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Autriche | Combattre les étoiles, Brodsky, la nouvelle star ? (14-09-2011)

Christian Kuehn propose le 8 juillet 2011 dans les colonnes de Die Presse, quotidien autrichien de centre-droit, un regard critique sur la scène architecturale contemporaine. L’exposition que consacre l’Architekturzentrum de Vienne à la figure russe, devenue célèbre, Alexandre Brodsky, est l’occasion d’une remise en question de la starification de la profession.

Vienne | Alexandre Brodsky

Contexte
Alexandre Brodsky, architecture russe, est encore peu connu du public français. S’il fut reconnu au Japon et s’il fut l’objet d’expositions aux Etats-Unis, la capitale autrichienne lui consacre désormais, jusqu’au 3 octobre 2011 à l’Architekturzentrum, l’une des plus importantes rétrospectives jamais réalisées en Europe depuis la Biennale de Venise en 2006, où il fut considéré comme une «révélation». Brièvement présenté par Arc-en-Rêve et le CAPC à Bordeaux lors de l’exposition 'Insiders', il sera de nouveau à l’affiche en France à l’Ecole Spéciale d’Architecture, du 17 novembre au 20 décembre 2011.
JPH

BATTRE LES ETOILES
Christian Kuehn | Die Presse

VIENNE - La starchitecture est morte, vive la starchitecture ? A propos des scenarii fantastiques d’Alexandre Brodsky et de l’exposition de ses travaux à l’Architekturzentrum de Vienne (Autriche).

Il y a un an, à l’occasion de la Biennale d’Architecture de Venise, Dietmar Steiner, directeur de l’Architekturzentrum de Vienne annonçait la fin de la starchitecture. Trente ans durant, ce fut une foire aux vanités dont les objets solitaires ne sont, in fine, rien d’autre que la démonstration d’une puissance politique et économique.

Un peu partout dans le monde, depuis que Kazuo Sejima a soigné la Biennale de ses maux, s’est initié un contre mouvement caractérisé par l’usage de matériaux «pauvres», de revêtements locaux de traditions réutilisées et converties, mais aussi par une réflexion expérimentale. Seulement, en Autriche, les responsables de la contribution pour la biennale n’ont pas approché cette tendance et lui ont préféré une naïve exposition du starchitecte local. La contradiction est promptement venue d’un coin de ciel bleu : la Biennale, enfin, Wolf D. Prix, fut dans son ensemble ennuyante et, dans cette atmosphère amoureuse, s’est écartée des problèmes sociétaux actuels. [...]

02(@YuriPalmin).jpgA l’Architeckturzentrum de Vienne de riposter et, plutôt que de verser dans le systématisme d’une exposition présentant la prétendue nouvelle tendance, de proposer une exposition sur sa propre star, le russe Alexandre Brodsky. Né en 1955 à Moscou d’une famille d’artistes, Alexander Brodsky étudia à la très renommée MarchI - l’institut d’architecture moscovite - et fut connu à la fin de son cursus comme appartenant à un groupe «d’architectes de papier». Avec son associé Ilya Outkine, il réagit à la stagnation de l’ère Brejnev et participe à des concours publics en proposant en lieu de fantaisies normées par l’esthétique soviétique, des scenarii inspirés des gravures du Piranèse.

Au début des années 80, en réaction aux conceptions dominantes, Brodsky et Outkine s’inscrivent dans cette branche du mouvement postmoderne qui propose un retour à l’histoire de l’architecture. Leurs oeuvres sont alors connues en dehors de Russie et ce, jusqu’au Japon où ils remportent, à l’aide de gravures piranésiennes, un des concours proposés par le journal Japan Architect.

03(@YuriPalmin).jpgEn 1989, pour la première fois, Brodsky et Outkine sont invités à participer à une exposition à New York, où ils se sont imposés davantage en tant qu’artistes, en particulier grâce à des installations, traductions de leurs visions piranésiennes. La pièce maîtresse de l'exposition à l’Architekturzentrum de Vienne est tout autant inspirée d’un des projets présentés en 1991 pour l’exposition 'Between Spring and Summer : Soviet Conceptual Art in the Era of Late Communism' laquelle eut lieu en trois endroits différents aux Etats-Unis.

C'est une salle oblongue, dont le sol est couvert d’un liquide noir réfléchissant. Un seul passage étroit est offert aux visiteurs au bord de la surface. Les murs sont également noirs. La vue vers le dessus n’en est alors que plus spectaculaire : une couche d’objets de quotidien, des pièces détachées d’une bicyclette, des bouteilles, des appareils ménagers semblent flotter. Tous ces éléments sont peints en noir mat et le ciel artificiel au dessus brille comme un jour gris d'automne.

Un miroir horizontal rotatif donne l'impression que cette vague d'objets usagés couvrent le monde entier. Le sol brillant reflète cette image vers le bas, avec une forte distanciation : alors qu’en haut la vue joue des contrastes noir-blanc, son reflet agit comme une peinture aux différentes nuances de noir. [...]

Aussi impressionnant puisse être cet espace, la vraie surprise de l'exposition a lieu dans une pièce voisine où sont présentées les photographies des oeuvres que Brodsky a créées depuis 2000, en tant qu’architecte, revenu en Russie après quatre années passées à New York, une fois son association avec Outkine dissoute.

Le titre de l'exposition au Centre d'Architecture - 'It still amazes me that I became an architect' - se réfère à ce rebondissement surprenant de la biographie de Brodsky. Il a, un jour, remarqué que l'architecture était aussi facile pour lui que de conduire une voiture, bien que personne ne sache vraiment comment une voiture fonctionne.

Le fait qu’il ait trouvé un exutoire face à l’architecture moderne et contemporaine qu’il n’a, malgré tous ses efforts, pas comprise, joue un rôle important. Ses références sont Sigurd Lewerentz* et Gunnar Asplund** comme Peter Zumthor ou Peter Märkli***. Cela dit, Norman Foster et la couverture du British Museum à Londres peuvent, quand bien même, l’émerveiller.

04(@PezHejduk)_B.jpgNombre de ses projets depuis 2000 sont à la frontière de l’installation artistique mais tous ont une valeur d’usage, qu’il s’agisse de restaurants, de pavillons d’exposition, de maison unifamiliale ou de bâtiment pour un club de golf. Les vieux matériaux jouent un rôle comme pour le Pavillon Vodka fait de fenêtres et de portes en bois récupérées d’une ancienne usine ou une rotonde faite de portes d’une maison abandonnée. Brodsky, à travers ces projets, se montre incontestablement mélancolique, pleurant les villes historiques qui, comme à Moscou, n’existent que dans les souvenirs. Ce sont aussi des projets optimistes et sereins à côté desquels la haute et courante architecture étincelante parait crispée et fatiguée.

Le futur de l’architecture ira-t-il dans ce sens ou bien s’agira-t-il d’une nouvelle mode avec de nouvelles stars ? D’aucuns peuvent au moins méditer la question l’été durant à l’Architekturzentrum.

Christian Kuehn | Die Presse | Autriche
08-07-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* Architecte suédois, représentant du courant moderne, Sigurd Lewerentz (1885-1975) fut connu pour ses églises et ses cimetières.
** Architecte suédois, d’abord néoclassique puis fonctionnaliste, Gunnar Asplund (1885-1940) fut connu pour plusieurs de ses projets dont la bibliothèque de Stockholm.
*** Peter Märkli (1943) : architecte suisse, professeur à l’Institut Fédéral de Technologie autrement dit de l’Eidgenössische Technische Hochschule de Zurich.

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