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Portrait | Manuelle Gautrand, «farouchement indépendante» (15-02-2012)

Hiver 2012, rendez-vous est enfin pris. Le parcours est familier, l’architecte moins. De théâtres en tours, une montée en puissance, dont 50% de projets privés. L’allure menue ne cache en rien une détermination évidente. Polie, sans doute ; policée, à voir. Sous la coupe courte, derrière un dessin reconnaissable entre mille ? Je suis, je suis...

France | Manuelle Gautrand

«Mon architecture n’est pas formelle». Et la peau de la tour Phare ? Le béton dentelé de l’extension du LaM à Villeneuve d’Ascq ? Le verre plissé revêtant les surfaces vitrées de l’immeuble de bureaux Origami dans le VIIIe arrondissement de Paris ?

Tous les projets sont là, en images et surtout en maquettes. «Je les conserve toutes ; c’est le meilleur des outils car il permet tous les points de vue».

Escalier E, 36, boulevard de la Bastille. Un repaire. Les locaux occupés par Manuelle Gautrand Architecture s’étendent sur deux étages. Au rez-de-chaussée, une salle est consacrée à la confection des modèles réduits, lesquels trônent notamment dans l’espace de réunion où se déroule l’entretien. Au sol, une moquette rouge. Pas d’espace immaculé en vue. «Le blanc à perpétuité me stresse», confiera-t-elle plus tard.

Pour l’instant, la peau. «Celle de Phare n’est pas ornementale mais structurelle». Mais le dessin ? «Une manière de maximiser la présence structurelle». Mais le dessin ? «Une expression. Je ne le travaille pas comme un ornement, comme une couche supplémentaire ; le dessin, le volume, la matière, la couleur, c’est un tout. En France, dès qu’un architecte est expressif, on le dit formel».

Une signature donc. «Ultra contextuelle», assure-t-elle. Même avec la tour, cet objet ? Plutôt «un rapport au sol et au ciel».

Un exercice «très frustrant» aussi. «Sur Phare, j’ai passé trois mois à m’extirper des contraintes structurelles, techniques, financières ; c’est une souffrance pour trouver un espace de respiration». Manuelle Gautrand reprend son souffle avec le sol.

02(@Luxigon)_B.jpgPar exemple, la tour Ava, un des premiers permis de construire obtenus dans le cadre du renouveau de La Défense, un projet «en attente». 

Prévue sur un terrain accolé au boulevard circulaire ; une situation «intenable». «J’ai eu envie de créer le site avant le projet».  C’est-à-dire passer sous le boulevard pour créer «un parcours de 90 à 100 mètres». 

Résultat : plus longue que haute, Ava, avec, de fait, un plan masse aussi expressif que ses élévations. 

Pour cela, le client a acheté le foncier nécessaire. Généreux ? «Avec ce terrain, la tour acquiert une adresse à l’intérieur de la poire de la Défense». Un tour immobilier donc.

Autres sols, autres postures. «La politesse» surtout, se décline selon les contextes.

A Villeneuve d’Ascq, un hommage. «Je me suis imprégnée de l’architecture de Roland Simounet et, contrairement aux préconisations de l’ABF qui souhaitait une mise à distance, j’ai collé l’extension au musée. Ainsi, on voit d’abord le LaM pour ne découvrir l’extension qu’une fois à l’entrée».

Pour l’immeuble Origami, des bureaux pour Gecina situés avenue Friedland dans le huitième arrondissement de Paris, la déférence se fait eu égard au tissu haussmannien. Bardée de panneaux en verre sérigraphié 'motif marbre', la minéralité et la modénature de la façade font écho à la pierre parisienne.

Politesse toujours, avec le projet d'extension-réhabilitation du Centre commercial des Galeries Lafayettes d'Annecy, composé de satellites circulaires. Un écho à un parking datant des années 1970, devenu «une icône urbaine». «J’ai voulu prolonger cette histoire», dit-elle.

03(@DR)_B.jpgPolie, trop polie Manuelle Gautrand ? «Etre contextuel ne veut pas dire respecter le contexte à tout prix ; s’il n’a pas d’intérêt, faire de la politesse n’en n’a pas non plus. A Saint-Etienne, par exemple, être contextuel n’avait pas de sens vu un site totalement hétéroclite dont on ne sait pas ce qu’il sera demain».

Pour ces bureaux livrés en 2010, l’objectif du concours était justement d’anticiper l’avenir. A l’enjeu s’ajoutait un casse-tête : caser 25.000m² pour dix usagers différents dont aucun ne savait combien il souhaitait de surface à l’origine du projet. D’où un continuum bâti permettant de varier la répartition des mètres carrés selon un principe de «vases communicants».

La volumétrie «puissante» de Saint-Etienne se retrouve dans d’autres projets, tel le Monolithe. Que l’architecte conjugue avec des motifs que d’aucuns jugent coquets. «Tous les architectes oscillent entre puissance dite masculine et douceur soi-disant féminine, regardez les projets de Frank Gehry». Exit donc le sujet d’une architecture de femme.

«Pour moi, c’est le contexte, le programme et c’est tout. Sans l’un ou l’autre, c’est-à-dire avec un site théorique ou un programme impossible, j’ai l’impression d’être amputée».

Voici un sujet à propos duquel Manuelle Gautrand se défait de toute politesse. «Je trouve souvent les programmes sans intérêt et réducteurs». Alors ? «Je les déforme». Créer le programme comme, parfois, elle crée le site. «Essayer de sortir de 300 pages la substantifique moelle pour repartir à zéro».

Parfois, rarement, créer le programme fut un cadeau du client. «Pour le show-room de Citroën sur les Champs-Elysées, j’avais trois lignes» mais «trois lignes mieux écrites que 300 pages». En résumé, exprimer la marque, son histoire et son avenir via l’architecture.

Brusquant le programme, Manuelle Gautrand n’est pas de ceux qui contrarient le client. «Je n’ai pas envie de critiquer le politique puisque, in fine, la décision lui appartient, dans le cadre de projets privés comme publics. Je n’ai jamais eu de mauvaise expérience avec les élus ; si l’architecture est pensée pour métamorphoser un site, quel politique peut être contre ?».

En revanche, «je l’attends», dit-elle. En clair, «si le dialogue ne se noue pas, mieux vaut arrêter sinon, trois mois après son démarrage, le projet présentera des ratés».

04(@ManuelleGautrandArchitecture)_B.jpgBref, «l’envie d’architecture» du client est condition sine qua non. De citer l’appétit du maire d’Ashkelon, en Israël, ayant passé commande d’un conservatoire de musique, de danse, de théâtre et d’art contemporain. Une personnalité «débordante» et une envie «gourmande» d'architecture. Le projet, composé d’un noyau central, duquel émergent les différentes salles, «raconte cette énergie».

De tours en centre commercial, de show-room en programmes culturels... Manuelle Gautrand conjure-t-elle l’ennui ? «Oui, j’ai besoin d’être constamment déstabilisée». Dernière expérience de la sorte en date : Ouagadougou au Burkina Faso, où l’architecte a conçu, dans le cadre d’une étude de faisabilité pour un promoteur suisse amoureux du pays, une tour de cent mètre de haut et deux-cent villas sur un terrain de cent hectares. «L’idée est de faire de l’architecture contemporaine en réinterprétant les racines de la population».

Le projet fut l’occasion d’un premier voyage en Afrique noire. «J’ai rarement vu ailleurs une telle énergie ; on imagine qu’à la pauvreté sont associées des considérations essentiellement pragmatiques mais, au contraire, il y a de la part des élus de Ouagadougou une volonté de tendre vers un idéal. Les gens sont très fiers du projet», assure-t-elle. Tant et si bien que sa réalisation est évoquée.

En France, de «se battre pour se soustraire aux étiquettes». Ni programme spécialisé, ni privé, ni public, Manuelle Gautrand ne préjuge d’aucun front. «L’animosité entre privé et public est très passéiste», dit-elle. De fait, celle qui n’a encore jamais fait de PPP n’a, a priori, «rien contre».

En revanche, «j’aurais du mal à faire une prison». Et se ravise : «l’architecte doit toucher à tout». C’est-à-dire «n’avoir peur de rien». Etre intrépide revient, dit-elle, «à donner libre cours à sa créativité ; je trouve dramatique de formater les étudiants des écoles d’architecture. Quand j’enseigne, je mets l’accent sur l’indépendance».

05(@Luxigon)_S.jpgEt la sienne ? «J’y tiens farouchement».

D’ailleurs, «je suis fascinée par des projets plutôt que par des architectes». Autre source d’inspiration : «ces villes en polychromie» telles Tokyo ou Bangkok. Née à Marseille, Manuelle Gautrand garde du midi le besoin de couleur. Et le noir en est une, découverte au Japon, adoubée lors de l'exposition consacrée à Pierre Soulages à Beaubourg en 2008 ; «ça m’a secouée». L’extension noir pourpre du théâtre Le Palace à Béthune incarne l’appétence.

Mais le premier «choc» architectural fut l’opéra de Sydney. Une révélation indicible, «de l’ordre de l’émotion que procure un paysage». Amériques, aussi ; Manuelle Gautrand cite «la puissance onirique» des paysages de la côte ouest. Et la monumentalité du barrage de Hoover en Arizona. «J’aime être ainsi écrasée».

«Je suis admirative devant le travail des ingénieurs», dit celle dont la première réalisation est une passerelle piétonne à Lyon.

«Ce que j’ai dans la tête, je le construis». D’avoir besoin de «le dire et le redire». D’où la récente monographie Ceux que j’ai (déjà) construits*. Pour quelle légitimité ? «Après cinq chantiers en un an, je voulais faire un arrêt sur images». «L’architecture dévore», dit-elle

Ne pas confondre cependant panorama et propriété. «Je ne m’attache pas à mes projets ; une fois livrés, ils vivent leur vie. Avoir peur de rendre les clés traduit un projet dénaturé, donc une faille dans le dialogue avec le client».

06(@Vincent Fillon)_S.jpg Autonomie, certes, mais bien accompagnée. «Je travaille avec mon associé», dit-elle, riant aussitôt du lapsus. Farouche pudeur ? Marc Blaising, son mari donc, «me gère et gère l’agence». Il ne s’en lasse pas apparemment puisque voilà un associé présent depuis les débuts.

C’est-à-dire vingt ans. Et pas une ride.

Coupe garçonne toujours, perchée sur des talons, Manuelle Gautrand a gardé l’allure qui était déjà la sienne quand, en 1992, elle créait son agence. Des parents architectes, mais «l’architecture n’était pas une vocation», assure-t-elle. Une inscription «in extremis» à l’école d’architecture de Montpellier, puis un passage chez Architecture Studio dont elle a retenu «la gymnastique des concours», «l’évidence» fut surtout de s’installer à son compte.

D’évidence en évidences, l’architecte ne cesse de remanier les projets, «même en chantier». «Un projet ne se termine jamais ; ce qui ne signifie pas qu’il change mais mûri pour se simplifier. L’évidence se travaille».

«Il est long cet entretien», remarque-t-elle en souriant. La politesse sonne le glas. Présente durant la rencontre, Olga, chargée de communication de l’agence, propose une visite de l’étage. Un plateau libre peuplé des bureaux des collaborateurs ; au fond, mitoyens, les bureaux des deux associés. Un dernier salut à l’étage et l’architecte rejoint le sien.

Manuelle Gautrand ? Souriante, posée, pressée, polie. Farouchement indépendante.

Emmanuelle Borne

07(@Luxigon)_S.jpg

* Ceux que j’ai (déjà) construits, 20 ans - 20 bâtiments (1991-2011), Archibooks +Sautereau Editeur, Paris, 2011

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