Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil International

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Espagne | Des gratte-ciel à l'échelle de Barcelone (23-02-2011)

Catalina Serra, correspondante à Barcelone du quotidien espagnol El Pais, revient dans l’édition du 20 janvier 2011 sur la question des hauteurs, jugées «discrètes», des tours de la capitale catalane. Réputée à l’étranger pour son dynamisme architectural, Barcelone paraît, vue de l’intérieur, manquer d’audace. Mythe ou réalité ?

Tours et gratte-ciel | Barcelone

Contexte
A l’heure où Paris tourne et retourne la question des tours sans jamais voir le sommet d’un quelconque gratte-ciel se construire intra-muros, Barcelone observe les premiers résultats d’une politique incitatrice.
JPH

DES GRATTE-CIEL A L’ECHELLE DE BARCELONE
Catalina Serra | Barcelone | El Pais

Les gratte-ciel de Barcelone chatouillent seulement les nuages. Nombreux ont été construits ces dix dernières années mais leur hauteur reste discrète en comparaison de ce qui se passe ailleurs dans le monde (Tour Burj Dubaï, 828 mètres de vertige) ou même en Espagne (Torre Caja Madrid, 250 mètres). De ce fait, l’hôtel Arts et la tour MAPFRE sont encore, avec leur 154 mètres, les plus hautes de Barcelone. La tour Agbar, une des plus emblématiques, en fait 144 et l’autre perle de la ville, la très stylisée Tour Telefónica dans le quartier du Fòrum, n’en fait que 110. Au total, il y a une douzaine d’édifices de plus de 100 mètres et un peu plus d’une centaine qui dépassent les 50 mètres.

Dans une ville aussi planifiée que Barcelone, la limitation de la hauteur n’est précisément pas le fruit d’une norme spécifique mais d’un mythe avec lequel tout le monde paraît être d’accord : il est impossible de dépasser ce qui sera la tour la plus haute de la Sagrada Familia. Le plus curieux, cependant, est que Gaudi a établi la hauteur de la tour centrale à 172 mètres pour ne pas dépasser la cote naturelle, celle que dieu a créée, à savoir les 173 mètres de la colline de Montjuïc.

Pour l’architecte Robert Brufau, dont l’étude a fait les calculs structurels de plusieurs tours de la ville, depuis l’hôtel des Arts à la tour Agbar en passant par l’hôtel Me o el Hesperia, cette hauteur est la bonne. «Barcelone accepte bien les tours de cette taille qui ne pose aucun problème structurel spécifique», commente-t-il. «Si nous faisions des tours de 250 mètres, il faudrait y aller avec beaucoup plus de prudence. Le type de terrain à Madrid, par exemple, est bien meilleur et ce qu’on peut y faire est différent de ce que nous pouvons appliquer ici, où nous devrions trouver des solutions beaucoup plus coûteuses».

05(@EMBA)_B.jpg Pour assurer la structure de la tour Telefónica dans le Fòrum, un des gratte-ciel les plus remarquables de la ville, son architecte, Enric Massip, explique que des fondations de 50 mètres de profondeur, principalement à cause du type de terrain et de l’emplacement à côté de la mer qui obligeait le renforcement de la structure face aux vents, ont dû être réalisées. «Nous en avons profité pour formaliser la tour à partir de ces nouvelles contraintes ; la double structure, dont la partie extérieure est métallique, nous a permis de gagner des espaces intérieurs et le noyau intérieur en béton est un système adéquat quant aux normes anti-incendie», explique-t-il.

De ce fait, les pompiers de Barcelone ont une règlementation spécifique depuis 2007 pour les édifices de plus de 50 mètres. «Nous renforçons les mesures dans ce type d’édifice, obligeant, par exemple, qu’il y ait toujours deux façades accessibles pour les services d’urgence ou en renforçant les critères d’accès aux escaliers d’évacuation», explique Joan Pedreny, chef des Pompiers de la ville. «A Barcelone, les hauteurs ne sont pas importantes et ne posent pas de grands problèmes même s’il y a un contrôle spécial tant durant la phase de projet qu’après, lors d’inspections».

Sur certains forums Internet, nombreux passionnés de gratte-ciel se lamentent de voir Barcelone manquer d’audace. Quelques architectes reconnus considèrent aussi, dans certains cas, peut-être, avoir été un peu rigides. Massip reconnaît qu’il aurait voulu pouvoir disposer d’«au moins deux mètres de plus pour gagner un peu à chaque étage», ce qui aurait facilité certaines installations. «Je pense que quelques tours comme l’hôtel ME de Perrault ont une hauteur correcte, mais la tour Agbar reste basse et pourrait parfaitement atteindre 200 mètres», explique Carles Ferrater. «Plus que la hauteur, l’important dans une tour est sa sveltesse. C’est pour cela que la Torre del Banco Atlántico [aujourd’hui, Sabadell] conçue par Francesc Mitjans en 1969 est l’une de mes préférées ; sa finesse fait qu’elle paraît plus haute [83 mètres]», ajoute l’auteur de la Tour Imagina, l’une des plus intéressantes de la Diagonal, qui atteint seulement les 75 mètres.

02(@JPhH).JPGA la fin des années 90, les services municipaux de l’urbanisme, aux mains, en ce temps là, de Josep Acebillo, ont défini l’ordre, la hauteur et les relations volumétriques entre les divers édifices qui devaient coloniser le début de la Diagonal. Aujourd’hui, les premiers résultats de ce pari commencent à être visibles et, de façon générale, pour l’actuel architecte en chef de la municipalité, Oriol Clos, «la mise en valeur est assez positive».

«Avec un rythme quasi musical, ce jeu de volumes entre les édifices a donné de l’envergure et de la valeur ajoutée à cette zone de la Diagonal. De fait, je suis assez satisfait de l’ensemble bien que, tour après tour, nous pourrions nuancer ce propos puisqu’il est important de voir comment les édifices touchent le sol et se lient à l’espace public. La solution de Massip avec la Tour Telefónica est à privilégier alors que les cas de l’hôtel Me ou même de la tour Agbar sont discutables».

03(@JPhH)_S.JPGClos assure qu’en aucun cas le thème de la hauteur ne sera de nouveau posé dans le futur. «Il est vrai que la perception a changé et, de la même façon que Londres a relevé le pari, Barcelone pourrait le faire aussi bien, mais je pense que la taille actuelle des tours est en adéquation avec notre ville et ce, tant qu’elles restent construites dans des zones spécifiques et sans qu’elles n’aillent poindre de tous côtés».

Autre grand noyau de gratte-ciel, la place de l’Europe, située sur le territoire de la ville de L’Hospitalet, offre des hauteurs toutes aussi discrètes ne dépassant pas les 115 mètres. «La limite est due à la proximité de l’aéroport», expliquent des sources du Consortium pour la Réforme de la Gran Via. De la trentaine d’édifices prévus, les cinq de plus de cent mètres sont livrés ou en voie d’achèvement. Le plus spectaculaire est la tour rouge de l’hôtel Porta Fira, conçu par Toyo Ito avec la collaboration de Fermin Vazquez de B720, mais l’hôtel Catalonia pourrait également s’avérer intéressant quand il sera terminé. Dessinée par Jean Nouvel et Ribas & Ribas, la façade préfabriquée de béton avec des fenêtres en forme de feuille de palmier recouverte de verre sérigraphié montrera un curieux jeu de lumière et d’ombres. «Si nous avions été plus prudents, il est possible que nous aurions pu construire plus haut», assure Josep Ribas, qui rappelle que son père a été pionnier avec l’Edificio Colón, l’emblématique tour brutaliste des années 70 qui, avec ses 110 mètres, a été le gratte-ciel le plus haut de la ville jusqu’aux tours Olympiques.

04(@JPhH)_S.JPGFermín Vázquez, qui a collaboré avec Jean nouvel à la tour Agbar, reconnaît qu’elle aurait pu être un peu plus haute, «mais nous devions nous adapter à l’implantation du terrain et à sa constructibilité. Il est certain que l’édifice aurait été beaucoup plus efficace s’il avait été non seulement plus haut mais aussi plus grand en général». Malgré la «timidité» de l’ordre, Vázquez considère que l’équilibre de la ville en général est raisonnable. «Celui qui a voyagé un peu en Asie verra que les gratte-ciel de Barcelone n’en sont pas. Ce sont des édifices très modestes et, en ce sens, la ville reste conservatrice. Parfois, quelques tours auraient gagné à être plus hautes et plus concentrées dans quelques zones. Les tours sont dispersées et ordonnées de manière linéaire quand, habituellement, les édifices hauts fonctionnent mieux côte à côte. Toutefois, ce qui a été fait ne me paraît pas si mal bien qu’il aurait été nécessaire d’organiser plus de débat public sur le sujet».

L’opinion publique, que tout soit dit, a pour habitude d’être plus conservatrice qu’amatrice de tours, même petites. Sans entrer dans la polémique de l’hôtel Vela de Ricardo Bofill, dont la hauteur de 178 mètres a été réduite à 99, cet édifice reçoit encore nombre de critiques des habitants et les gratte-ciel, de façon générale, n’ont pas bonne réputation.

Il y a contradiction, parce que, d’un côté, ils se révèlent attractifs comme emblème et marque de la ville dont les sommets les plus hauts sont réellement la tour de Collserola (289 mètres) et les tours de la Térmica del Besòs (200 mètres). Mais, que des édifices rompent la perspective habituelle des rues, cela dérange. D’aucuns les associent à la spéculation et y voient la représentation «phallique» du pouvoir, généralement économique, qu’il s’agisse d’un hôtel de luxe ou du siège d’une entreprise.

Cependant, toujours plus de gens reconnaissent les tours bien faites, durables et occupant moins d’espace. Ferrater cite le cas de Benidorm, qui est passé pour un modèle face à la dispersion de l’urbanisation de la côte. Et pour Ramón Prat, éditeur et directeur du Disseny Hub, il est clair que, dans une ville dense comme Barcelone, les tours peuvent être une solution pour la croissance future. «Ici, nous avons fait de manière timide des édifices d’une hauteur moyenne et je pense que nous pouvons encore assumer d’autres tours dans quelques zones. Mais la question mérite d’être posée, pourquoi ? Tout dépend des besoins et il est certain qu’aujourd’hui, en ville, ce sont des milliers de mètres carrés qui restent vides et qui sait quels usages auront-ils ?»

Catalina Serra | Barcelone | El Pais
20-01-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron


Pour lire le texte original : www.elpais.com/articulo/cultura/Rascacielos/escala/Barcelona/elpepucul/20110120elpepucul_3/Tes

Réagir à l'article


Album-photos |L'année 2018 de Philippe Pumain

2018, comme les précédentes, est passée à toute vitesse. 2019 devrait voir la fin du chantier et la réouverture du théâtre du Châtelet, entre autres…[Lire la suite]

Album-photos |L'année 2018 de GUINEE*POTIN ARCHITECTES

Des concours s’échelonnant toutes les mois, 8 de perdus à l'exception de deux : l’école publique de St Pabu dans le Finistère, et notre premier projet francilien, avec Palast et Echelle Office, pour 90...[Lire la suite]


Album-photos |L'année 2018 de Martin Duplantier Architectes

Des idées, des envies. De ville, de pièce. Une association, un renouveau. Un livre, une histoire. Des mots, des formes. Dessus, dessous. Loser, winner. [Lire la suite]