Pierre de Bourgogne avril 2013

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Enquête | La renaissance du Musée Picasso, Equerre d'Argent 1985 (01-02-2012)

Parés de guides, les touristes se succèdent devant le 5 rue de Thorigny (75003) pour se heurter à un «Musée national Picasso en travaux». Depuis octobre 2011, l’Hôtel Salé, aménagé en 1985 par Roland Simounet pour recevoir la plus conséquente collection du maître cubiste, fait l’objet de travaux de restructuration visant à remettre le bâtiment aux normes tout en triplant la surface d’exposition. Une opération dans le droit fil du projet récompensé en 1985. 

Bâtiments Publics | Culture | 75003 | Jean-François Bodin

«Nous manquions d’espace depuis toujours». Ayant intégré le Musée national Picasso en qualité de conservateur en 1992, Anne Baldassari, directrice du musée depuis 2005, souligne que «la collection a toujours été à l’étroit».

Ainsi, les expositions temporaires imposaient de décrocher une partie de l’exposition permanente, c’est-à-dire les oeuvres attendues par le public international. Inversement, le public de proximité, demandeur d’expositions temporaires, restait sur sa faim. En effet, jusqu’en 2000, le musée fonctionnait «essentiellement avec l’exposition permanente, ce qui est contraire à la vocation d’un musée monographique».

Sur 5.700m², il fallait compter 2.500m² réservés à l’administration et, de fait, sur une collection comptant 5.000 oeuvres, seules 450 étaient exposées. «Il n’y avait d’espace suffisant ni pour exposer ni pour organiser conférences et évènements culturels ni pour accueillir les scolaires», précise Anne Baldassari.

Bref, contraint par son site, «le Musée Picasso était en porte-à-faux au regard de sa mission première».

Quid de la rénovation menée par Roland Simounet entre 1979 et 1985 ? «Il faut savoir que, pour des raisons économiques, seule une partie de son projet fut suivie d’effets. Roland Simounet avait notamment prévu des espaces d’expositions temporaires dans le volume des Communs, lesquels n’ont pas été réalisés».

Si la «boîte moderniste se superposant au monument du XVIIe siècle» fut ovationnée pour ses qualités architecturales - en témoigne l’Equerre d’Argent décernée au projet en 1985 -, les travaux de Roland Simounet ne pallièrent donc pas à la pénurie d’espace. «De 1985 à 1992, l’accrochage temporaire n’a pas bougé et nous comptions à peine une exposition temporaire par an».

Vingt-cinq ans plus tard, «tous les voyants étaient au rouge» en matière de règlementation. Alors qu’une remise aux normes s’imposait, l’administration du Musée national Picasso - ayant acquis autonomies juridique et économique en passant, en juin 2010, du statut de service à compétence nationale (SCN) à celui d’EPA (Etablissement Public Administratif) - saisit donc l’occasion d’opérer une restructuration en profondeur du musée.

02(@BodinetAssocies)_S.jpgSuite à un premier chantier portant sur la restauration des façades et des murs d’enceintes conduit entre 2006 et 2009, place donc au projet de restauration-restructuration confié, pour les parties classées (c’est-à-dire le clos et couvert et l’escalier d’honneur), à l’architecte des Monuments Historiques Stéphane Thouin et, suite à un concours lancé en 2009, à l’architecte Jean-François Bodin pour la partie restructuration.

Outre procéder à une mise aux normes complète, comprenant sécurité incendie, sureté et accessibilité, Jean-François Bodin fut chargé d’augmenter la surface d’exposition. Laquelle sera triplée à l’issue des travaux.

Pour autant, pas de création de surface. « Nous passons d'environ 2.300m² à 6.300m² d’espaces d’exposition en récupérant sur les surfaces de bureaux et de documentation». Une opération rendue possible par le déménagement de l’administration dans un bâtiment mitoyen à l’hôtel Salé, 20 rue de la Perle ainsi que par la construction d’une extension, laquelle fera l’objet d’un concours courant 2012.

S’élevant à 54 millions d’euros au total (dont 28 millions pour les travaux de l'Hôtel Salé), «un budget financé à 70% en ressources propres grâce à nos expositions à l’international», le coût de l’opération est, selon la directrice du Musée Picasso, «des plus modestes».

«Nous pourrons donc passer à 550 oeuvres pour l’exposition permanente et nous comptons sur neuf expositions temporaires par an».

Des chiffres suffisants ? «Nous sommes en site contraint», rappelle Anne Baldassari. «Ne pas sortir de l’échiquier est la principale difficulté du projet», fait écho Jean-François Bodin.

Alors, pourquoi ne pas délocaliser ? Construit au XVIIe siècle, classé Monument Historique en 1968, «l’Hôtel Salé comme le projet de Roland Simounet font partie de l’image du Musée Picasso». Autrement dit, «l’échelle domestique du bâtiment est parfaitement adaptée à l’oeuvre de Picasso». 'Accrochées' de par le monde, au sein de musées d’envergure tel le Centra de Arte Reina Sofia en Espagne ou le De Yoyung Museum à San Francisco, «les oeuvres de Picasso souffrent d’espaces surdimensionnés», selon la directrice du musée.

Roland Simounet lui-même soulignait, en 1984* : «on a simplement recréé les espaces et on a veillé à ce que le bâtiment soit restitué dans ses volumes sans être une reconstitution d’un hôtel ancien ni un musée. C’est-à-dire donner une ambiance de grande demeure».

Hormis le travail de consolidation du pavillon nord où l’architecte avait pu, de fait, «être plus radical» en créant une rampe, pour l’essentiel, «l’architecture de Roland Simounet endosse le bénéfice de l’espace XVIIe siècle», précise Anne Baldassari.

03(@BodinetAssocies).jpgDe même, Jean-François Bodin procède à un véritable travail de restauration de l’oeuvre de son prédécesseur. «Nous traitons la restructuration conduite par Roland Simounet de la même façon que nous restaurons les parties classées», souligne-t-il lors d’une visite en compagnie du Courrier de l’Architecte. En d’autres termes, les travaux actuels visent à «redonner espace et volume dans l’esprit du projet de Roland Simounet».

«Outre son expérience en la matière, Jean-François Bodin adopte une philosophie de l’effacement. Or, cette position, de la part des architectes comme des commissaires, est essentielle face à l’oeuvre de Picasso», souligne Anne Baldassari.

Les transformations les plus spectaculaires seront celles apportées aux deux derniers étages de l’Hôtel Salé, auparavant réservés aux bureaux, ainsi qu’aux Communs où «nous revenons à la géométrie très ouverte du XVIIe siècle», explique Jean-François Bodin. Sous la «nappe horizontale» qui composera la nouvelle verrière, de retrouver l’ancienne basse-cour de l’hôtel Salé pour favoriser l’accessibilité et augmenter la capacité d’accueil. Sinon, pour l’essentiel, «pas de coup de gomme», souligne l’architecte.

A l’espace, la fluidité. D’un parcours «labyrinthique» en raison de la privatisation des espaces réservés à l’administration, «il sera désormais possible de traverser les lieux sans rebrousser chemin», selon Anne Baldassari.

«Auparavant, la difficulté était de lire des séquences ; nous essayons de rétablir un parcours lisible respectant à la fois les deux périodes du musée, le XVIIe siècle et le XXe siècle», dit Jean-François Bodin.

«En analysant le projet de Simounet, on s’aperçoit que les détails qui paraissent bavards sont en fait très habiles car ils permettent de masquer les dispositifs techniques», poursuit-il.

«Un vocabulaire commun» finalement, d’où l’aisance du successeur à «s’inscrire en continuité». «Hormis dans l’espace d’accueil, nous maintenons le principe de gaines dissimulées». De fait, l’architecte parle de véritable «enquête» à propos de la phase diagnostic, «laquelle se poursuit encore aujourd’hui, en phase de curage».

04(@MuseeNationalPicasso-BeatriceHatala-2011)_B.jpgEn tout cas, aux espaces doublés de staff succèderont un doublage en plâtre projeté sur grillage. Jean-François Bodin a poussé la déférence jusqu’à conserver cette fente de désenfumage désormais inutile. «Nous allons la parer de verre coupe-feu pour préserver l’intention de Simounet».

L’oeuvre de mémoire l’emporte donc et l’Equerre d’Argent 1985 sera de nouveau offerte au public lors de la réouverture du musée, prévue à l’été 2013.

Lancé en octobre 2011, le chantier de restauration-restructuration du Musée Picasso s’apparente in fine autant à une opération de sauvetage qu’à une remise aux normes. Avec la livraison de l’extension prévue fin 2014, le musée compte bien, avec ses mètres carrés supplémentaires, gagner en fréquentation et satisfaire tous ses publics.

En effet, en trois ans, jusqu’à la réouverture de l’Hôtel Salé en 2013, «les expositions internationales de la collection devraient compter plus de six millions de visiteurs, soit une fréquentation équivalente à la moitié de celle obtenue par le Musée sur son site parisien durant les vingt-ans ans de son ouverture au public».

Le temps pressait.

Emmanuelle Borne

* www.ina.fr, IT1 13H - 05/07/1984

Fiche technique

Maîtrise d’ouvrage : EPA Musée national Picasso
Maîtrise d’oeuvre : restauration des parties classées : Stéphane Thouin, architecte des Monuments Historiques ; mise aux normes et restructuration : Jean-François Bodin et associés
Surface Hôtel Salé : 5.700m²
Coût : 54M euros (restructuration + extension + achat 20, rue de la Perle) dont 28M euros pour les travaux de l’Hôtel Salé
Calendrier : livraison des travaux de l’Hôtel Salé : été 2013 ; livraison de l’extension : 2014

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