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Entretien | Anna Heringer, Tyin, ou l'architecture low tech et la réactivation des traditions (25-10-2010)

La villa Noailles consacre une exposition* au duo norvégien Tyin (Andreas Grøntvedt et Yashar Handstad) et à Anna Heringer. Leur approche différente de l'architecture, remarquée, interroge la réactivation des traditions au sein de sociétés usuellement enclines à la modernité importée d'occident. Entretien croisé.

Villa Noailles | Terre | Bambou | Monde | Eike Roswag

Anna Heringer, jeune architecte de 32 ans, née en Allemagne, poursuit de l'autre côté de la frontière, en Autriche, ses recherches. Après ses études à Linz ponctuées de fréquents voyages au Bangladesh, elle réalise à Rudrapur une école 'fait main', plusieurs maisons familiales et un centre d'apprentissage pour électriciens. A quelques kilomètres de Johannesbourg, en Afrique du Sud, elle érige avec des étudiants de la Kunstuniverstität de Linz une maison pour enfants handicapés au coeur d'un township

Yashar Hanstad est, avec Andreas Grøntvedt, fondateur du groupe Tyin. Etudiants à la faculté d'architecture de Trondheim, en Suède, ils se rendent en Thaïlande entre 2008 et 2009. Durant une année, le jeune duo réalise ses premiers projets : les abris papillons Soe Ker Tie, la bibliothèque, la maison commune, les bains publics de l'orphelinat Safe Haven et la bibliothèque 'old market' à Bangkok.

Tout deux sont désormais diplômés...depuis début mars seulement.

Comment s'explique votre envie de partir ailleurs et votre intérêt pour ces ailleurs ?

Anna Heringer : J'étais 'volontaire' après mon baccalauréat. J'avais alors 19 ans et me suis retrouvée un peu par hasard au Bangladesh. Je voulais initialement aller en Afrique.
J'avais à coeur de partir pour vivre une expérience différente, me confronter à une autre culture, voir comment la vie est ailleurs. J'étais motivée par l'envie de découvrir une autre humanité, une autre façon de faire, d'autres techniques, d'autres outillages. J'ai vécu un an au Bangladesh et depuis j'y retourne chaque année.

Yashar Hanstad : Ce n'était pas réellement notre intérêt qui nous a motivé, la question de l'intérêt est même à l'opposé de notre démarche. En revanche, venir en aide aux gens nous motive. D'ailleurs l'architecture peut très bien se combiner à l'aide.
Quelle est l'origine de votre projet ?

Anna Heringer : Je travaillais alors pour une ONG. Mon approche était avant tout sociale même si j'avais au fond de moi ce vif intérêt pour l'architecture. Mes études engagées, j'ai repris mon travail d'observation et j'ai pu alors analyser le fonctionnement d'un village et appréhender son écologie. Mes investigations recouvraient tant la biologie que l'architecture.
Yashar Hanstad : Nous avons rencontré à Trondheim, par l'intermédiaire d'un ami, Ole Udna, un travailleur volontaire, qui est également responsable d'un orphelinat en Thaïlande. Il nous a expliqué la situation et exprimé ses intentions. Il avait alors besoin d'aide, en particulier de connaissances architecturales. Nous avions l'idée de venir en aide aux populations défavorisées et cette rencontre a été le moyen de mettre en oeuvre nos intentions.

02(@KurtHoerbst)_S.jpgVous étiez étudiants à l'époque ?

Anna Heringer : Oui. Mon sujet de diplôme était une école. Une fois architecte, j'ai pu réaliser le projet.


Yashar Hanstad : Oui. Nous avons construit alors que nous étions étudiants. Le fait même d'être étudiant n'était pas handicapant. Nous dépendions principalement des autochtones, de leurs techniques et nous communiquions souvent avec nos professeurs. Nous avons beaucoup appris.

Quelle est votre approche du projet architectural ?


Anna Heringer
: La main d'oeuvre est locale, les matériaux - torchis et bambous - sont locaux, le climat et la culture guident le parti architectural. Je pars du principe qu'il faut réactiver certaines méthodes tombées en désuétude, refoulées alors que la modernité impose ses techniques et ses matériaux généralement importés. Il est donc nécessaire de réapprendre ces techniques anciennes de construction avant d'appréhender le projet architectural. L'université de Linz, où j'ai fait mes études, est d'ailleurs connue pour son approche écologique de l'architecture.

Yashar Hanstad : Nous essayons de mener à bien des projets stratégiques où nous pouvons travailler avec des habitants du lieu, mettre en oeuvre des matériaux locaux tout en utilisant les connaissances locales. Nous apprécions tout particulièrement les matériaux, les détails et l'échelle humaine. L'école dont nous sortons nous a donné ce goût pour la construction et la technique notamment à travers une formation sur l'utilisation du bois.

Comment réactiver des traditions locales dans des sociétés où l'Occident symbolise le progrès ?


Anna Heringer
: Il y a au Bangladesh une certaine fierté nationale qui permet la réactivation des traditions. En Afrique du sud, la tâche était plus difficile. Partant en quête de traditions, j'adoptais alors la même stratégie qu'au Bangladesh. Le processus s'est avéré plus délicat que prévu face à des populations réticentes. Il faut se souvenir que le projet s'inscrivait au coeur d'un township aux allures de bidonville. La population y est urbaine et Johannesburg exerce une forte influence sur ce territoire.

Yashar Hanstad : Il est vrai que les régions rurales font preuve d'un certain pacifisme. La tradition demeure fortement présente et les gens ne sont pas confrontés à la profusion matérielle des villes. Les espaces urbains sont donc plus problématiques. L'alcool, le jeu, la violence sont en cause. La plupart des citadins souhaite y adopter des modes de vie occidentaux.

03(@PasiAalto)_B.jpgComment avez-vous alors géré vos projets urbains ?

Anna Heringer : En ville, face au rêve 'occidental', le retour à la tradition est écarté, y compris s'il s'agit simplement de renouer avec des techniques anciennes dans le but de répondre à des besoins immédiats. Alors qu'au Bangladesh j'ai principalement travaillé avec une main d'oeuvre locale, ce sont avant tout et principalement des étudiants qui m'ont aidée en Afrique du Sud ainsi que quelques habitants. Une fois terminé, malgré toutes les réserves qui ont pu être exprimées, la population a fini par s'approprier le projet.

Yashar Hanstad : A Bangkok, nous avons travaillé au sein de communautés vivant dans des bidonvilles. Nous avons d'abord mis en place un lieu pour recueillir les doléances des habitants du quartier. Au début, seuls les enfants venaient pour dessiner puis, au fur et à mesure, les habitants se sont sentis concernés et venaient s'exprimer. Pour mener à bien notre projet de bibliothèque, nous avons étroitement collaboré avec une agence d'architecture locale, CASE. Cette coopération était d'ailleurs très importante pour nous. Pour finir, une anecdote. Nous érigions un premier mur en bois. Tout le monde venait alors critiquer notre travail, l'assimilant à un tas d'immondices. D'aucun exprimait son désir d'avoir des matériaux occidentaux, du béton notamment. Mais, à mesure de la construction, les avis changeaient. Il faut savoir que nous récupérions le bois de la rivière...

Si les techniques sont traditionnelles, qu'en est-il de la forme ?

Anna Heringer : Mon but est avant tout d'améliorer l'image des matériaux locaux qui paraissent souvent pauvres et désuets. Leur usage implique une diversité de formes et les populations redécouvrent de fait des qualités oubliées. Aussi, les formes que je propose sont certainement différentes de ce que les habitants avaient coutume de voir, mais toutes dépendent malgré tout de l'identité locale et leur conception est intimement liée à l'environnement. Quoi qu'il en soit, ces édifices sont nouveaux et on peut dire qu'ils représentent même une sorte de modernité sans qu'il n'y ait pour autant de rupture ou de contraste. Quelque temps après avoir réalisé l'école, j'ai construit pour le même village quelques maisons familiales et un centre d'apprentissage pour électriciens. Ce dernier bâtiment est énergétiquement indépendant et concrétise la rencontre du low tech et du high tech.

Yashar Hanstad : Nous essayons de résoudre les problèmes avant de penser toute forme. Notre concept est d'ailleurs très éloigné de toute considération formelle gratuite. Dans le cadre du projet Soe Ker Tie, l'inclinaison des toits permet une aération naturelle et en même temps la récupération des eaux de pluies.
Vos structures ont une esthétique indéniable, que représente la beauté dans vos projets ?

Anna Heringer : La beauté a un rôle important, elle marque la différence entre la pauvreté et la misère et donne une force à la construction. Elle n'est toutefois pas inhérente à la forme mais à l'harmonie que l'édifice entretient avec la nature et l'environnement social. Je me suis longuement entretenue avec les villageois et je me suis rendue compte que cette beauté, bien différente de ce que nous pouvons entendre habituellement, est importante et relève pour eux de cette même fierté dont j'ai déjà parlé.

Quels sont vos projets ?

Anna Heringer : Pour l'instant, m'occuper de mon bébé (rires) et par ailleurs je dirige avec BASEhabitat - studio for architecture in developing countries - et la Kunstuniversität de Linz une formation pour jeunes architectes, leur apprenant notamment les techniques de la construction au torchis.

Yashar Hanstad : Nous avons des contacts en Haïti depuis septembre. La presse nous avait remarqués, notamment pour notre projet Soe Ker Tie. Nous avons également en cours un projet de stade de football en Ouganda.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

Entretien croisé réalisé les 2 et 3 mars 2010.

Cet article est paru en première publication sur CyberArchi le 10 mars 2010.

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