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Allemagne | L'éternité vole en éclat (06-04-2011)

Laura Weißmüller présente dans les colonnes du quotidien allemand Sueddeutsche Zeitung en date du 15 juin 2010 le 'Pavillon 21 mini Opera', structure temporaire conçue par Coop Himmelb(l)au. Une occasion pour la journaliste de faire preuve d’un regard critique sur la scène architecturale munichoise mais aussi sur la célèbre agence autrichienne.

Bâtiments Publics | Culture | Munich | Coop Himmelb(l)au

Contexte
Coop Himmelb(l)au, agence fondée à Vienne (Autriche) par Wolf D. Prix et Helmut Swiczinsky, a réalisé pour l’Opéra de Munich (Allemagne) un pavillon temporaire. Livrée en juin 2010, cette réalisation spectaculaire a été élaborée à partir du concept de 'soundscaping' combinant architecture et musique.
JPH

L’ETERNITE VOLE EN ÉCLAT
Laura Weißmüller | Sueddeutsche Zeitung

Munich - Cela aurait été bien envoyé. Au centre de Munich, juste derrière le théâtre national et devant la Hofreitschule de Leo von Klenze*, se dresserait désormais une oeuvre d’art gris argent composée de pointes et de pics. Le prisme irrégulier paraît tel une montagne de cristal ou même, depuis la Maximilianstraße, tel une cage d’aluminium dans laquelle on aurait enfermé un ogre puissant qui, avec énergie, se serait frayé un chemin vers l’extérieur. La Marstallplatz n’aurait pu recevoir plus de contrastes architecturaux. La provocation aurait été parfaite. Hélas, le bâtiment est temporaire.

Le tollé a donc été évité. Munich - qui n’est pas un lieu d’avant-garde architecturale, quand on pense au débat sur les tours – applaudit d’autant plus vivement la nouvelle salle de l’Opernfestspiele**, ré-ouverte cette année, que le 'Pavillon 21 mini Opera Space', une construction de l’agence viennoise Coop Himmelb(l)au, n’est pas censé demeurer et que l’ensemble historique devrait retrouver ainsi son équilibre d’avant.

Le lieu de représentation, avec environ 300 places assises, doit seulement servir à l’occasion du festival [d’été de l’Opéra de Munich] ; entre-temps, démonté et mis dans de grands containers, il voyagera de par le monde. Ainsi, le vocabulaire de formes déchiquetées des déconstructivistes viennois séduira même les défenseurs d’une architecture conservatrice si, après une courte durée, il disparait de leur angle de vue.

02(@MarkusPillhofer).jpgPics et pointes, indiquant çà et là toutes les directions, ont une fonction importante : ils détournent le bruit des alentours vers le haut. Les soi-disant 'clous' sont d’ailleurs de la musique pétrifiée : une séquence de Don Giovanni et un morceau de Jimi Hendrix 'Purple Haze' (comme s’il pouvait en être autrement pour Coop Himmelb(l)au que 'Scuse me while I kiss the sky') dictent la direction et la taille des émergences. Combien la surface réfléchira-t-elle réellement le son ? D’aucuns le sauront le 24 juin, quand Christoph Schlingensief inaugurera le pavillon avec son premier projet d’Operndorf africain.

Wolf D. Prix, fondateur de l’agence Coop Himmelb(l)au, est déjà sûr du résultat : l'idée d'influencer l'acoustique tant au dedans qu’au dehors par un travail sur les formes caractérisera l'architecture des futures salles de concert. Lui-même entrevoit des parallèles avec le pavillon-tipi de Philips à l'exposition universelle de 1958 dont l'intérieur fut imaginé par Iannis Xenakis sous la direction de Le Corbusier afin d’y diffuser la musique du compositeur moderne Edgar Varèse. A la différence de Bruxelles, il n’y a à Munich qu’une seule boîte noire, fonctionnelle, qui attend le visiteur. Les pics y sont seulement attachés, l’espace n’en est que plus flexible.

03(@MarkusPillhofer)_S.jpgC’est justement ce que la musique moderne exige de ces lieux de représentation alors qu’il est surprenant de constater qu’elle est encore jouée dans salles du XIXe siècle. Ainsi, Nikolaus Bachler, directeur de l’Opéra, souhaitait disposer ici d’un lieu pour la programmation moderne qui tienne compte des nouvelles habitudes visuelles, des médias modernes et des sujets actuels.

Le pavillon, dont les 2,1 millions d'euros de la coûteuse construction ont été repartis entre l’Opéra, l’Etat de Bavière et des sponsors privés, semble visiblement provisoire : la construction en acier se miroite à travers la peau d'aluminium perforée, les éléments de façade sont grossièrement vissés ensemble, le sol n’est fait que de plaques bon marché, la rampe d’accès rouge, qui remplace le tapis, est quant à elle en caoutchouc. Par ailleurs, les premières traces de rouille soulignent l'impression : ceci n'a pas été fait pour l'éternité.

04(@MarkusPillhofer).jpgCe qui explique, peut-être, que rares sont les édifices de Coop Himmelb(l)au à refléter l'esprit de ces provocateurs professionnels viennois. Et pour cause, l’éphémère est l’une des convictions de l’agence. Ses deux fondateurs, Wolf D. Prix et Helmut Swiczinsky, réclamaient en 1980 une architecture qui non seulement «éclaire, pique et se déchire sous la distension», mais aussi qui soit légère et changeante comme un nuage. Leur nom en est l’exacte allusion. A force de succès, Coop Himmelb(l)au a, ces dernières décennies, pris de l’importance et leurs grands projets tel le BMW Welt*** et la BCE**** en témoignent. Aujourd'hui, Wolf D. Prix aspire plus volontiers à une architecture qui soit davantage pérenne.

Fatalement, la fureur des débuts de l’agence en 1968 se perd, même si, à Munich, ils ont construit pour l’instant présent. Par ailleurs, le pavillon n’est pas sans rappeler la sensationnelle surélévation d’un immeuble à Vienne qui a rendu célèbre Coop Himmelb(l)au. Evoquant un sauvage coup d’aile, la structure semble ne pas avoir été construite pour l’éternité : seule l’utilisation d’un joint élastique permet aux complexes liaisons d’être à long terme résistantes aux intempéries.

Au fond, le pavillon munichois rappelle les premières constructions des confrères déconstructivistes de Coop Himmelb(l)au : la caserne des sapeurs-pompiers de Zaha Hadid à Weil am Rhein ne parait-elle pas, elle aussi, vouloir s'envoler ? Un souhait qui ne s’est visiblement pas, près de vingt ans plus tard, réalisé.

Laura Weißmüller | Sueddeutsche Zeitung
15-06-2010
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* Leo von Klenze (1784-1864), architecte bavarois connu pour son oeuvre néoclassique
** Festival d’été de l’Opéra de Munich
*** BMW Welt est l’un des derniers grands projets de Coop Himmelb(l)au. Livré en 2007 à Munich, l’architecture spectaculaire de l’ensemble abrite un lieu d’exposition dédié à la firme automobile.
**** Coop Himmelb(l)au a remporté en 2003 le concours pour la Banque Centrale Européenne (BCE) dont le chantier est enfin en cours.

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