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Brésil | Les dernières maisons de Niemeyer (09-02-2011)

Fernando Serapião publiait en août 2006 dans le n°318 de Projeto Design, revue d’architecture brésilienne, une analyse des maisons conçues par Oscar Niemeyer à partir de deux ouvrages récents sur ce thème. Le digne représentant du modernisme brésilien y est présenté maître de sa communication : la petite échelle embarrasse l’architecte marxiste autant que son inclination pour le néo-colonial.

Logement individuel | | Oscar Niemeyer

Contexte
Une fondation à Rio, un centre culturel à Avilés (Espagne)... Les inaugurations se sont suivies ces derniers mois pour Oscar Niemeyer. A 103 ans, l’homme poursuit son activité architecturale. Projets politiques et culturels, le plus souvent emblématiques, cachent une face méconnue de l’architecte brésilien que Fernando Serapião met à jour.
JPH

LES DERNIÈRES MAISONS DE NIEMEYER
Fernando Serapião | Rio de Janeiro

«Le passé est fait pour être répété et non pour être copié» Mário de Andrade

Sans aucun doute, Oscar Niemeyer est l'architecte brésilien dont l'oeuvre a été la plus documentée en livres : plus de cinquante titres et ce, sans compter les articles de journaux, mais également parce qu'il a créé et dirigé la revue Modulo qui, dans presque chacun de ses cent numéros, contient l'un de ses écrits ou de ses projets.

Une grande partie de ces publications a été réalisée avec l'active participation de l'architecte et nombreux sont les ouvrages similaires du point de vue du concept, de l'iconographie ou encore de l'éditeur. C'est donc pour cela que deux livres récents ayant pour thème les maisons de Niemeyer, l'un réalisé avec sa collaboration, l'autre non, apportent de nouvelles informations pour celles et ceux qui s’intéressent au travail du maître du modernisme brésilien.

Pour quelques architectes, principalement ceux d'inclination marxiste, le thème de la maison est tabou. Il traite littéralement d'échelles et de sujets domestiques qui, selon eux, modifient peu le futur de l'humanité et, au contraire, révèle les désirs les plus individualistes, les personnalités de ses propriétaires et de ses architectes. Néanmoins, la règle veut que les résidences particulières offrent plus d'opportunités d'expérimentations architecturales que les immeubles collectifs.

Ce lieu commun ne s'applique toutefois pas à Niemeyer, du moins pas à toutes les phases de son travail. Les maisons des vingt premières années de sa carrière ont représenté des avancées significatives dans sa trajectoire alors que, ces dernières quarante années, l'architecte a peu utilisé la petite échelle pour les innovations stylistiques.

Il est donc naturel qu'au moment où il présente plus de 60 ans de carrière et que, par ailleurs, les maisons soient devenues l'un des grands thèmes éditoriaux du moment, que deux livres rapportent la relation de Niemeyer à l'habitat individuel. Le premier, édité au Brésil, intitulé Casas onde morei (N.d.T : les maisons où j'ai vécu), a été lancé il y a un peu plus d'un an par l'éditeur Revan. Il traite d'une oeuvre curieuse, dans laquelle l'auteur, avec un ton mémorialiste, relate des faits prosaïques d'édifices imaginés par lui ou non. Aux Etats-Unis, sur les étals des librairies, un luxueux volume aborde, lui, toutes les maisons dessinées par l'architecte. Avec pour titre Oscar Niemeyer Houses, le livre, édité par Rizzoli (New York), associe les textes d'Alan Hess aux photographies d'Alan Weintraub.

Hess écrit : «Niemeyer, lui même, cache ses projets résidentiels. Il en retire une grande partie de la liste officielle de ses oeuvres et, de fait, seules quelques maisons illustrent les innombrables livres qui présentent son travail». La liste parallèle réalisée par Hess comprend quarante résidences unifamiliales de Niemeyer. Parmi elles, douze n'ont pas été construites et trois ont déjà été démolies. Il n'en reste que vingt-cinq dont vingt-et-une ont été enregistrées par l'objectif de Weintraub.

Sans vouloir mettre en doute la liste de l'auteur nord-américain, au moins quatre maisons ont été oubliées [dont celle] dessinée pour Amaro Paes Filho, chauffeur particulier qui a accompagné Niemeyer dans ses voyages au Brésil. Avec soixante mètres carrés, le projet a été un cadeau de l'architecte.

02(@KaduNiemeyer)_S.jpgParmi les maisons où Niemeyer vécut, quelques histoires sont déjà connues : il y a plus de 30 ans, il avait adopté un ton autobiographique dans ses écrits. Il n'est donc pas difficile de trouver un texte dans lequel il aborde la résidence de son grand-père à Laranjeiras, quartier traditionnel carioca, où il naquit et grandit. De la même façon, les textes concernant la maison de Canoas sont nombreux. Ceci n'enlève toutefois pas l'intérêt de Casas onde morei.

Datée de 1940, la maison Cavalcanti est le premier projet résidentiel construit de Niemeyer. Elle présente, pour la première fois, des caractéristiques particulières, un mélange d'architecture moderne (via Le Corbusier) - les pilotis par exemple - avec quelques éléments d'architecture coloniale civile luso-brésilienne (via Lucio Costa), comme les tuiles en terre cuite, la structure en bois, etc.

Hess regroupe l'oeuvre résidentielle de Niemeyer en quatre phases. La première, de 1936 à 1953, où l'architecte mélange, comme dans sa première maison, les éléments corbuséens avec les racines de l'architecture luso-brésilienne. Cependant, cette combinaison complexe ne laisse pas son origine évidente. Par exemple, les colonnes isolées des murs (présentes dans la maison Henrique Xavier, M. Passos, Cavalcanti, Oscar Niemeyer, Johnson, Peixoto, Ofair, Moraes Neto, Capanema, Tremaine, Gàvea, Miranda et Pgnataria) s'apparentent-elles aux pilotis corbuséens ? Qu’en est-il des terrasses brésiliennes ? Et du volume unique (les maisons Cavalcanti, Lagoa, Johnson, Capanema, Tremaine, Gavea, Pignatari) ? La simplification de forme provient-elle de l'architecture coloniale brésilienne ou du mouvement moderne ? Les tuiles en terre cuites sont d'origine luso-brésilienne mais le 'toit-papillon' (projets M. Passos, Ofair et Kubitschek) est clairement corbuséen.

Mais la résidence Cavalcanti, au lieu d'être le fer de lance des maisons dessinées par Niemeyer, n'est, à aucun moment, montrée dans les livres qu'il a lui même organisé.

03(@DR)_B.jpgLe principal mérite du livre de Hess est [donc] de montrer les maisons les plus récentes - principalement celle que l'auteur inclut dans la troisième phase, celle qui correspond à la période post-Brasilia -. Avec plus ou moins d'intensité, les résidences des deux autres étapes ont été publiées dans livres et revues de 1940 à 1960.

Selon Hess, la préférée de Niemeyer «est une petite maison de vacances créée par lui même - une modeste rénovation -». Il fait référence à la maison de Mendes. Construites pour la période de villégiature, elle a été démolie et échappe donc au registre de Weintraub.

Egalement peu divulguée, l'habitation de Niemeyer à Brasilia (1960). L'architecte s’est construit une maison inspirée des maisons de maître propre aux fazendas*.

Ici, un regard jeté sur le livre édité au Brésil, notamment sur les photos de la maison de Marica, interroge. La sensibilité de Niemeyer pour lier modernisme local et période coloniale est-elle familière de la maison de Marica ? L'architecte n'a pas de lien direct avec les constructions rurales. Mais, aussi souvent qu'il le peut, il valorise ce type d'architecture - dans l'un des mémentos du projet d'auditorium de Ibirapuera, dans les années 90, par exemple, il écrit : «une architecture pure, simple, comme nos vieux souvenirs coloniaux» -. Par ailleurs, il répète souvent qu'il voudrait finir ses jours à Marica : «Je ne suis pas fils de roi, je ne vais pas vers Pasargada** mais, un jour, reprenant Bandeira, j'irai vivre à Marica», confesse Niemeyer dans le livre de Revan.

Parmi l'ensemble des maisons, celle qui cause le plus de perplexité encore est celle de Quércia (ex-gouverneur de São Paulo et mécène de Niemeyer), une quasi réplique d'une 'casa grande' coloniale. A première vue, il semble que l'architecte rénove une propriété mais les textes et dessins révèlent qu'elle a été créée à partir de zéro. La résidence de Pedregulho, ville natale de cet homme politique, dans l’état de São Paulo, a été imaginée en 1990. Dans une certaine mesure, le projet tire sa signification du milieu rural. La colonnade poursuit une matrice classique. La chapelle et la rampe d'accès révèlent toutefois les réflexes de l'auteur, nonagénaire à l'époque.

Niemeyer, comme Lucio Coasta, reviendrait-il à un style néo-colonial ? Que prétend-il nous dire avec ce projet ? Il est certain qu'il n'a jamais été question de le divulguer : la majeure partie des chercheurs a déjà entendu parler de cette maison et quelques photos ont été publiées dans la presse quotidienne à l'époque de sa construction, plus pour celui qui l’habite que pour ses qualités architecturales.

Ainsi, côte à côte, les livres publiés par Revan et Rizzoli nous révèlent une autre face de Niemeyer : après avoir fait une révolution architecturale, il va terminer ses jours dans une confortable maison coloniale.

«Je ne suis pas fils de roi, je ne vais pas vers Pasargada mais, un jour j'irai vivre à Marica».

Fernando Serapião | Rio de Janeiro | Projeto Design (N° 318)
Adapté par : Jean-Philippe Hugron


* Une Fazenda est une grande propriété agricole au Brésil
** N.d.T : Pasargada est dans le poème de Manuel Bandeira est un lieu ironiquement idéal

Oscar Niemeyer Houses, Alan Hess (textes) et Alan Weintraub (photos) ; Editeur : Rizzoli New York ; Format : 28cmx28cm ; 240 pages ; couverture : broché ; prix : 65$.

Oscar Niemeyer Maisons (traduction Française), Alan Hess (textes) et Alan Weintraub (photos) ; Editeur : Actes Sud ; format 30x30cm ; 230 pages ; couverture : broché ; prix : 49€.

Casas onde morei, Oscar Niemeyer ; Editeur : Revan ; Couverture : Broché ; 72 pages ; prix : 49,9 real

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