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Allemagne | Berlin, gare centrale. Pour son anniversaire, la vérité (15-06-2011)

Peter Richter, le 30 mai 2011, livre dans le célèbre quotidien allemand, die Frankfurter Allgemeine Zeitung, un virulent pamphlet à l’encontre de la gare centrale de Berlin dont le cinquième anniversaire est l’opportunité d’une critique amère : «Etrange. Cette gare a pour modèle prisons et chambres de torture du Piranèse», résume son auteur.

Gares | Transport et ouvrages d'art | Berlin | gmp Architekten von Gerkan, Marg und Partner

Contexte
Berlin Hauptbahnhof. Même sa désignation est sujette à polémique. Construite en lieu et place de l’ancienne Lehrter Bahnhof, la nouvelle gare n’affiche plus ce nom au grand dam des Berlinois.
La nouvelle structure, conçue au début des années 2000, était désirée dès 1992. Elle a constitué pendant plus de dix ans l’un des principaux chantiers de la capitale allemande. Imaginé par les architectes Meinhard von Gerkan et Volkwin Marg, l’édifice superpose les voies et emprunte ses formes au vocabulaire des gares fin de siècle.
Un parti qui ne fait pas l’unanimité.
Peu s’en faut.
JPH

POUR SON ANNIVERSAIRE, LA VERITE
Peter Richter | die Frankfurter Allgemeine Zeitung

BERLIN - Quelle gare n’a voulu être une «cathédrale du modernisme» : depuis cinq ans, nous entendons que la nouvelle gare centrale de Berlin est un joyau architectural et que seul son environnement laisse à désirer. Désolé, mais non. Stop.

Berlin est la seule ville ayant une gare centrale accessible uniquement par train. On arrive par la S-Bahn et on recherche le quai duquel on ira plus loin. Une fois trouvé, le train est déjà parti mais la beauté du réseau ferré est qu’il en viendra un autre n’importe quand. Ou, arrivé par le train, on cherche la S-Bahn, à moins qu’on ne soit, par chance, arrivé dans une autre gare et là, il y aura, au bout, la ville.

02(@JPHH)_S.JPGNous avons tous cru pouvoir, avec le temps, nous y habituer. Mais cinq années n’ont pas suffi. N’importe comment, c’est trop peu de temps pour s’y faire de façon stoïque. De toute façon, l’homme est incorrigible et veut toujours avoir le train qu’il vient de manquer. La hâte crée la désorientation et la hâte est bien la seule chose dont personne n’a besoin dans cette gare. On devrait prendre le temps, le temps de profiter d’un chef d’oeuvre d’architecture. Voilà ce pourquoi il a été pensé.

Ainsi vont les choses et cela ne fera qu’empirer.

Pour ce qui est de l'architecture, après cinq ans et nombre de trains manqués, il est peut-être temps de dire la vérité. Ce qui est un échec du point de vue fonctionnel ne peut pas être considéré comme une bonne architecture. A dire vrai, cette gare centrale est fondamentalement ratée et ce non pas parce que les verrières au dessus des quais sont trop courtes et que le plafond du sous-sol n’a pas été fait comme les architectes le voulaient. La gare centrale de Berlin est, dans son ensemble, qu’il s’agisse des exigences esthétique ou architecturale, ratée.

03(@JPHH).JPG Quand l’idée originale devait encore briller...

Dire la vérité au milieu d’une chanson d’anniversaire peut sembler rude. Mais si, après cinq années, on entend encore et toujours la même chanson - la gare est un chef-d'oeuvre mais son environnement urbain laisse à désirer -, il est grand temps de dire très clairement que ce sont malheureusement des foutaises. L'environnement est certes une friche, un terrain vague mais cela signifie aussi qu’il y a de nombreuses possibilités offertes. A l’inverse, il n’y en a guère dans la gare, pas même celle d’aller rapidement à son train. Elle est détraquée. Peut-être voulait-elle en faire de trop ?

Ce qui est compréhensible, c’est qu’elle ait plu aux critiques car elle devait plaire au moment même où elle était livrée ; l’idée originale, pure, devait briller puisque vide de tous ses voyageurs désespérés, transpirant et maugréant, à la recherche de leur quai.

Et puis il y a cette croix, la plus grosse, la plus vieille, la plus pathétique de toutes les images, avec toutes ses connotations. Il y a cette croisée formée par le bâtiment à l’image d’une cathédrale mais quelle gare ne voudrait pas être une cathédrale de la modernité ?

La gare de Berlin aurait même pu avoir, si cela était venu à l’idée des architectes, une cave voutée, telle une véritable crypte. Et puis, la chose principale, naturellement, les vertigineux dessus, dessous, à côté, en travers et les escaliers, les quais, les échappées, les gouffres : exactement comme les «carceri» de Piranèse, le célèbre artiste du XVIIIe siècle auteur de fantaisies architecturales.

04(@Dalbera).jpg Un grand geste vu du ciel

Et comment ! Et comment les critiques sont contents dès lors qu’ils peuvent reconnaitre une image connue, nommer une référence même quand les dessins de prisons, de labyrinthes dystopiques, de chambres de tortures infernales du Piranèse sont des modèles bien singuliers pour une gare.

Ils auraient été encore plus heureux s’ils avaient été confrontés à ce qu’ils ne connaissaient pas, à ce qu’ils n’avaient jamais vu et qu’ils auraient dû, pour une fois, appréhender et assimiler [...].

La cathédrale-prison est pourtant généreuse. Enfin, surtout grande et pleine de courants d’air. Ceci en partie parce que notre cathédrale-prison trouve ses fondements fonctionnels dans nos gares fin de siècle, Gründerzeit, dont les raisons manquent cruellement ici. Du fait des locomotives à vapeur, les halles étaient monumentales pour ne pas étouffer les gens avec la fumée. Ces constructions typiques alliant verre et métal étaient alors les solutions les plus opportunes. Au dessus des ICE* et des voyageurs frigorifiés, les verrières de la gare centrale de Berlin se courbent uniquement sous le poids de la nostalgie et ne sont qu’un ornement historiciste.

Et ces poutres en acier : un an après l’ouverture, une tempête a soufflé l’une d’entre elles, longue de 8,40 mètres, sur la façade extérieure. Elle paraissait ou devait paraître supporter ce pourquoi cette pièce en acier était faite, à savoir l’ensemble du bâtiment et sa grandeur.

Par chance, personne ne fut touché. Bref, il s’agissait d’une fioriture en acier lourde de plusieurs tonnes et complètement inutile.

Difficile de dire ce qui est choquant [...]. Quand le constructivisme n’était déjà qu’une illusion, pourquoi devait-on paraître aussi mesquin ? Comme s’il s’était agi de boulonner un jeu de construction. Pourquoi ne pas avoir pensé un geste architectural plus ambitieux ?

Le seul geste ici est cette croix, visible seulement depuis le ciel [...].

Tout n’est pas la faute des architectes. Mais ils l’ont pourtant créée cette gare où depuis cinq ans les usagers courent intuitivement toujours dans le mauvais sens prenant des chemins non autorisés et se bagarrant pour accéder aux lents ascenseurs et aux escalators.

05(@JPHH)_S.JPG Le premier à écrire la vérité

Le problème n'est pas vraiment l'environnement. Et puis d’abord, un motel bon marché a réglé l’affaire, non ? Les quartiers de gare sont rarement ceux des villas et des boutiques Prada. Un quartier de gare, un vrai, celui qui prétend être celui d’une grande ville doit être à l’image de sa gare, de sa grande gare de grande ville et cela exige des salles de jeux, des boîtes de striptease et des bordels.

Le vide n’est pas un problème. Le problème est plutôt que d’aucuns affrontent ce vide. Il est difficile de manoeuvrer. Ce qui exaspère les chauffeurs de taxi et tout conducteur désespéré, ce sont les aires de stationnement interdit. Quant aux piétons, ils sont des naufragés en milieu sable. L’ensemble de ces déplacements désorientés allant au hasard de la gare fait de ce lieu une vallée de larmes. C'est la vérité.

Et pourquoi dois-je être le premier à l’écrire ? Peut-être parce que les architectes s’appellent Meinhard von Gerkan et Volkwin Marg et qu’ils ont à leur actif de formidables constructions. C’est incontestable. L’aéroport berlinois de Tegel, par exemple. Un magnifique édifice qui, jusqu’à aujourd’hui, s’est révélé original, fonctionnel et pratique, l’exact contraire de leur gare.

Mais sous peu, Tegel sera fermé parce que Berlin fait maintenant tout pour devenir la deuxième ville après Munich à disposer d’un aéroport accessible uniquement depuis les airs.

Peter Richter | Frankfurter Allgemeine Zeitung | Allemagne
30-05-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* ICE InterCity Express équivalent allemand du TGV français.

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