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Portrait | Studio 21bis, une architecture parallèle (25-10-2010)

Studio 21bis (Romain Demongeot et Laurent Lacotte) réalise des structures en carton. La démarche est artistique, se joue de codes et de symboles architecturaux, participe de l'imaginaire collectif et s'oppose au fétichisme contemporain. D'une philosophie de l'abandon nait une critique de l'oeuvre réifiée.

Architecture éphémère | Architecture intérieure | France

2009, un soir d'hiver à la Cité Internationale Universitaire. Sur l'une des pelouses du campus émerge, dans le brouillard, une forme monolithique. A l'approche, un abri de carton se dessine. Romain Demongeot et Laurent Lacotte surgissent. Les deux jeunes artistes expliquent brièvement leur démarche. Une deuxième rencontre s'impose, l'occasion de revenir plus longuement sur plusieurs années de créations.

D'abord, un nom énigmatique : Studio 21bis. Il y a deux ans, l'événement se produisait entre les numéros 21 et 23 de la rue des petits carreaux. Les immeubles mitoyens ne laissaient paraitre aucun interstice. C'est donc sur le trottoir que Romain Demongeot et Laurent Lacotte intercalent une construction éphémère, d'où le 21bis dans l'appellation.

L'édicule, fragile, était de carton, un matériau de prédilection pour Studio 21bis dont la découverte est due au hasard de déambulations parisiennes. Au détour d'une rue du Sentier, ils aperçoivent des amoncellements de cartons destinés aux encombrants.

Peu s'en faut alors pour que le duo comprenne la potentialité d'une ressource pour le moment intarissable. En récupérant ce matériau délaissé il s'agit d'exprimer l'idée de recyclage et de proposer une relecture de grands thèmes. "Le travail avec un matériau pauvre donne une liberté absolue", précise Romain Demongeot.

A la liberté, Studio 21bis appose les notions d'"éphémérité" ou encore de fragilité, aptes à nous renvoyer à nos propres angoisses. En réinterprétant les codes architecturaux et en usant de l'imaginaire lié à l'habitat, Romain Demongeot et Laurent Lacotte réalisent à Paris, à Lyon ou encore à Londres des structures temporaires en carton. "La cabane n'avait pas de fonction", précise l'un ; "elle éveille un sentiment de liberté", répond l'autre. Leur toute première structure, rue des petits carreaux, a été occupée, dès le premier soir, par Aktar, un travailleur du Sentier, sans-abri.

"Nos réalisations ne sont pas dédiées aux sans abris mais certains les ont investies et elles nous ont de fait échappées. Ces installations sauvages ont été ainsi tolérées par le pouvoir en place et elles ont acquis de fait une inscription géographique", rappelle Romain Demongeot ironisant toutefois sur 'l'inscription géographique' place Vendôme où la cabane n'est restée en place que quarante minutes avant d'être ravagée par le service des encombrants de la Mairie de Paris.

Le duo revient alors sur un processus qui, au-delà de la création, implique un détachement vis-à-vis de l'objet. "Nous livrons des cabanes, nous les abandonnons ensuite pour nous en détacher", explique Romain Demongeot aussitôt repris par Laurent Lacotte précisant "que [leur] architecture est intuitive et répond également à une notion de plaisir. Les pièces que nous réalisons font écho à des aspects sociétaux. L'artiste a une responsabilité".

Ainsi, Studio 21bis s'oppose à un héritage artistique lié à l'objet, notamment à l'objet lourd. En dénonçant un certain fétichisme, il s'agit de mettre à mal le culte même de l'objet. "Le sens en perd sa substance, tout devient objet et beaucoup d'artistes ne sont plus que de simples produits. Il faut désormais relativiser le solide et le dur", énonce Romain Demongeot réaffirmant de fait son inclination pour la fragilité.

L'attitude adoptée n'est pas sans poser des problèmes, notamment face à la commande. "En architecture, il faut répondre à un cahier des charges stricts. Dès qu'il est question de projets monumentaux, nous perdons une grande part de liberté", résume Romain Demongeot.

Studio 21bis condamne la sculpture publique dont il ne se dégage, au mieux, qu'une forme de neutralité. "Les artistes sont choisis sur catalogue. Ce sont des pièces qui sont là, qu'on trimbale", constate Romain Demongeot. "Nous imaginons des processus moins coûteux mais 'ré-activables' ; la pauvreté du matériau implique un renouvellement".

L'interaction devient alors un leitmotiv autant que l'espace public. "L'espace public est un vestige de liberté, aujourd'hui mis à mal", clame Laurent Lacotte qui lance un "appel à investir la ville".

Ainsi, Studio 21bis prend des risques sans jamais ne faire preuve d'aucune violence. Le duo apprécie donc le contexte parisien, somme toute difficile. "Il y a une lutte à mener à Paris. Beaucoup partent à Berlin qui devient un exutoire", soutient Romain Demongeot quand Laurent Lacotte souligne que "la lutte avec le contexte permet le positionnement entre ce que la ville permet et ce qu'elle ne permet pas".

Le duo confirme son goût pour le renouvellement. "Nous aimons que des dynamiques s'instaurent et nous dépassent", précisent-ils, avec l'exemple de la première cabane en guise de parfaite illustration.

Ainsi, par un "less is more" ouvertement emprunté à Mies van der Rohe mais réinterprété en un sens que ce dernier n'aurait jamais imaginé, Studio 21bis combat l'appauvrissement de l'art. "Nous sommes tous responsables et victimes de ce système. Il faut donc être éclairés et informés des réalités", soutient Romain Demongeot et Laurent Lacotte de citer l'historien Marc Bloch pour qui la "faculté d'appréhension du vivant, voilà bien, en effet, la qualité maîtresse de l'historien".

Dès lors, à l'opposé du fétichisme contemporain, Studio 21bis élabore, en historiens et acteurs du présent, une philosophie de l'abandon.

Jean-Philippe Hugron

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 24 mars 2010.

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