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Exposition | Les maths, vocation d'artiste (23-11-2011)

'Mathématiques, un dépaysement soudain'. Empruntée au mathématicien Alexandre Grothendieck, la formule est l’intitulé d’une exposition organisée par la Fondation Cartier (XIVe arrondissement de Paris), grâce à la collaboration d’artistes et de représentants de la communauté mathématique. Ne pas attendre de compter jusqu’à trois pour s’y rendre.

France

Pour les non-matheux, il est toujours étonnant d’entendre les amoureux des nombres parler d’équations avec la même passion que celle qui anime les créateurs. Le mathématicien, un homme de l'art comme les autres ? De fait, nombre d’architectes sont issus d’une filière scientifique et ils sont nombreux à aimer répéter que la discipline architecturale est 'complète' en ce sens qu’elle conjugue dimension artistique et rigueur cartésienne.

La dichotomie est manichéenne, soutiennent d’autres artistes. Et ce que les mathématiques recèlent d’élan créateur un lieu commun.

Justement, le présupposé de cette exposition - organisée par la Fondation Cartier depuis le 21 octobre 2011 jusqu’au 18 mars 2012 - est de montrer en quoi la discipline, pure ou appliquée, qu’elle soit théorie des nombres, géométrie algébrique, différentielle, probabilités, etc., est jaillissement de pensées, recherche inventive et vocation passionnelle. Montrer en quoi non seulement elle se marie parfaitement avec les arts - en témoigne la scénographie confiée à David Lynch à partir des idées du mathématicien Micha Gromov - mais en quoi elle aussi connaît les affres de la création.

Montrer et donner à entendre. Le son est invoqué par le cinéaste américain, en la voix envoûtante de Patti Smith, au sein de deux premières séquences de l’exposition.

Dans un premier temps, 'La bibliothèque des mystères' présente, en images, une bibliographie composée d’ouvrages clés en la matière, des Fragments de Platon à La relativité d’Einstein.

Si ce film d’animation et celui dépeignant au plafond la litanie des objets de l’univers peuvent apparaître pour l’un trop suggestif, pour l’autre trop abstrait, se fier à la mélopée pour se laisser embarquer.

Dans une deuxième salle, toujours au rez-de-chaussée, la rauque voix de la rockeuse égrène les quatre mystères du monde : celui de la nature et des lois de la physique, celui de la vie, celui du cerveau et enfin, celui de la structure mathématique, modèles construits par le cerveau pour appréhender les précédentes énigmes.

02(@SebastianKaulitzki-Fotolia.com)_B.jpg «Le cinquième mystère est la poésie», conclue la voix de Patti Smith, laquelle confère à la thématique un suspense digne d’Hitchcock.

Le ton est donné dans cette deuxième salle par le son autant que les images - dont celles de 'pavages de Penrose', mosaïques aux propriétés mathématiques - défilant au creux d’une demi-sphère géante posé sur trois pieds colorés.

Malgré des films didactiques - le vide est plein, apprend-t-on en découvrant la vidéo du CERN - la mise en scène de David Lynch est surréaliste, de fait poétique.

Nul n’en attendait moins de l’artiste, peut-être davantage dans son élément ici que lorsqu’il s’adonne à l’architecture d’intérieur, comme en témoigne l’aménagement récent du club parisien Silencio. Preuve que les maths se prêtent mieux encore à un esprit original que la matière ?

03(@OlivierOuadah)_S.jpgUne autre sphère, accessible par petits groupes, cache d’autres figures, ergo-robots conçus par l’INRIA en collaboration avec l’Université de Bordeaux. Ces pieds mécaniques surmontés de têtes de morts, ainsi paradoxalement personnifiés, se meuvent et crient au rythme des allers et venues des visiteurs. Une façon d’illustrer les recherches en matière d’intelligence artificielle. De quoi égayer les visiteurs encore perplexes.

Ce n’est pourtant ni la scénographie à la poésie décalée ni son riche contenu - de fait étourdissant et parfois abscons - qui prête autant à l’émerveillement que, au sous-sol, le sobre documentaire réalisé par Raymond Depardon et Claudine Nougaret.

Savoureusement intitulé Au bonheur des maths, le film est composé d’entretiens menés auprès des mathématiciens ayant collaboré à la création de l’exposition. Face caméra, ces derniers content ce que représente pour eux la discipline. Dans tous les cas, une passion.

De retenir les propos de la jeune chercheuse Carolina Canales Gonzalès : «Les maths ? Ca me rend tout simplement heureuse».

04(@OlivierOuadah)_S.jpgLa vocation est parfois précoce, les propos toujours instructifs. Raymond Depardon et Claudine Nougaret révisent nos préjugés et enchantent des parcours a priori austères pour le profane. Une découverte. Moi aussi, je voudrais être mathématicienne quand je serai grande.

De nombreux artistes, tel Takeshi Kitano - qui offre au visiteur l’occasion d’inventer des équations sur un écran tactile ou un tableau noir - et mathématiciens tel Alain Connes, professeur au collège de France et médaillé Fields en 1982, se sont réunis pour composer une exposition plurielle, interpellant différents publics, jusqu’aux plus réfractaires.

Les architectes noteront que l‘exposition trouve dans le bâtiment de Jean Nouvel un hôte à sa mesure. Redécouvrir ce dernier, surtout découvrir la première.

Un dépaysement certain.

Emmanuelle Borne

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