Apôtre de la tabula rasa, Le Corbusier pourrait rejoindre la longue liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Pourrait, mais dans quel but ? Faire d'un patronyme un faire-valoir touristique ? Voilà pour Firminy et sa région déshéritée de toute attention. Mais, au fond, les temps sont révolus et plus que jamais, l'esprit Corbu est hors normes. Derrière la nostalgie, un aveu d'échec.
Le Corbusier à l'UNESCO. Quid d'un homme parmi des châteaux, des cathédrales, des beffrois, des forteresses ? «Avant tout, nous voulons parler de ses oeuvres, de leur dimension universelle et de leur rôle dans le mouvement moderne», affirme Marc Petit, maire de Firminy et président de l'association des sites de Le Corbusier.
Un grand oeuvre qui est pourtant d'ores et déjà sacralisé par une Fondation éponyme dont Le Corbusier est à l'origine. «Il s'y est embaumé», entend-on parmi les journalistes venus (re)découvrir Firminy Vert, quartier vanté comme le plus grand centre urbain européen construit par l'auteur de la Charte d'Athènes.
Chandigarh lui ravirait à l'échelle mondiale la vedette mais la ville indienne ne figure pas sur la liste des oeuvres pouvant recevoir l'adoubement de l'UNESCO*. L'institution s'évertue à classer un patrimoine «vivant». Aussi, la capitale du Penjab est peut-être... trop vivante.
Cela écrit, pour Firminy, l'enjeu est de taille. Outre l'aspect touristique - et le maire sait combien les 'tours operators' nippons se montrent friands de sites labellisés -, la ville compte développer une dynamique autour de son patrimoine. En plus d'événements culturels et sportifs, la municipalité souhaite créer une filière universitaire qui ouvrirait Firminy à une population estudiantine.
Malgré ces louables intentions, le patrimoine légué semble plus une fin qu'un tremplin. Dresde ou Bordeaux mettent «en péril» leur passé manifeste par la construction de ponts qui, pour celui qui enjamberait la Garonne notamment, constituerait à terme un symbole fort pour la ville. Il est donc permis de douter de la vivacité de ce patrimoine corbuséen.
Nonobstant, le maire se refuse à cette vision. Et pour cause, Firminy n'a pas attendu l'UNESCO pour se pétrifier. Normes et réglementations s'en sont donné la peine.
Au centre de la mire : l'unité d'habitation, transie, figée. Un projet d'hôtel ? Impossible. La réglementation IGH oblige des surcoûts salariaux liés à la sécurité que cet établissement serait incapable de supporter. L'école au dernier étage ? La démographie n'aide certes pas à son maintien mais, là encore, sécurité oblige, elle demeure fermée depuis 1998.
Bref, tout ceci constituait un morceau de ville, une mixité fonctionnelle, une densité, une compacité, une intensité, pour reprendre un vocabulaire qu'il est de bon ton d'user en ce nouveau millénaire. Possible en 1965, condamné aujourd'hui. Effectivement, in memoriam. Nous en étions capables ? 'Patrimonialisons' !
Retour à l'école donc. La plus aboutie jamais réalisée par Le Corbusier dont l'opus Les maternelles vous parlent, édité en 1968, demeure l'un des plus méconnus et des plus rares. Mais danger ! Des espaces ouverts, 'cloisonnables' et 'décloisonnables' à l'envi, des lumières directes, indirectes, des vues, des recoins, des couleurs. Commissions, défoulez-vous !
Alors 'patrimonialiser' pour ? Pour poursuivre l'oeuvre ? L'unité d'habitation existante n'est que le reliquat d'un schéma comprenant trois édifices de même taille. Alors une ambition ?
De l'aveu de Djamel Derdiche, guide à Firminy, fils et petits fils d'Appelous issus de l'immigration, «nos parents n'ont jamais voulu y habiter. Nous préférions voir sans être vu, un sentiment que nous partagions peut-être avec les populations de Haute-Loire pour qui l'unité n'était pas adaptée, sans doute trop élitiste», dit-il.
Aujourd'hui, en retrait de la ville et de ses commerces, l'unité peut séduire d'autant plus qu'une sensibilisation à l'oeuvre de Le Corbusier est faite dès le plus jeune âge. «Enfants, nous ne parlions pas de Le Corbusier. Aujourd'hui, nous les amenons jusqu'à Roquebrune», explique Djamel Derdiche.
Continuer, perpétuer une pensée semble toutefois délicat. L'église Saint-Pierre en est la preuve puisque la Fondation Le Corbusier refusait de poursuivre la construction de l'édifice achevé contre vents et marées en 2006 par José Oubrerie, proche collaborateur du maître.
«Pour moi, il n'était pas question de créer un bâtiment 'posthume', ni d'opérer une reconstitution historique (et d'après quels documents finis ?) mais de construire une oeuvre vivante travaillant comme l'interprète d'une partition incomplète écrite initialement par Le Corbusier ; une partition faite d'une série d'éclats, de notations, de représentations jamais figées», écrit José Oubrerie.
Aujourd'hui, figure de proue de cette acropole moderniste, Saint-Pierre paraît être l'un des faire-valoir d'une candidature prestigieuse et qu'entendons-nous ? «L'oeuvre de Le Corbusier, lourdement restaurée [est] couronnée par un faux intégral», clame Françoise Choay dans son article 'Patrimoine et Monument Historique : de la confusion des termes, des valeurs et des enjeux'. Les puristes ne s'y retrouveraient donc pas.
In fine, l'historienne se retranche dans une considération plus large : «muséification, 'disneylandisation', pastiche sont les signes d'une stérilisation progressive, d'une incapacité à construire une alternative à un univers technicisé et monosémique».
Autant un musée peut être dédié à l'art moderne, autant 'patrimonialiser' Le Corbusier revêt les atours d'un paradoxe. N'était-il pas à l'origine question de rupture ? Au-delà du contre-sens, bien qu'il s'agisse de faire exister Firminy sur la carte des transhumances touristiques, ces consécrations annuelles ne sont que les ressorts d'un marketing urbain.
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Jean-Philippe Hugron
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