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Portrait | Linna Choi, Tarik Oualalou : autant, et plus, de territoire(s) (13-04-2011)

Méconnue en France, reconnue au Maroc, l’agence KILO, fondée en 2001 à Paris, fête ses dix ans. Dix ans et toutes ses dents puisque Linna Choi n’a que 36 ans et Tarik Oualalou 34. Des architectes qui ont vu grand dès le départ. «Nous ne sommes pas des concepteurs de la dent creuse», disent-ils. Leur agence est une adresse polyglotte.

France | Oualalou+Choi

«KILO ? C’est à la fois une manière de mesurer les choses, un anagramme issu des noms des associés et un mot qui se prononce dans toutes les langues». D’allure plus jeune que leur trentaine, Linna Choi et Tarik Oualalou précisent le choix sémantique tout en faisant le tour de leurs locaux installés rue Réaumur dans le troisième arrondissement de Paris. Un espace issu de la mutualisation de deux paliers.

Ici, un bureau cloisonné, là, un espace ouvert puis, un autre peuplé de maquettes. Plus précisément, de composants d’un modèle unique, strates accueillant les modèles réduits de projets et réalisations. Deux collaborateurs sont à l’oeuvre, complétant l’ensemble confectionné à l’occasion d’une exposition à la Galerie de l’Architecture organisée fin 2010. «Notre première exposition française».

«Communiquer est un exercice très récent pour nous. Nous voulions d’abord construire une trajectoire et des bâtiments».

Direction la salle de réunion. Au mur, des photos de réalisations signées du photographe Luc Boegly pour ladite exposition. En guise d’aménagement, une table. Avant de la rejoindre, les architectes adressent quelques recommandations en anglais.

Compter cinq français sur vingt collaborateurs. «Ici, tout le monde est bilingue».

A commencer par les associés. «Entre nous, nous parlons anglais», précise le couple aux affaires comme à la ville. Après une enfance passée à Rabat pour lui, à Los Angeles pour elle - «mes parents s’y sont installés de Corée lorsque j’avais un an» -, Linna Choi et Tarik Oualalou se sont rencontrés à New York.

02(@DR)_B.jpg «Nous recevons beaucoup de candidatures d’architectes venus de l’étranger et ayant travaillé chez Jean Nouvel ou Dominique Perrault», s’amusent-ils.

Les prédécesseurs de renoms sont évoqués sans coquetterie. «En France, nous n’existons pas. Il y a une déconnexion totale entre ce que nous faisons ici et à l’étranger». Notamment au Maroc. Musée National de Rabat, Théâtre national de Casablanca, schéma directeur du plan d’aménagement de Marrakech. Autant de concours, le dernier gagné par l’agence, où KILO fut en lice face à Nouvel, de Portzamparc ou encore Zaha Hadid. Sans oublier les collaborations avec Rem Koolhaas ; «avec lui, nous n’avons jamais rien gagné», sourient-ils.

KILO compte au moins autant de collaborateurs à Casablanca qu’à Paris et dispose d’une adresse à Brooklyn.

Tout en mettant l’accent sur les bienfaits des concours publics à la française, «un véritable tremplin pour les jeunes architectes», Linna Choi et Tarik Oualalou précisent gérer essentiellement des commandes hors de France, les DOM-TOM faisant exception. Alors, pourquoi l’implantation parisienne ? «Parce qu’il est plus facile de s’exporter depuis la France, dont l’image est très bonne à l’international».

Une notoriété à laquelle le patronyme de Tarik ne serait pas étranger ? Fathallah Oualalou, maire de Rabat depuis 2009, fut notamment ministre de l’Economie et des Finances du Maroc dans les années 2000. Oualalou fils répond sans embarras : «quand mon père était au gouvernement, nous refusions de travailler pour l’Etat».

03(@LucBoegly)_B.jpg Deux projets - celui du musée Volubilis, livré en 2009 à Meknès et celui de la Place Pietri à Rabat, en collaboration avec Taoufik el Oufir - leur mirent le pied à l’étrier.

En revanche, l’approche du métier est sans doute un legs filial. Au père «grand résistant intellectuel» (il fut un membre influent de l’USFP, Union Socialiste des Forces Populaires, parti de l’opposition, dès sa création en 1972) fait écho, pour le fils, l’inclination pour «le rôle intellectuel de l’architecte, un des derniers métiers où l’on prend position».

«Pour nous, un projet est avant tout Cosa Mentale», souligne Tarik Oualalou.

Une approche somme toute «très française».

Cela écrit, «ni la forme, ni le programme ne constituent le point de départ de nos projets, à l’inverse d’une tradition française. De Michel Kagan à Manuelle Gautrand, les projets font écho à la loi MOP. Le site est calé, le programme prédéfini. Il n’y a plus de place pour l’ambigüité, pour le dialogue», disent-ils.

«Nous ne sommes pas à l’aise avec les échelles prédéterminées où le rôle de l’architecte se borne à fabriquer de la peau», poursuivent-ils. De l’intérêt de parler plusieurs langues et quelques cultures.

Concepteurs du grand territoire plutôt que de la dent creuse, Tarik Oualalou affirme une préférence pour «l’échelle stratégique», où tout est à faire, programme comme projet, alors que Linna Choi avoue un faible pour «l’échelle domestique».

Pour conter ses affinités, la jeune architecte préfère l’anglais. Le changement linguistique dénoue la parole. L’entretien se poursuit donc dans les deux langues.

04(@KILO).jpg«I prefer to work with buildings and people rather than on a territorial scale», précise Linna Choi. Ainsi du projet Co-habitation, ensemble de résidences secondaires à Marrakech dont ils sont, avec des amis, les maîtres d’ouvrage. Une façon de «reconstituer un noyau familial car nos proches sont dispersés dans le monde», relève-t-elle.

A lui les vastes horizons, à elle le foyer ? «Ca n’est pas aussi binaire», dit-il. Ouf ! «Nous travaillons tous les projets ensemble et nous inversons souvent les rôles mais il est vrai que la domesticité m’intéresse moins. Si un projet ne comprend pas l’échelle architecturale, cela ne me gêne pas», dit-il.

De mettre ainsi l’accent sur une étude menée en 2009 pour l’IAURIF (Institut d'Aménagement et d'Urbanisme de la Région Ile-de-France) en Libye. «Chargé de la planification des villes libyennes, l’IAURIF nous avait confié les villes du désert», explique KILO. Un exercice proprement «extraordinaire», disent-ils.

Ni densifier, ni organiser la croissance urbaine, ni aménager l’espace public, il s’agissait d’organiser la disparition urbaine. Soit «planifier, sur vingt ans, la disparition de villes d’une région du Sahara, un territoire de la taille de la France, lesquelles, en raison d’un manque de ressources, sont vouée à disparaître».

Comment s’improvise-t-on urbaniste-escamoteur ? «Il faut jeter tous ses réflexes à la poubelle. Les questions préalables sont les suivantes : quel est le parcours du réseau d’eau ? Quel est celui du train ? La question de l’infrastructure est vitale car, sans infrastructure, une ville est condamnée. On retrouve là l’aspect primitif de l’acte urbain». Une démarche reçu cinq sur cinq ? «Les décideurs ont été déroutés au départ car ils attendaient de nous de la planification urbaine à la française».

D’esprit français tout autant, les fondateurs de KILO ont «le désir» de l’espace public. «Quelle que soit l’échelle, nous en réinjectons partout», racontent les architectes. Une démarche qu’ils qualifient d’acte de résistance «car la tendance est à la préemption de l’espace public au profit de l’espace commun destiné au groupe». D’esprit américain tout autant, ils savent la nuance.

05(@KILO)_B.jpgPréférant la démarche à l’épiderme, Linna Choi et Tarik Oualalou ne boudent cependant pas un béton cutané rugueux. D’où le plaisir de travailler au Maroc «malgré des chantiers difficiles». «Au regard de la France ou des Etats-Unis, le rapport matière-effort y est inversé. La main d’oeuvre n’est pas chère et le mode d’exécution artisanal ; il y est impossible de trouver deux pièces de béton identiques. Oubliez le béton suisse», sourit Tarik Oualalou.

Parce que «nous aimons cette relation à la fabrication», l’équilibre est maintenu, en ce qui concerne l’activité de l’agence, «entre phases de dessin et de chantier». Parmi les quarante opérations gérées par KILO, compter un tiers en phase conception, un tiers en études techniques et un tiers en phase chantier.

A les écouter, parmi leurs références : Steven Holl face «aux modernes de deuxième génération» tels Louis Kahn et Robert Venturi. 'Décomplexer' l’architecture «est aussi ce que fait Rem Koolhaas, en miroir à Venturi. Il crée des bâtiments que l’on n’a pas besoin de voir. Il fabrique des paradigmes», souligne Linna Choi.

Deux esprits précoces.

«C’est vrai que j’ai toujours tout fait très vite». Par vite, Tarik Oualalou entend tôt. Après un bac obtenu au lycée français de Rabat en 1994, direction l’école d’architecture de Paris-Malaquais. «J’ai eu la chance d’avoir Jean-Louis Cohen pour enseignant». Lequel encourageât l’étudiant en architecture de s’inscrire aux Arts et Métiers (Génie civil) et à l’Ecole du Louvre (histoire de l’art). Quatre ans et trois diplômes plus tard : «j’ai choisi de poursuivre l’architecture à la Rhode Island School of Design».

Aujourd’hui, tous les deux y enseignent. «L’agence que nous avons à Brooklyn est directement liée à cette activité académique. Nous proposons aux étudiants un sujet lié à notre production et nous appréhendons ces échanges comme un laboratoire», expliquent Linna Choi et Tarik Oualalou.

06(@LucBoegly).jpg La vocation de Linna, quant à elle, fut 'instinctive'. «Je ne viens pas d’une famille d’architectes mais, toute petite, j’avais l’habitude de dessiner des plans et d’y déposer mes poupées», sourit-elle. Devenue étudiante, elle réalise son cursus d’architecte à Yale puis Harvard. Et rencontre Tarik Oualalou à l’occasion d’un stage chez Frederic Schwartz Architects à New York.

En 2001, direction Paris, pour y passer l’été. Soudain, le onze septembre... «Alors que nous vivions aux Etats-Unis - Linna venait de finir ses études et j’y enseignais déjà - je n’ai alors pas pu renouveler mon visa et nous avons du rester à Paris», se souvient-il.

«Une bonne chose finalement. Nous n’aurions jamais pu faire là-bas ce que nous avons accompli ici en dix ans». A l’étranger surtout.

«Au départ, rien ne nous faisait peur», dit-il. «It was 'bring it on'», rit-elle. Une «génération» de projets plus tard, ce qui a changé est leur «rapport au risque» : «Aujourd’hui, nous y allons moins la fleur au fusil, nous évaluons les risques. Nous refusons un projet qui nous fera perdre du temps ainsi qu’à notre client». Inversement, «nous pouvons consacrer du temps à un projet qui n’est pas rentable». Bref, «nous ne sommes pas dans une démarche commerciale».

Sans doute lucrative, KILO a atteint, selon ses fondateurs, sa taille critique. «L’outil détermine l’architecture. Pour garder le plaisir de concevoir et construire, nous ne voulons plus grossir», concluent ceux qui, tôt, ont vu grand.

Emmanuelle Borne

07(@Labtop)_B.jpg

Réactions

Mimo | Architecte | 06-10-2015 à 18:20:00

Non mais .... Papa était ministre mais il surtout devenu maire de Rabat pendant longtemps, capitale du Maroc où se prennent une grande majorité des décisions de marché public.
Ça n a rien à voir avec les projets glanés par cette agence soyons en sûr...

Kiloutout | Architecte | Meknes Maroc | 04-09-2013 à 23:48:00

Comme par hasard l'agence Kilo n'est connue qu'au Maroc !! Je me rappelle du fameux projet de Volubilis que des confrères ont travaillé dessus pour après être surpris que le contrat a été déjà attribué à M. Oullalou à l'époque ou le papa est Ministre !!! Je préfère que vous passiez des architectes qui ont du talent plutôt que ceux qui sont pistonnés

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