection. Angles et découpes s’accordent au millimètre près. L’observateur est en proie à un jeu d’illusions et de perspectives.
«Dès le premier regard, la façade rayonne dans toute son envergure, le système est simple et redondant» déclare Manuel Herz au Standard. «Nous avons réalisé plus de 17.000 mètres de profils en céramique et nous avons dû les découper à la longueur souhaitée». Du fait de son vernis coloré, la synagogue étincelle et adopte, selon la position du soleil, une teinte vert jaune, parfois émeraude, jusqu’au crépuscule où elle se transforme en une étrange sculpture du Cabinet du docteur Galigari*.
A travers la lourde porte en fonte d’aluminium - sur laquelle est inscrit 'Maor Hagolah Beit Knesset Magenza' (Lumière de la Diaspora, Synagogue Mainz) - d’aucuns se faufilent dans un foyer immaculé où murs et toits inclinés s’entremêlent. Les ouvertures y sont petites et nombreuses.
Tout est impressionnant. Sauf, peut-être, dans les pièces attenantes, où sols et portes de couleur lavande marquent un moment d’épuisement mental. Ici, ce qui était jusqu’à présent un bâtiment surprenant dégénère en château de cartes au look de crèche.
A côté, l’intendance, les bureaux, les logements de fonction, les salles d’enseignement, la salle de cérémonie et une porte secrète qui mène au lieu de prière. Et de nouveau, des lettres : la surface des murs est bordée de million de lettres hébraïques, toutes stylisées. Le relief géométrique s’éclaircit et fait place à un vers de la Torah.
Admirable, la lumière déferle sur les murs couleurs bronze et or. La salle forme un entonnoir qui s’étire vers le haut. Là, les lettres 'Qoph' se découpent sur le ciel. A travers un toit de verre rond de 200m², la lumière naturelle arrive sur la Bimah ; durant l’office, la Torah y sera lue.
«La nouvelle synagogue est plus qu’une simple maison de Dieu» dit Stella Schindler Siegreich. «Elle est un lieu de rencontre et de manifestation pour notre communauté et pour tous ceux qui s’intéressent à la culture juive». Démonstration est faite, les premiers séminaires, conférences et concerts sont prêts à s’y tenir.
Est-ce la nouvelle architecture du judaïsme ? Le premier mot est dit, le reste sera décrypté avec le temps.
Wojciech Czaja | Der Standard
07-01-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron
D'autres photos de Hen Magonza sont disponibles sur sa page Flickr, accessible à l'adresse : http://www.flickr.com/photos/hen-magonza
* N.d.R : Le Cabinet du docteur Caligari (Das Cabinet des Doktor Caligari), 1920, est un film muet expressionniste allemand du réalisateur Robert Wiene (1873-1938), dont les décors mêlent fausses perspectives et proportions tronquées.
En guise de carte blanche, Jean-Christophe Ballot a varié les plaisirs et propose des photos de cinq reportages photographiques différents. De Fès au Louvre, en passant par des images de la confluence Seine-Oise, ce photographe...[Lire la suite]
_B.jpg)
Après Detroit et 'Theaters', l’objectif de Yves Marchand et Romain Meffre a capturé, entre 2008 et 2012, un autre théâtre de ruines : l’étonnante île de Gunkanjima, également...[Lire la suite]
_B.jpg)
L’humour - voire un sens aigu de la dérision, fut-elle auto -échappe souvent aux photographes. Si Jean-Philippe Hugron prend la photographie très au sérieux, il n’aime rien moins que désacraliser ses...[Lire la suite]
_B.jpg)
Aux portes de Paris, sur l'axe historique, Eric Sempé se fait «archéologue urbain». L'appareil photographique est alors l'outil de relevés iconographiques. «La platitude [des images] permet des ruptures...[Lire la suite]
_B.jpg)
Dans le cadre de l’exposition 'Olympiades, Paris 13e, une modernité contemporaine', organisée au pavillon de l’Arsenal, à Paris, du 7 février au 31 mars 2013, Vincent Fillon offrait sa vision de ce quartier...[Lire la suite]
_B.jpg)
S'il est un domaine peu exploité dans l'architecture moderne occidentale, c'est bien celui de l'architecture funéraire. De passage en Italie dans les Pouilles, à Lecce, Jean-Baptiste Avril a visité le...[Lire la suite]
_B.jpg)