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Compte-rendu | Convention du CNOA : à bon entendeur... Allô ? (07-12-2011)

Réunissant architectes ainsi que maîtres d’ouvrage publics et privés, les tables-rondes organisées à l’occasion de la convention 'Le droit à l'architecture' du CNOA, le 1er décembre dernier à l’espace Niemeyer à Paris, portaient notamment sur les thèmes de l’aménagement du territoire et du logement. Bilan : le dialogue reste à construire entre les architectes et leurs clients.

France

Trois-cent-quatre-vingt architectes étaient présents sous l’emblématique et scintillant dôme conçu par Oscar Niemeyer en 1966 pour le Parti Communiste Français lors de la convention organisée le 1er décembre dernier par le CNOA. Une salle comble pour des invités allant, pour n’en citer que quelques-uns, des architectes Paul Chemetov, Christian Devillers ou Emmanuelle Colboc aux élus tels Jean-Pierre Sueur (sénateur du Loiret) ou Yves Goasdoué (maire de Flers) et aux promoteurs (Yves Laffoucrière, président d’I3F et Yann Doublier, président de Nexity Apollonia).

«Je suis frappé par le fait que la question de l’avenir de nos villes n’investisse pas le champ politique. Or, nos villes sont le résultat de décisions prises il y a dix, vingt, trente ans, tels les grands ensembles qui n’ont pas été articulés les uns aux autres». C’est en ces termes que Jean-Pierre Sueur, sénateur PS du Loiret et auteur du rapport 'Villes du futur, futur des villes : quel avenir pour les villes du monde ?', a ouvert le bal.

«Nous sommes dans un pays qui se méfie de la ville ; l’urbain n’est pas traité comme un fait politique, la ville n’existe dans aucun débat politique et, avec la décentralisation, la question urbaine est encore plus estompée», a fait écho Vincent Feltesse, président de la Communauté Urbaine de Bordeaux et fondateur du groupe de réflexion Métropolitaines (PS). De rappeler qu’à ce titre, la sémantique utilisée est symptomatique : «le ministère de la Ville est en fait celui des banlieues».

Bref, «où va la gouvernance politique ?» se sont interrogés les intervenants de cette première table-ronde. Pour que la ville réinvestisse le champ politique, une échelle d’intervention fait l’unanimité : celle de l’agglomération. A ce titre, Jean-Pierre Sueur s’est dit «ardent partisan pour les agglomérations d’une élection au suffrage universel direct». Vincent Feltesse a également plaidé en ce sens, précisant qu’«il faut des formes de gouvernances souples».

Egalement en faveur «d’un gouvernement d’agglomération», l’architecte Christian Devillers a parlé «d’équité territoriale car l’exclusion tend à se déplacer vers les grandes périphéries ; or, les campagnes ont besoin de gouvernance au même titre que les villes». Autrement dit, le politique délaisse la campagne autant que la ville. Luc Weizmann, président du corps des architectes conseil de l’Etat, a fait écho au propos en soulignant que «la France est constituée à 80% d’un territoire rural en déshérence».

02(@CNOA)_B.jpgConcernant le mode de gouvernance, Vincent Fouchier, urbaniste et directeur général adjoint de l’IAU Ile-de-France, s’est opposé à Vincent Feltesse : «il faudrait de nouvelles formes de gouvernance qui passent par la loi», a-t-il assuré. Quant aux rapports d’échelles, l’urbaniste a mis l’accent sur la difficulté d’articuler celles composant la région francilienne, c’est-à-dire «les 1.300 maires autonomes». Robert Lion, président d’Agrisud international et ancien directeur de la Caisse des Dépôts, d’y souscrire lors de la deuxième table-ronde de la journée : «nous souffrons en Ile-de-France de ne pas avoir d’autorité d’agglomération avec une gouvernance élue et une véritable vision».

«Je plaide pour une vraie réforme de la gouvernance en Ile-de-France, où nous ne parvenons pas à porter de projet métropolitain», a dit Vincent Fouchier, avant d’évoquer le métro circulaire. «Nous en parlons depuis quinze ans mais rien ne se fait car nous n’avons pas la gouvernance remédiant aux micro-négociations».

Sur la place des architectes dans les processus d’aménagement du territoire, Christian Devillers de souligner : «on n’a pas donné une place aux architectes, ils l’ont prise grâce à leurs compétences, c’est-à-dire le projet urbain». «Il faut arrêter de penser l’architecture comme une profession et l’envisager comme une compétence, à l’instar des ingénieurs», a-t-il ajouté. Selon Luc Weizmann, c’est un métier «qui articule les échelles».

A ce titre, l’architecte Frédéric Bonnet a qualifié l’architecture de «petite soeur de la philosophie» en mettant l’accent sur «la capacité à penser de manière transversale des architectes». «Les architectes doivent se positionner de manière plus claire sur l’idée d’une excellence ordinaire», a-t-il ajouté en précisant que «l’architecture et la qualité urbaine restent encore aujourd’hui marginales». Sans doute parce que «l’architecte est naturellement contraint par des mécanismes tel le prix du foncier et les dispositifs fiscaux aveugles», a souligné Denis Burcke, animateur du groupe de réflexion sur le logement pour le projet 2012 du 'Think tank' Terra Nova.

Ces considérations n’ont pas occulté une vision de l’architecte «fabricant d’objets». Pour Jean-Pierre Sueur, «l’architecte est un artiste car il produit des oeuvres singulières». «Je plaide pour la radicalité de l’architecture ; il y a des endroits où l’urbanisme doit être une collection d’objets». De regretter alors l’absence de Christian de Portzamparc, attendu jusqu’au dernier moment, architecte en chef de Masséna, ce quartier parisien où collection d’objets rime néanmoins avec cohérence urbaine.

En écho aux propos de Jean-Pierre Sueur - selon lequel «la radicalité de l’architecture ne peut être un processus démocratique» - Yves Goasdoué, maire (PS) de Flers, a relevé qu’il faut «oser les objets ; or, ce n’est pas confortable en termes politiques. (...) Penser la ville sur la base d’une démocratie participative n’est pas possible car l’intérêt général n’est pas la somme des intérêts particuliers», dit-il.

03(@CNOA)_B.jpgRéunissant essentiellement des maîtres d’ouvrages publics, la 2e table-ronde comptait donc le maire de Flers, lequel tira franc : «il faut prendre des risques politiques car nous autres élus engageons des politiques dont le bénéfice apparaîtra bien après notre mandat ; il est de la responsabilité des élus de penser l’avenir de leurs cités à vingt, trente ans».

«L’un des problèmes de la France d’aujourd’hui est que la France d’hier n’a pas su faire de réserves foncières en centres-villes», a précisé Robert Lion. Frédéric Auclair, Président de l’ANABF*, de poursuivre : «il y a du capital logements en centre ville dans les ZPPAUP**». Ce à quoi le président du CNOA, Lionel Carli, rétorqua par la suite : «pourquoi ne pas imposer le recours obligatoire à l’architecte sous le seuil de 170m² en ZPPAUP ?»

«Jetons la pierre à ceux qui n’ont pas su réserver le foncier plutôt qu’aux HLM des années 1960 qui furent une page de l’histoire du progrès social», souligna par ailleurs Robert Lion. A ce propos, Fabrice Peigney, secrétaire général du comité d’évaluation et de suivi de l’ANRU, fit part de la difficulté «d’intégrer ces quartiers issus de la charte d’Athènes dans le tissu urbain». Tout en soulignant les efforts probants de l’ANRU, il précisa donc que «l’aménagement peut être meilleur en matière de lien avec l’environnement».

Exit l’aménagement urbain. Outre la présentation des chiffres de la profession, une-table ronde sur la formation en architecture et l’intervention d’Edouardo Souto de Moura en fin de journée, la deuxième partie de la convention fut réservée à la question du logement. A l’occasion, les réactions du public furent plus animées.

Faisant le lien avec les propos de la matinée, Denis Burckel mis l’accent sur «un impératif : instaurer une autorité organisatrice de l’habitat au niveau de l’agglomération» car «les responsabilités en la matière sont très diluées et le logement est laissé aux aléas du marché d’où un prix à l’achat ayant augmenté de 150% en dix ans». La France, un bateau en perdition ?

Selon Yves Laffoucrière, président d’I3F, «l’innovation passe par la rénovation de la manière de travailler des maîtrises d’ouvrage». Séduits, les architectes, par cet aveu. Ce fut de courte durée. Quand le promoteur précisa avoir développé la conception-réalisation mettant en concurrence architectes et entreprises, les huées furent de mise. Résultats de ce nouveau cadre pour I3F : «les coûts de production ont diminué de 10 à 15%». «Mais les architectes s’appauvrissent», lança une voix dans l’assemblée.

L’intervention de Paul Chemetov calma les esprits. Pour un temps. «A regarder les grands ensembles, par exemple celui de Jean Dubuisson, ne sont-ils pas plus habitables que nos logements d’aujourd’hui ?». «Glenn Murcutt est-il moins grand architecte que Norman Foster ? La maison de Saint-Cloud de Rem Koolhaas n’est-elle pas plus inventive que ses projets chinois ?». Autant d’interrogations en faveur de la créativité architecturale dans le logement. A ce sujet, de dénoncer encore le seuil de 170m², «une limite qui me paraît peser sur l’expression créative des architectes».

04(@KenRabinDesign)_B.jpgLes applaudissements furent aussi vifs que ceux adressés, par la suite, à Emmanuelle Colboc. «Le logement est la plus belle question posée à l’architecte», a-t-elle souligné. Ce 'lieu de mémoire', ce 'chez soi' accessible via de multiples seuils tels la cour, le hall, le jardin, souffre notamment, dit-elle, du «cumul entre le manque de surface et les normes handicapés». «Il faut arrêter de cautionner ce qu’on est en train d’accepter».

Précisant que «la qualité d’un bâtiment réside à 50% dans la conception, à 50% dans le chantier», Emmanuelle Colboc a également évoqué la nécessité de «garder la maitrise du chantier». S’adressant aux représentants des promoteurs : «la maîtrise d’oeuvre d’exécution ne peut pas suppléer l’architecte».

Yann Doublier, président de Nexity Apollonia, de répondre : «l’architecte nous accompagne tout au long de l’acte de construire, jusqu’aux garde-corps»... «Et la couleur !», ironisa un membre du public. «Je suis ingénieur et vous architectes apprenez une version artistique de votre métier». Huées. «Qui êtes-vous pour nous juger ?», s’indigna une architecte de l’assemblée. Par la suite, le procès fut à charge : «vous devriez développer votre intelligence et votre sensibilité», lança un architecte dans la salle. Accusant le promoteur de condescendance, le public ne l’était pas moins. Ce qui provoqua d’ailleurs une réaction de la part d’Emmanuelle Colboc: «je ne suis pas d’accord avec vous», dit-elle au public, «nous devons travailler ensemble».

Le dôme 'sacré' de Niemeyer n’a pas pour autant sacré, le 1er décembre dernier, le dialogue entre acteurs de l’architecture et de l’aménagement du territoire. Qui, semble-t-il, demeure un dialogue de sourds. Un mal franco-français ?

Emmanuelle Borne

* ANABF : l'association nationale des architectes des bâtiments de France, créée en 1979, a pour objet de promouvoir la qualité architecturale, urbaine et paysagère au sein de la fonction publique.
** ZPPAUP : les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager ont pour objet d'assurer la protection du patrimoine paysager et urbain. Depuis juillet 2010, les ZPPAUP sont devenues les aires de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine.

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