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Enquête | La philharmonie de Paris, un cas d'espèces ? (19-10-2011)

«La Philharmonie de Paris : une improvisation budgétaire permanente et un coût allant 'crescendo'...». A la soixante-quatorzième page d’un rapport fait au nom de la commission des finances*, Philippe Marini, sénateur UMP, dénonce sans autre diplomatie les excès budgétaires du projet culturel parisien. Qu’est-ce à dire ?

Bâtiments Publics | Culture | Paris | Ateliers Jean Nouvel

D’un coût global de 336 millions d’euros – tel est le prix annoncé par Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, lors de la présentation du budget de son ministère le mercredi 28 septembre 2011 -, la Philharmonie est cofinancée par l’Etat (158 millions d’euros), la Ville de Paris (158 millions d’euros) et la Région Ile-de-France (20 millions d’euros).

En avril 2007, lorsque Jean Nouvel fut déclaré lauréat – Dominique de Villepin était alors premier ministre – l’ouvrage devait être livré en 2012. Il le sera, on le sait aujourd’hui, en 2014, au mieux. Va pour les vœux présidentiels. Aujourd’hui un trou témoigne de l’efficacité des concours d’Etat parisiens.

«Pour mémoire, la première estimation de coût associée à ce projet s’élevait à 203 millions d’euros (dont 91,3 millions d’euros pour l’Etat) dans le PAP ‘Culture’ 2008. Ce coût a donc connu une inflation de 66 % en trois ans… avant même que l’édifice n’ait commencé à sortir de terre», rapporte Philippe Marini, sénateur UMP, dans le cadre du rapport N° 620 daté du 15 juin 2011 fait au nom de la commission des finances sur le projet de loi, adopté par l’Assemblée Nationale, de finances rectificative.

Quelques jours plus tard, le 22 juin, même constat à l’Assemblée National où Gilles Carrez, député-maire UMP, rapporteur général de la commission des finances, souligne «la hausse de certaines dépenses initialement sous évaluées».

La Ville de Paris et l’Etat, donc nous tous peu ou prou, supportent seuls financièrement cette «augmentation incontrôlée». En effet, la Région Ile-de-France ne versera pas un euro supplémentaire : la collectivité territoriale s’était engagée à l’origine du projet pour 20 millions d’euros, à condition certes que son orchestre puisse se produise dans le nouvel équipement. Ce sera donc aux autres partenaires de régler le reste de l’addition. Invitée à s’exprimer à ce sujet, la Ville de Paris n’a pas donné suite à notre requête.

02(@JPHH)_S.JPGQuid de l’augmentation? Un surcoût ? «Non», répond avec assurance Patrice Januel, directeur général de la Philharmonie, affirmant ne rien savoir du rapport du sénateur Marini. «Il faut raisonner en terme de périmètre», explique-t-il. Ainsi, le «périmètre construction», correspondant selon lui «au marché passé avec le consortium d’entreprises dont Bouygues fait partie**», à hauteur de 219 millions d’euros, serait dans les clous.

Patrice Januel évalue le «périmètre du premier équipement», autrement dit les installations, du mobilier aux instruments, à 30 millions d’euros. Enfin, il estime le troisième périmètre, celui des travaux préparatoires, à 22 millions d’euros.

Addition faite, 271 millions d’euros donc pour la Philharmonie de Paris. Reste alors une différence de 65 millions imputée à «l’actualisation des prix et à l’inflation, 4% par an», précise Patrice Januel.

Que le sénateur Marini et le député Carrez ne sachent rien de ces explications – sinon pourquoi ce rapport si peu diplomate ? – ne lasse pas d’étonner.

Le retard pris ne joue certes pas en faveur de l’économie du projet. Pour rappel, Jean Nouvel a été désigné lauréat après concours international le 5 avril 2007***, sans qu’aucun des huit architectes présents au jury ne vote  pour ce dessin jugé dispendieux, voire éliminatoire en regard des règles du concours, et ce malgré l’argumentaire d’une commission technique venue arguer le contraire. Cela écrit, ce choix fut entériné et soutenu politiquement par Dominique de Villepin et Bertrand Delanoë, maire de Paris.

Dès 2009, les travaux de terrassement ont débuté. Puis, près d’une année durant, le chantier fut mis à l’arrêt. «Des divergences étaient apparues au sein de l'administration sur le mode de financement de la part de l'Etat», souligne Nathaniel Herzberg, journaliste, dans l’édition du 22 novembre 2010 du Monde.

L’apport de fonds privés est à l’époque évoqué et même un PPP envisagé. Selon Patrice Januel, «un tel partenariat aurait posé un problème quant au transfert de responsabilité». Qui veut en effet d’une Emirates Philharmonie, tel le Louvre d’Abu Dhabi ?

Du coup, la construction n’a repris qu’en début d’année 2011, la Philharmonie devenant alors l’un des fers de lance du Grand Paris de Nicolas Sarkozy, lequel, lors de son discours consacré à l’architecture, en septembre 2007 lors de l’inauguration de la Cité à Paris, assurait alors, devant un aréopage d’architectes de renom qu’il «[fera] tout pour que ce projet voit le jour». L’inauguration est désormais prévue au printemps 2014 et l’ouverture au public promise pour la saison musicale 2014-2015.

04(@AJN&Artefactory)_S.jpg «Nous subissons des attaques», reconnait-on aux Ateliers Jean Nouvel. L’économie du projet est visée et les négociations se révèlent âpres «pour conserver les fondamentaux du dessein».

«Nous avons conscience de devoir réaliser ce projet à l’économie», explique Matthieu Forest, chef de projet. S’il s’agit de préserver l’esprit initial, l’architecte reconnait quelques ajustements «dans un contexte budgétaire serré voire impossible» mais réfute toute évolution majeure.

Ainsi, les terrasses demeureront accessibles, et la «grotte», en deçà de la salle, est maintenue. «Le projet repose sur une idée urbaine. Il s’agissait notamment de proposer un lieu de promenade. La salle est en hauteur par rapport au parc afin de libérer une sous-face, un abri, la dite grotte, et d’être en vue depuis le périphérique», dit-il.

Le trait s’adapte aux exigences réglementaires et l’inclinaison des rampes, entre autres, a été  revue à la baisse. Le dessin, quant à lui, s’arrange des financements disponibles.

03(@JPHH).JPG «L’idée initiale était de créer une carapace massive afin de répondre au thème de la ‘monomatière’. Nous avions initialement imaginé un revêtement composé de pavés en fonte d’aluminium. L’intention n’était pas économique. Nous avons donc développé un pavage en béton couvert d’aluminium pour répondre aux contraintes budgétaires», note l’architecte en chef.

Idem pour la «façade tourbillon». Inspirée des œuvres d’Anish Kapoor, elle devait être tant fluide que brillante. «Ce n’était pas dans nos moyens», confie Matthieu Forest. La forme fut donc décomposée et les Ateliers Jean Nouvel ont mis au point un «tressage d’aluminium».

«Nous nous efforçons d’être réalistes techniquement et économiquement», dit-il.

Dont acte.

Mais 336 millions d’euros dont 37 de «provision pour aléas»**** sont-ils bien réalistes quand l’Opéra d’Oslo, conçu par Snøhetta et inauguré le 12 avril 2008 a coûté au total 500 millions d’euros et au moment où, à Hambourg, l’Elbphilharmonie imaginée par Herzog et de Meuron, dont le chantier n’est pas encore achevé, atteint les 476 millions d’euros ?

Bref, il reste de la marge avant d’atteindre le prix du marché d’un tel équipement. Le citoyen contribuable en sera heureux.

Alors pourquoi un tel concours de prestige a-t-il été si ouvertement sous-évalué qu’un sénateur et un député s’émeuvent aujourd’hui de son coût réel ?

Jean-Philippe Hugron

* Rapport fait au nom de la commission des finances sur le projet de loi de finances rectificative pour 2011, enregistré à la Présidence du Sénat le 15 juin 2011.

** Le consortium d’entreprises est composé de : Bouygues Bâtiment Ile-de-France, Belgometal N.V, Gemo, Ingerop Conseil et ingénierie, Inéo Tertiaire Ile-de-France, Axima Seitha, AMG-Fechoz, Lindner AG, SAS Sodifra Agencement, GDF Suez Energie-Services-Cofely, QPark France, Otis, Ega, Cunin SA, Philharmonie Park, Soletanche Bachy Pieux.
Le contrat passé avec ce groupement prévoie «la réalisation, l'exploitation et la maintenance pendant 15 ans de la salle philharmonique de Paris».

*** Etaient en lice : Coop Himme(l)blau (Autriche), Zaha Hadid (Royaume-Uni), MVRDV (Pays-Bas), Christian de Portzamparc (France), Jean Nouvel (France), Francis Soler (France).
**** Selon le Ministère du Budget, le budget de la Philharmonie de 336,53 millions d’euros se décompose en :
> Honoraires : 39,34 millions d’euros ;
> Travaux : 195,42 millions d’euros ;
> Interfaces site : 4,50 millions d’euros ;
> Assurances maîtrise d’ouvrage : 5,32 millions d’euros ;
> Contrat global : 16,97 millions d’euros ;
> Provision pour aléas : 37,48 millions d’euros :
> Equipement : 30,00 millions d’euros ;
> Intégration parc : 7,50 millions d’euros.

Réactions

electrique | Grant | IDF | 14-01-2015 à 11:30:00

Des entreprises qui mangent entre eux . Que la maldiction porte sur eux . Qu'ils fassent faillite et dposent le bilan.

olive | retraitee | toute | 13-01-2015 à 12:05:00

Pourquoi Nouvel fait du Zaha Hadid?

nicolas | 03-01-2015 à 16:42:00

http://www.vanityfair.fr/actualites/france/articles/symphonie-inacheve-le-chantier-de-la-philharmonie-de-paris-qui-les-rend-tous-fous/14613

jipe | architecte enseignant | midi-pyrénées | 29-11-2012 à 10:09:00

Nouvel n'est pas à son coup d'essai, le dérapage budgétaire est sa spécialité, dénoncé par la cour des comptes à chaque fois, le choeur des courtisans trouve toujours toutes les bonnes raisons pour excuser "le génial architecte". Interrogeons nous sur la mégalomanie du couple stararchitecte/politique, quand le dit JN déclare sans sourciller" au Figaro du 9 aout 2012,: "je ne construis pas pour les gens, mais pour les civilisations! ". En attendant les civilisations reconnaissantes, nous allons payer l'addition...

Sylvie Forest | Architecte-enseignante | Paris | 15-02-2012 à 01:01:00

:Qu'ils s'en aillent, tous", de Jean Luc Mélanchon pouvait s'appliquer à ceux qui ont dessiné, soutenu et couvert cet attrape mouches"
D'abord faut lire tu te réfères à MélEnchon je pense, excellente référence, sauf que tu ne sais rien, tu ne sais pas combien les salariés et responsables de ce projet bossent, et bossent nuit, WE et bien encore que tu ne peux l'imaginer.
Coco, l'attrape-mouche t'attrapera et te collera à la peau parce que les cocos doivent être authentiques et savoir de quoi ils parlent: toi tu ne sais pas et tu causes d'on ne sait où! Et puis, sous ton pseudo ,on t'attend pour la renaissance de l'architecture!
De la part d''une Mélenchon-iaque architecte, enseignante et accessoirement proche du responsable de projet chez AJN

juste | archi | idf | 13-11-2011 à 22:53:00

N'y a-t-il pas conflit d’intérêt quand certain(s) membre(s) du jury de ce concours ont été associés au lauréat?

Coco | architecte | France | 21-10-2011 à 20:41:00

si le "Qu'ils s'en aillent, tous", de Jean Luc Mélanchon pouvait s'appliquer à ceux qui ont dessiné, soutenu et couvert cet attrape mouches, je penserais alors que l'architecture aurait enfin atteint sa pleine renaissance

DVA | architecte | 21-10-2011 à 08:42:00

Une coût astronomique pour un édifice qui aurait gagné à adopter un dessin plus efficace. Une promenade? Un chemin de croix plutôt.

narnigo | 20-10-2011 à 15:04:00

Un chque de 158 millions de l'tat, un super mtro a 35 milliards...
Il y a vraiment des pourris-gats en france et le reste...
A marseille cela fait 30 ans qu'on attend les chques promis pour boucler notre rocade, la mairie doit se prostituer pour grater 2 millions d'euros pour ses transports... Bref on a vraiment un pays trop centralis !
BTW trs beau projet

Ben | 20-10-2011 à 14:56:00

Encore une gabegie dûe au PPP !

Ah pardon, c'est une commande publique ...

Eric | archi-urba | 19-10-2011 à 20:41:00

Et du grand Paris il restera la philharmonie!

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