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Etats-Unis | F.L. Wright : le lion de Taliesin, de Sewanee à New-York (08-02-2012)

Dans un article publié à l’automne 2011 dans le magazine des 'alumni' de l’Université du Sud (University of the South, Tennessee), Buck Butler, son rédacteur en chef, conte l’histoire de trois projets nés de l’amitié entre l’architecte Franck Lloyd Wright et le pasteur William Norman Guthrie, ancien étudiant de Sewanee : une maison, un gratte-ciel et une cathédrale qui ne virent jamais le jour.  

Etats-Unis | Franck Lloyd Wright

Contexte
Ville du comté de Franklin, dans le Tennessee aux Etats-Unis, Sewanee accueille l’Université du Sud (University of the South), communément appelée 'Sewanee'. Propriété de vingt-huit diocèses de l’Eglise Episcopale, cette université compte deux départements notables, celui de théologie et celui de littérature.
D’homonymie en homonymie, le magazine des 'anciens' (alumni) de l’Université, intitulé Sewanee donc, paraît à un rythme trimestriel sous la direction de Buck Butler, son rédacteur en chef. Lequel signe, dans le numéro d’automne 2011, un article sur les liens d’amitié unissant l’architecte Franck Lloyd Wright et le pasteur William Norman Guthrie (1868-1944). Ce dernier mena ses études supérieures à l’Université du Sud et fut notamment par la suite pasteur de l’Eglise St. Mark’s-in-the-Bouwerie, l’un des plus anciens lieux de culte chrétiens de New-York.
William Norman Guthrie fit appel à Franck Lloyd Wright à titre personnel comme professionnel mais les projets nés de cette collaboration - la maison du pasteur à Sewanee, une cathédrale et un gratte-ciel à New-York - ne virent jamais le jour, notamment en raison du contexte économique de l’époque. En effet, le krach de 1929 freina les velléités des deux amis.
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LA BOITE A BIJOUX DE SEWANEE
Buck Butler | Sewanee

SEWANEE - Si William Norman Guthrie avait obtenu ce qu’il souhaitait en 1908, il y aurait, aujourd’hui encore, un témoin significatif de l’histoire architecturale de l’Amérique sur une parcelle à proximité du terrain de football de Sewanee. En effet, à l’époque, William Norman Guthrie persuada son ami Frank Lloyd Wright de concevoir une maison sur cette parcelle. Si la maison avait été construite, ce serait l’une des deux seules maisons conçues par Frank Lloyd Wright dans le Tennessee, sans doute un pôle d’attraction pour les thuriféraires de l’architecte et le témoignage d’une véritable amitié.

Si vous voulez voir à quoi aurait ressemblé la maison conçue par l’architecte pour Sewanee, il vous faudra vous rendre à River Forest, dans l’Illinois, à Wilmette, dans l’Illinois également ou à Buffalo, dans l’état de New York, où trois versions du dessin de Sewanee ont toutes été réalisées. Mais si vous voulez comprendre comment l’architecte le plus influent de l’histoire américaine fut convaincu d’implanter l’une de ses créations dans une ville du fin fond du Tennessee, mieux vaut regarder du côté de son iconoclaste ami et client, William Norman Guthrie.

William Norman Guthrie est surtout connu pour ses trente-six ans de service en tant que pasteur de St. Mark’s-in-the-Bouwerie à New-York, où sa conception peu orthodoxe de la religion et sa longue querelle avec son évêque lui valurent la réputation d’'enfant terrible de l’Eglise Episcopale'. Mais avant d’être new-yorkais, William Norman Guthrie fut un homme de Sewanee - un diplômé de l’Université du Sud en 1889, un de ses enseignants et, au moment de son amitié avec Frank Lloyd Wright, le directeur de l’'Extension Department' de l’Université -.

William Norman Guthrie est né en 1868 à Dundee, en Ecosse et fut scolarisé dans différentes écoles en Europe. Sa grand-mère maternelle était Fanny Wright, une abolitionniste et féministe reconnue, une réformatrice sociale qui fonda la ville de Nashoba, non loin de Memphis, où elle espérait préparer les esclaves à leur éventuelle liberté. Le père de William Norman Guthrie mourut quand il avait à peine quatre ans et sa veuve a fini par déménager sa famille à Sewanee, William Norman Guthrie devenant étudiant de l’Université du Sud à l’âge de seize ans.

William Norman Guthrie était un excellent élève, rédacteur en chef du magazine de l’Université, fondateur de la 'Sewanee Browing Society' et il obtint son diplôme en à peine trois ans. Un portrait de William Norman Guthrie publié dans le New Yorker en 1931 souligne que «selon ceux qui le connaissaient, Guthrie était perçu comme un original mais tout le monde l’appréciait. Sewanee était une université provinciale mais savait reconnaître le génie et visiblement Guthrie en avait».

Après son diplôme, William Norman Guthrie resta à l’Université du Sud afin d’obtenir une maîtrise et enseigner les langues modernes. Plus tard, il enseigna au Kenyon College et à l’université de Cincinnati et, après ordination, servit dans l’Ohio et en Californie avant de retourner à Sewanee pour devenir enseignant de littérature et directeur de l’Extension Department de l’Université de 1908 à 1911.

02(@F.L.Wright Foundation)_S.jpg C’est visiblement durant cette période que William Norman Guthrie se lie d’amitié avec Frank Lloyd Wright et réussit à le convaincre de construire la maison à laquelle il ferait ensuite référence en tant que «boîte à bijoux de Sewanee». La date de la rencontre entre William Norman Guthrie et Frank Lloyd Wright n’est pas connue mais ces deux-là resteront amis et collaboreront des années durant.

Le dessin de la «boîte à bijoux de Sewanee» répond à la période 'mature' du style Prairie de Frank Lloyd Wright : larges rives en surplomb, bois teinté, toit bas et lignes horizontales. Le projet comprenait un abri de voiture, ce qui était particulièrement novateur pour l’architecture résidentielle de l’époque. L’implantation de la maison, avec ses façades vitrées orientées au sud, aurait été idéale au regard du vent du sud et favorisé des espaces de vie ensoleillés et ventilés toute l’année.

Bien que Frank Lloyd Wright n’ait jamais visité le site, une élévation montre qu’il avait pris en compte les arbres existants de la propriété, à la fois pour leur qualité d’ombrage mais aussi pour créer un contraste avec les lignes horizontales de la maison. Avec le toit en surplomb, ces arbres auraient pallié à une luminosité et une chaleur excessives durant l’été.

Malgré ses qualités de conception, la maison ne fut jamais construite à Sewanee soi-disant parce que la banque de William Norman Guthrie ne voulut pas la financer. Mais, dans une lettre non datée adressée à un libraire de la bibliothèque d’architecture de l’Institut des Arts de Chicago, William Norman Guthrie tient son ami pour responsable.

«J’ai une grande admiration et une profonde affection pour le Lion de Taliesin», commence la lettre. «Mais la 'boîte à bijoux de Sewanee' n’a pas été construite car ce cher Franck ne voulût pas venir voir Sewanee de ses yeux et ignorait tout du contexte et du savoir-faire des ouvriers de la région. Ma banque n’était pas prête à me financer dans ces conditions. Je ménageais ses sentiments en lui disant que je n’avais pas les moyens de concrétiser ce projet mais il ria, me disant qu’il avait vendu cash la boîte à bijoux à un nouveau patron. Donc, il n’était exclu de rien, seuls nous l’étions. Bien sûr, je le savais - car nous adorions son plan et étions déçus de devoir nous rabattre sur le plan plus abordable d’un architecte hollandais -».

William Norman Guthrie quitta Sewanee pour prendre son poste à St. Mark et, durant ses années là-bas, il apporta une vitalité unique à l’une des plus vénérables églises épiscopales du pays avec un mélange éclectique de musique, danse, sculpture, théâtre et une attitude inclusive vis-à-vis des autres religions. 

Il fit les grands titres des journaux et fut au coeur d’une vive polémique en introduisant la danse au sein de l’église St. Mark, notamment durant le Festival de l’Annonciation, quand de jeunes filles vêtues de toges dansèrent pieds nus au sein de l’église. Il installa des lumières colorées afin de créer différentes ambiances et invita des fidèles d’autres religions à venir pratiquer leurs rituels. Tous les dimanches, les paroissiens assistaient aux prestations de différents artistes et penseurs invités par William Norman Guthrie, tels les poètes Amy Lowell et Carl Sandburg, l’astrologue Evangeline Adamsn, l’actrice Helen Menken et le photographe Arnold Genthe.

03(@F.L.Wright Foundation)_S.jpgLe style peu orthodoxe de William Norman Guthrie ne fut pas du goût, en ces années 1920, des représentants de l’Eglise, ce qui parvint aux oreilles de son évêque, William Manning. Après qu’un journal colporta l’information selon laquelle eu lieu une danse de femmes 'pieds nus et hanches dénudées' à St. Mark, Manning interdit à William Norman Guthrie d’organiser de telles manifestations au sein de l’église et quand William Norman Guthrie le défia, Manning interdit les visiteurs à St. Mark.

Il était tout naturel que William Norman Guthrie fasse appel à son vieil ami Frank Lloyd Wright pour contribuer à cette communauté artistique peu conventionnelle. Et les deux projets issus de leur collaboration étaient - du moins sur papier - spectaculaires.

Le premier projet était un lieu de culte illustrant un article sur la 'Cathédrale Moderne' écrit par William Norman Guthrie. La cathédrale de fer pour 100.000 fidèles - ou un million, ainsi que Frank Lloyd Wright le précisa quand les dessins furent exposés au Musée d’Art Moderne en 1941 - était une pyramide élancée de verre et d’acier. S’élevant au-delà de 450 mètres, la cathédrale était dénudée de tout symbole traditionnel sectaire et, au contraire, offrait aux fidèles des éléments universels : couleur, eau, lumière et son.

Avec cette nouvelle architecture du sacré, Frank Lloyd Wright est loin de l’architecture gothique des églises construites au vingtième siècle en Amérique. La cathédrale de fer ne fut jamais construite mais Frank Lloyd Wright a continué à explorer les idées qu’il développa à l’occasion dans d’autres bâtiments, dont la synagogue Beth Sholom à Elkins Park, en Pennsylvanie.

04(@F.L.Wright)_S.jpg L’autre collaboration entre le prêtre et Frank Lloyd Wright durant les années St. Mark avait un objectif plus pragmatique : soulever des fonds pour l’Eglise. 

William Norman Guthrie avait convaincu la sacristie de St. Mark que construire au moins une tour de logements (et peut-être trois ou quatre) sur le foncier de l’église lui assurerait un revenu régulier et il avait demandé à Frank Lloyd Wright de concevoir un plan pour le bâtiment.

Frank Lloyd Wright répondit avec, encore, un dessin révolutionnaire composé d’un système structurel ressemblant à un arbre avec un noyau de béton et d’acier d’où les plateaux des étages suivaient une distribution en branches. 

Contrairement aux autres gratte-ciel de la ville, la tour de St. Mark devait être construite comme une structure indépendante sur le terrain de l’église, sans rapport avec les bâtiments alentours. Selon Frank Lloyd Wright, «conçu pour s’ériger dans un parc urbain, ce gratte-ciel est donc adapté aux habitants».

A l’instar d’autres projets que Frank Lloyd Wright dessina pour William Norman Guthrie, la tour de St. Mark ne fut jamais construite. Le krach de 1929 fit le même sort à ces projets qu’à celui du 'bijou de Sewanee'. L’innovante structure de la tour apparu dans le seul gratte-ciel que l’architecte réalisa, le Price Tower à Bartlesville, Oklahoma, aujourd’hui monument protégé (National Historic Landmark).

Buck Butler | Sewanee | Etats-Unis
21-09-2011
Adapté par : Emmanuelle Borne

Légendes images : 2011 Frank Lloyd Wright Foundation, Taliesin West, Scottsdale, AZ.

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