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Etats-Unis | Prévisible et ennuyeux, le Pritzker? (12-10-2011)

Le Pritzker, prix le plus prestigieux d'architecture, a été décerné cette année au Portugais Eduardo Souto de Moura. Le 2 juillet 2011, dans un article de The New Republic, magazine américain de centre gauche, Sarah Williams Goldhagen s’exaspère que les mêmes «indicateurs stylistiques» de l’architecture contemporaine soient récompensés d’année en année.

Pritzker | Etats-Unis | Eduardo Souto de Moura

DEPUIS QUAND LE PREMIER PRIX D’ARCHITECTURE EST-IL DEVENU AUSSI PREVISIBLE ET ENNUYEUX ?
Sarah Williams Goldhagen | The New Republic

WASHINGTON - Le Comité Pritzker a récemment tenu la cérémonie annuelle de remise de prix, remporté cette année par Edouardo Souto de Moura, un architecte portugais vénéré par l’élite académique globale et quasiment méconnu du public.

Comme les travaux des autres gagnants du Pritzker, tel que le Suisse Peter Zumthor ou l’Australien Glen Murcutt, les bâtiments rigoureusement composés et méticuleusement détaillés d’Edouardo Souto de Moura embrassent et dévoilent leur modernité en utilisant les mêmes indicateurs stylistiques : une abstraction minimaliste, des lignes épurées, une expression structurale, tout en montrant une spécificité du lieu dont témoignent l’attention au site, l’utilisation de matériaux et de techniques de construction locaux ainsi qu’une gestion ingénieuse de la lumière naturelle.

De même, tout comme Zumthor et Murcutt, Souto de Moura maintient une agence essentiellement locale, ce qui explique pourquoi son travail reste encore largement méconnu. La Fondation Hyatt, qui sponsorise l’annuel Pritzker, promeut volontiers son analogie avec le Prix Nobel auquel Barack Obama a explicitement fait allusion lors de la cérémonie [de remise du prix. Dla] ce mois-ci [juillet 2011].

En terme financier, ce prix est l’un des plus généreux pour ce qui concerne l’architecture, le lauréat recevant 100.000 dollars [73.000 euros].

Une telle comparaison [entre le Pritzker et le Prix Nobel] signifie donc que l’attribution du Pritzker mérite une analyse circonstanciée, non seulement pour la qualité du travail du gagnant mais aussi pour le message qu’envoie la célébration de son approche quant à la place actuelle et future de l’architecture dans notre société.

En toute indépendance, le travail de Souto de Moura mérite d’être lauréat. Son stade à Braga affiche une élégance structurelle inhabituelle en cette ère de construction effrénée et des fast-track de conception.

Souto de Moura allie aussi un sens louable pour le site et une volonté de promotion sociale : pour construire le stade, situé à côté d’une colline, il retira une partie de la montagne, accola le rocher à la structure en béton et utilisa la pente restante pour créer des places assises gratuites pour les spectateurs ne pouvant pas se payer les meilleures vues du stade.

02(@Joaomorgado)_B.jpg Souto de Moura prouve son talent d’urbaniste dans son Magasin à Burgo et sa Tour de bureaux, transformant un complexe de bureaux ordinaires en une aventure élégante de technicité et de références historiques.[...]

Souto de Moura déploie ce minimalisme avec une rigueur somptueuse : la trame d’un seul rectangle détermine la forme des fenêtres, des portes et des panneaux de façade opaques et cette figure géométrique alterne avec un rectangle lié mais différemment proportionné, long et fin, sur la façade de la tour.

Le complexe de Burgo montre la sensibilité subtile de Souto de Moura pour la singularité du lieu, avec la conception de façades infléchies pour la tour afin de bloquer le bruit de la circulation routière, tout en répondant à la brillance du soleil portugais : les façades plus petites au nord et au sud sont essentiellement en verre, tandis que les façades est et ouest sont quasi-opaques.

03(@LeonL)_B.jpg Son travail montre le genre d’attention au détail qui transforme des matériaux faits à la machine et des projets à grande échelle en oeuvre d’art.

Pour s’en convaincre, il suffit de voir comment il plie les coins de verre et panneaux de pierre : les plaques de verre sont repliées comme des doigts entrelacés d’un bouddha en méditation, suggérant un fanatisme propre à transformer les détails de construction en des moments d’art évocateurs de Mies, l’inspiration avouée de Souto de Moura.

Arpenter un par un les projets de Souto de Moura ne peut que nous laisser plein d’éloges, voire de célébration.

D’autres réalisations sont toutefois moins remarquables, comme l’un de ses bâtiments les plus loués, la Casa das Historias Paula Rego à Cascais. Tours pyramidales en béton teint en rouge-terre à l’extérieur et galeries blanches et patios en verre à l’intérieur, ici, Souto de Moura ne prouve pas être le sculpteur que ce projet exige.

04(@BoscdAnjou)_B.jpg Bref, sa réception du Pritzker pourrait être un motif de jubilation. Mais moi, je ne danse pas, je baille.

Pourquoi ? Parce que le Comité du Pritzker a déjà décerné ces honneurs à ce type de travail plusieurs fois auparavant, y compris à Siza, Murcutt - qui faisait partie du jury cette année - et Zumthor.

En choisissant Souto de Moura, le Pritzker récompense une approche de la conception plutôt qu’un praticien singulièrement créatif. Une approche qui prône ce que la modernisation offre aux sociétés sous-développées : elle rejette la nostalgie et l’historicisme en privilégiant les indicateurs stylistiques les plus communément associés au modernisme tout en faisant le maximum pour demeurer une culture globalisée - en insistant sur l’artisanat minutieux et un sens considéré pour la localité et le lieu -.

Il y a vingt ans, c'était une approche théoriquement provocatrice et esthétiquement importante pour ce qui ressort de la conception ; cela semble si peu pertinent face aux questions centrales de l’architecture aujourd’hui.[…]

Nous devrions congratuler les membres du comité Pritzker de se détacher de ce qu’appelait Ada Louise Huxtable «l’architecture hélicoptère» - un Daniel Libeskind en biais ou un musée Frank Gehry chiffonné dans toutes les villes moyennes aux ambitions démesurées -, privilégiant des agences aux théories plus sophistiquées.

Maintenant, nous devrions les encourager à se pencher sur les rubriques non-architecturales du quotidien et se concentrer sur les vrais problèmes auxquels doit faire face l’architecture contemporaine : la déconnexion en cours entre la cognition humaine et les émotions - en d’autres mots, la manière dont les gens vivent dans un environnement et comment les architectes le conçoivent - ; la durabilité ; l’explosion de l’urbanisme en Asie et en Amérique Latine et comment cela remodèle la notion d’espace public ; le logement social ; la préservation du patrimoine ; l’échec de plusieurs gouvernements dans des pays développés et en développement à fournir à ses citoyens des infrastructures appropriés et au goût du jour ; la balkanisation de la conception urbaine ; le paysagisme ; l’architecture.

Heureusement, avec le Pritzker, il y a toujours l’année prochaine !

Sarah Williams Goldhagen | The New Republic | USA
02-07-2011
Adapté par : Christel Laylé

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