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Portrait | Pour Bigoni et Mortemard, l'élégance n'est pas un crime (07-12-2011)

«Elégance : aujourd’hui le mot est architecturalement incorrect». Pourtant, s’il en est un dont Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard peuvent se réclamer, c’est celui là. Du Pavillon Carré de Baudouin aux logements boulevard de la Chapelle à Paris, en passant par le centre culturel H2O à Rouen, ils peaufinent, «ne lâchant rien». Bref, perfectionnisme et ténacité fondent, avec «plaisir», le talent de ces architectes.

France | Bigoni Mortemard Architectes

154 rue Saint-Denis, dans le IIe arrondissement de Paris : l’étroite bâtisse compte deux occupants, dont Stéphane Bigoni. Au 2e, son appartement, au 5e, un appartement avec mezzanine abrite l’agence Bigoni-Mortemard architectes.

«L’espace fut aménagé par Aldric Beckmann (associé de l’agence Beckmann N’Thépé ndlr) quand il était étudiant». La cuisine sert aujourd’hui d’espace de rangement et le salon est occupé par l’espace de travail mais, sinon, les architectes n’ont rien retouché. «Nous sommes locataires», rappellent-ils. Sur la mezzanine, un lit. «C’est pour les charrettes mais nous évitons».

«Le bavard, c’est Antoine», prévient Stéphane Bigoni. Effectivement, lors d’une visite organisée par la SIEMP de logements tout juste livrés boulevard de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, ce dernier était resté en retrait, laissant son associé présenter le projet. Une habitude, visiblement.

Ici, attablé en face d’un écran, Stéphane Bigoni n’est cependant pas le moins loquace. «Il est surtout tenace», souligne Antoine Mortemard. «Pourtant, j’ai horreur des rapports de force», précise le premier. Lequel se fait violence par «hyper-conviction», selon son associé.

«C’est vrai, nous ne lâchons rien».

02(@DR)_S.jpgSur l’écran défilent les images du projet de reconversion de l’ancienne prison Saint-Lazare en médiathèque, dont la livraison est prévue pour 2013. Après avoir réussi à convaincre les ABF du dessin de la façade, les architectes souhaitent poser un pavillon sur le toit-terrasse et rendre accessible la vue panoramique sur Paris.

«Cette proposition se heurtant à des problèmes financiers, elle n'a été conservée que sous forme optionnelle et risque bien de passer à la trappe». L’option n’en n’est pas une pour Bigoni-Mortemard. «Plus nous parlerons de ce projet, plus nous aurons de chance d’être entendus». Dont acte.

Pour leur premier projet public, la réhabilitation du Pavillon Carré de Baudouin, un autre bâtiment classé Monument historique, les architectes souhaitaient décloisonner l’espace intérieur, ce qui leur a été refusé en phase APD. Qu’à cela ne tienne, au cours du chantier, une fois l’espace évidé, Stéphane Bigoni invita les conseillers de quartier sur place. «Ils furent tout de suite convaincus».

Cette réhabilitation leur valut d’être invités à - et de remporter - la reconversion d’un hangar industriel en bâtiment culturel à Rouen, livré en 2010. Les surfaces intérieures, blanches, furent également le fruit de négociations. «Aujourd’hui, il paraît que l’espace rend serein». D’ailleurs, Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard partagent l’envie de réaliser un lieu de culte, «ce pur espace».

Il est donc rare que des réticences ne soient pas surmontées. Une exception, boulevard de la Chapelle ; si, dans les étages, les menuiseries des ouvertures sont invisibles, en revanche pas de bord à bord pour la vitrine de la pharmacie occupant le rez-de-chaussée. La ténacité n’est pas venue à bout de joints de cinq centimètres de large. «Ce genre de chose nous rend malades».

03(@Bigoni-Mortemard).jpgPerfectionnistes, donc. Une exigence affutée au fur et à mesure des projets d’appartements, aux débuts de l’agence. «La petite échelle renvoie tout de suite aux détails». Parmi ces réalisations, les propres logements des architectes. Des espaces immaculés. Sur une photo, Stéphane Bigoni précise à propos d’un rideau de douche sombre : «aujourd’hui, c’est mieux, il est blanc».

«Si nous n’avions pas eu ces opportunités de bourgeois, nous serions encore en train de gratter en agences», rient-il. C’est en effet munis de ces 'petites' réalisations qu’ils décident de se lancer dans les concours publics et de fonder l’agence Bigoni-Mortemard en 2000, après, notamment, un passage chez Vaudou Allégret pour Stéphane Bigoni et neuf ans chez Patrick Céleste pour Antoine Mortemard.

Se disant sédentaires depuis la création de l’agence - «l’architecture dévore» - Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard furent un temps grands voyageurs. «Nous partions dès que nous avions cinq minutes». Pour l’un comme l’autre, l’Inde fut un voyage initiatique.

«La leçon que j’y ai retenue est le spectacle de Jaisalmer»*, raconte Stéphane Bigoni. Leur proposition pour le concours de l’auditorium de Brest, en 2009, témoigne de leur volonté «d’approcher cette unité totale, soit par le matériau soit par la couleur».

Quant à Antoine Mortemard, «je suis tombé raide devant le palais d’Akbar à Fatehpur-Sikrī»**. En guise de mémoire de diplôme, il écrivit «un roman» sur le sujet. Son intérêt n’a visiblement pas faibli avec les années. «Il va passer une heure dessus», taquine Stéphane Bigoni.

Datant des années ENSA Versailles, dont ils sont tous deux issus à quelques années d’intervalle, la complicité est aujourd’hui avant tout professionnelle. «En dehors, nous nous voyons peu ; c’est pour ça que ça marche». En vacances, Antoine, élevé en banlieue parisienne, privilégie la montagne. A l’inverse, Stéphane, natif des Vosges, préfère «l’hyper-urbanité».

Avant l’agence, il y eut ensemble des collaborations ponctuelles. «Nous savions la chose la plus importante qui soit, c’est-à-dire que nous mettions le même sens sur les mêmes mots», souligne Antoine Mortemard.

La connivence sémantique ne signifie pas qu’ils regardent dans la même direction. «Je fais de l’architecture pour moi alors qu’Antoine travaille pour l’inconnu», sourit Stéphane Bigoni. «Plutôt pour un client que je ne suis pas, par exemple une famille de cinq enfants», précise Antoine Mortemard.

Et en croquis plutôt qu’en paroles. A l’un, mille et une pistes. «J’intellectualise le projet», dit Antoine. A l’autre, l’intuition. «Il faut dessiner pour évacuer», soutient Stéphane. «C’est d’ailleurs pour cela que je suis incapable de présenter nos projets». A l’inverse, «j’en ai besoin», assure son associé.

Pour tous deux, l’architecture est affaire de «plaisir» avant tout, de «sensualité» aussi - deux leitmotiv - autant que d’usage et de confort. Les architectes parlent notamment «d’espaces généreux».

04(@Bigoni-Mortemard)_B.jpg «Nous essayons de supprimer tout ce qui est inutile, d’aller à l’épure».

«D’aucune secte», Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard sont néanmoins d’une école, celles des minimalistes - il n’y a pas gros mot - et, de fait, détails, espace et lumière mobilisent leur attention. «En fait, dans certains projets, nous privilégions l’abstraction complète au profit de l’espace et de la lumière, dans d’autres nous allons chercher la matière».

Entre ceci et cela, de deviner leurs références.

Les lamelles ornant le plafond du Pavillon Carré de Baudouin trahissent l’emprunt au dôme du siège du Parti Communiste conçu par Oscar Niemeyer. De l’architecte brésilien, Bigoni et Mortermard retiennent la sensualité «pas intellectuelle» des espaces. Le Corbusier, Mies van der Rohe et Louis Kahn complètent leur panthéon moderne.

Antoine Mortemard cite notamment la poste de Chicago de Mies van der Rohe, non seulement pour la maîtrise du détail et la fluidité des espaces mais aussi pour «l’ambigüité» des surfaces grâce à la matière, «une grande nouveauté à l’époque». A ce titre, le béton effet pierre des logements boulevard de la Chapelle fait illusion. «Si nous avions eu la lasure que je souhaitais, plus brillante, mais qui fut refusée par le maître d'ouvrage, l’effet aurait été plus ambigu encore», regrette Stéphane Bigoni. «Je n’aurais pas lâché si Antoine avait été d’accord». «Des reflets trop argent», précise Antoine Mortemard.

Le talent d’Herzog et de Meuron est évoqué et, quant à l’épure immaculée, impossible de ne pas citer Séjima. Pour la tenue du détail, il y a Peter Zumthor. Ainsi que des agences espagnoles. «Estudio entresitio, Antonio Torrecillas ou Tabuenca-Leache font des petits bijoux».

05(@Bigoni-Mortemard)_B.jpgSinon, ils puisent dans d’autres paysages. Les médinas notamment pour les logements groupés à Villejuif, livrés en 2010.

Des sources d’inspiration françaises ? «C’est plutôt quelques bâtiments qu’une production générale». Tel le pavillon noir de Rudy Ricciotti. «Totalement afonctionnel mais on s’en fout, c’est sublime, d’une classe inouïe».

Ils dénoncent, en France, «la perte de qualité entre perspectives de concours et réalisation». D’ironiser en parlant de label «qualité France». Antoine Mortemard et Stéphane Bigoni jettent la pierre à l’enseignement. «Durant nos études, personne ne nous parlait de détails de construction».

Pour Antoine Mortemard, «élevé dans un milieu hyper-protégé», les années à l’ENSA Versailles furent celles de «l’ouverture au monde» ; un déclic. Pourtant, l’architecture fut d’abord un compromis. A l’origine était le dessin. L’architecte évoque ces week-ends passés à composer, en famille, des cadavres exquis sous forme de bandes-dessinées. De ce rapport au papier, il dit avoir gardé une approche artisanale du métier.

Stéphane Bigoni, au contraire, parle «d’études très douloureuses». Le goût, déjà prononcé, pour l’épure, se heurte alors à la complexité enseignée par des architectes tel Henri Gaudin. L’architecture, une vocation ? «Pas du tout, je voulais être biologiste. J’ai commencé des études scientifiques, sans succès. Je me suis donc retrouvé en architecture». Un hasard donc, si ce n’est qu’à Plombières, sa commune natale, il vécut «dans une maison incroyable, entre Le Corbusier et Wright» construite par l’architecte Franchini. «Cela a dû compter», s’amuse Antoine Mortemard.

Depuis le Pavillon Carré de Baudouin, le tandem ne fait plus d’appartements. «L’architecte devant endosser plusieurs rôles, dont celui de psychologue, cela prend trop de temps». Comptant entre trois à six collaborateurs selon les projets, l’agence participe en moyenne à un concours par an. Suffisant pour en vivre, moins pour se développer.

«Notre architecture ne séduit peut-être pas».

Ils avancent différentes hypothèses. Le Pavillon Carré Baudouin les aurait rangés «du côté des décorateurs». Pourtant, «nous avons complètement transformé l’espace». Justement, pour ceux qui saisirent l’ampleur de la restructuration, «nous fûmes catalogués 'réhabilitation'».

06(@Bigoni-Mortemard)_B.jpgTrop minimalistes par ces temps de doubles peaux ? La sobriété des projets signés Bigoni et Mortemard rime pourtant davantage avec élégance qu’avec ascèse. «C’est ce que nous recherchons mais le mot est architecturalement incorrect aujourd’hui».

Par ailleurs, «nous avons été un temps trop jeunes ; aujourd’hui, nous sommes parfois trop vieux ; bref, nous n’avons jamais eu l’âge qu’il fallait», pensent-ils. Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard ne dévoilent donc pas les leurs. «Nous ne voulons pas que cela rentre en ligne de compte».

Peu enclins aux mondanités - «nous faisons quelques sorties mais restons généralement près du buffet, à proximité du champagne», sourient-ils - ils ne conçoivent pas la notoriété comme une fin mais comme un moyen de trouver des projets «pour se faire plaisir».

«Sans plaisir, nous ne pouvons rien faire», répètent-ils. Ces deux là ne lâcheront rien.

Emmanuelle Borne

* Jaisalmer (58.000h. dont 2 000 dans les murs) est une ville du Rajasthan située à 100km de la frontière du Pakistan
** Jalâluddin Muhammad Akbar, qui a dirigé l'Empire mongol de 1556 jusqu'en 1605, édifia Fatehpur-Sikrī, ville de l'Etat de l'Uttar Pradesh en Inde, qui fut la capitale impériale de l'Empire mongol de 1571 à 1584.

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