Au Neues Museum, David Chipperfield a réuni les vestiges à la manière d’un archéologue pour une restauration-réhabilitation-création hors du commun. Idéal romantique, fascination d’architecte, la ruine confère au vide un autre sens que celui qu’il prend dans une construction neuve. Jouer des vides et des pleins, l’architecte connaît l’exercice. Mais quand le vide est destruction et incarne un spectre ? Compte-rendu.
Le coup d’envoi se fait attendre. Après cinq intervenants, David Chipperfield lui-même tarde à entrer dans le vif du sujet.
Venu écouter, ce mercredi 8 février, le lauréat du prix Mies van der Rohe 2011 présenter le bâtiment lui ayant valu la prestigieuse récompense, le public installé dans l’auditorium de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine baille. Piano, piano, l’architecte anglais consacre bien quinze minutes à présenter le contexte et sa «fascination» pour la ruine. Nécessaire mais, visiblement, soporifique préambule.
«Nous autres Anglo-saxons sommes peut-être trop pragmatiques». David Chipperfield regagne pourtant l’attention de son auditoire en déroulant le fil de la démarche adoptée pour ce projet hors normes.
Lauréat en 1997 du concours pour la restauration du Neues Museum - construit au milieu du XIXe siècle par Friedrich August Stüler et largement endommagé pendant la Seconde Guerre mondiale - David Chipperfield précise, sans détours cette fois-ci : «nous ne savions pas du tout où nous allions à l’époque». Le projet durera douze ans jusqu’à la réouverture du musée en octobre 2009.
Comment redonner son lustre d’antan «à un monde piranésien de colonnes et de fragments» ?
Aux ruines s’ajoutait la strate de l’abandon, les vestiges ayant été laissés en l’état pendant près de 70 ans. Et puis, «les murs du musée faisaient partie du musée». En vertu de l’architecture d’origine mais aussi parce que «l’intensité des fragments est accentuée par le fait d’avoir survécu».
De strate en strates, David Chipperfield avait entre les mains «un sujet géologique autant qu’historique».
Restaurer à l’identique ? «Impossible». Faute d’un relevé minutieux de ce qui avait existé, la pâle copie menaçait.
Réaliser un musée du XXIe siècle, dûment climatisé, était en enjeu auquel l’architecte ne voulait pas couper. «Mais j’étais convaincu que la beauté de la ruine ne devait pas être perdue».
«Je ne voulais pas un bâtiment d’opposés, ni une addition moderne caricaturale ni un bâtiment qui parle de destruction, mais trouver un dialogue entre ancien et nouveau».
«Building back the figure». Donner à voir les strates en y ajoutant celle du présent. Conjuguer mais comment ?
Sur l’écran de l’auditorium, l’image d’un vase recomposé. David Chipperfield se fera donc archéologue. «Donner de la structure à la destruction via un matériau neutre à l’instar de ce gypse blanc réunissant les fragments d’un vase».
«Même si c’est un collage de pièces restaurées, je ne voulais pas de ligne rouge entre ancien et nouveau». L’enjeu est corsé par «l’inconsistance de la destruction (the inconsistency of damage)».
Ca y est, David Chipperfield tient son auditoire. Ou quand la poésie émerge de considérations pragmatiques.
En clair, un trou dans un mur n’équivaut pas à un mur absent. «Il y avait des vides plus faciles que d’autres (easier gaps)».
Pour les combler, le moindre vestige fut photographié. Puis, de procéder à la réunion des fragments sur ordinateur. Avec un outil permettant la retouche autant que le dessin, «nous revenions en arrière quand nous estimions être allés trop loin». Interpréter le vide oui, mais donner relief, motif ou volume au gypse de façon aussi minimale que possible.
David Chipperfield a raisonné de même pour les «big gaps». Par exemple, le hall des escaliers ayant subi des dommages considérables, l’architecte n’a pas opté pour une reconstitution fidèle mais pour une réhabilitation respectant la volumétrie d’origine.
Bref, «Simplifier l’original» tout en reconstituant des archétypes fut le gypse de l’architecte-archéologue.
«Nous tenions à cette austérité. Ma responsabilité n’était pas de faire émerger mon architecture mais de remettre sur pied un monument». Pour autant, de retrouver dans le Neues Museum la propension de David Chipperfield pour les matériaux et toute matérialité mis à nu. Qu’en aurait-il été si Frank Gehry, en lice, avait remporté le concours ? Un gypse plus rutilant ?
De pragmatisme en tour de force. En réponse à une question du public, David Chipperfield précise : «le projet était à l’origine chiffré à 270 millions d’euros et nous l’avons livré pour 200 millions d’euros». No comment.
Et ce, malgré douze ans de bras de fer avec une «armée de bureaucrates et de conservateurs qui devaient valider chaque dessin». Douze ans, c’est bien peu finalement quand il faut compter, en sus des bureaucrates, 20.000 mètres carrés.
«L’architecture est ce qui fait de belles ruines». L’aphorisme d’Auguste Perret était incontournable. Alors, ici, l’extraordinaire gamme de ruines est ce qui fait de la belle architecture.
Emmanuelle Borne
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