Pierre de Bourgogne avril 2013

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Entretien | AS. Architecture-Studio, le monde arabe (29-02-2012)

29e parallèle nord, l’Algérie, l’Egypte, l’Arabie Saoudite, autant de territoires pour AS. Architecture-Studio. Le célèbre bureau parisien officie dans le monde arabe et se montre observateur sinon acteur d’une scène architecturale en mouvement. Du postmodernisme au Printemps Arabe, de la reconquête de l’espace public au développement du pastiche, Roueïda Ayache analyse l'émergence de particularismes.

Moyen-Orient | AS.Architecture-Studio

Quels sont, dans le monde arabe, les projets d’AS. Architecture-Studio ?

Partons d’ouest en est. Nous démarrons les études pour la réalisation d’un grand zénith à Alger. En Jordanie, nous construisons une tour d’environ 200 mètres de haut abritant un hôtel cinq étoiles. A Bahreïn, nous poursuivons le chantier du théâtre national. Nous avons également achevé les études pour le centre culturel de Mascate. Enfin, nous travaillons au Qatar avec Michel Desvigne, Yann Kersalé, RFR et SOGREAH pour l’aménagement d’un 'écowadi' (écovallée) et de nombreux autres espaces publics à Doha.

Des projets urbains donc, mais quel espace public pour le Moyen-Orient ?

Nous travaillons beaucoup la notion d’espace public. Il faut, toutefois, prendre en compte deux échelles différentes. Il y a, d'une part, les espaces urbains que nous concevons dans le cadre de vastes aménagements à l’instar de l’écowadi de Doha. En lieu de mangroves, nous créons un parc longitudinal le long d’une vallée (wadi) afin de créer une transition entre le désert et la mer.

Il y a, par ailleurs, les espaces publics liés à nos projets architecturaux. Je pense notamment à ceux jouxtant le musée et le théâtre de Bahreïn ou encore ceux du centre culturel de Mascate. Nous nous devons dès lors de créer des 'microclimats' à l’aide d’artifices architecturaux mais aussi de plantations.

02(@ArchitectureStudio)_S.jpgQuels usages de l’espace public au Moyen-Orient ?

A Doha, nous travaillons depuis 2005 à la conception d’un boulevard commercial qui engage une réflexion sur l’espace public de plein air. Nous avons pour ambition de sortir de la fatalité du mall climatisé.

Nous avons donc pour dessein de créer une avenue Montaigne, des Champs-Elysées réinventé pour être en adéquation avec le contexte local... bref, un lieu de promenades et de commerces. L'architecture très conceptuelle et nous avons étudié des séquençages et des physionomies (avenues, coeurs d'ilots, jardins...) aussi bien de jour que de nuit. Ce travail est un préalable à la ville. L’espace public est une matrice qui assure le lien.

Une avenue Montaigne ? Quelle pertinence dans la transposition d’un modèle européen ?

Il ne s’agit aucunement d’importer des modèles européens. Prenons le cas de La Mecque. Les architectes y ont été invités pour ne pas réitérer les erreurs du passé et par conséquent tendre vers une qualité de vie et d’espaces urbains. Nous avons recherché une qualité d’espace public que l’on trouve dans certaines villes européennes et ailleurs dans le monde, mais sans transposition directe. Nous avons donc observé les espaces publics et le tissu urbain historique, notamment à Djeddah pour proposer un projet contemporain en adéquation avec le contexte local. 

Toutefois, il est important de préciser que La Mecque est une situation particulière. Il s’agit d’une ville de pèlerinages où la plupart des habitants ne sont que de passage. A cela s’ajoute le fait qu’il y a deux types de pèlerinages, la Omra, la 'visite' et le Hajj, une fois l'an, plus important. Cet axe doit pouvoir accueillir des mouvements ou des déplacements différents.

03(@ArchitectureStudio)_S.jpgLe piéton et la voiture ? Le piéton ou la voiture ?

L’espace piéton est, en général, comme à Dubaï, de l’ordre de la petite échelle, du microcosme. Il y a des entités entièrement piétonnes mais le déplacement à pied est essentiellement lié aux loisirs.

Il n’y a, cependant, dans ces pays, aucun rejet de l'automobile. Chaque famille en compte deux, voire trois. Notre devoir, en tant qu’architecte, est donc d’imaginer un espace public incitant à sortir de la voiture. Pour réussir, il faut à la fois prendre en compte la qualité des espaces mais aussi ce qu’il s’y passe. Les espaces que nous proposons à Mascate, par exemple, sont avant tout culturels.

Néanmoins, nous sommes limités et les stratégies urbaines doivent avant tout se décider à l’échelle de la ville plus qu’à l’échelle du seul projet architectural.

S’agit-il, dans vos autres projets, de faire émerger de nouvelles pratiques ?

04(@ArchitectureStudio).jpgIl y a, d’ores et déjà, des pratiques qui existent. Notre souhait est de les renforcer. 

A Doha, le goût de la flânerie se développe sur la Corniche le long de la Baie.

Autre exemple : la ville de Dubaï et ses transpositions d’un seul tenant de paysages urbains. 

S’il s’agit parfois d’une recréation reproduisant artificiellement un tissu traditionnel, ce sont également des espaces publics qui fonctionnent parfaitement. 

Néanmoins, si ces pratiques s’affirment, il ne faut pas omettre que ces villes se sont avant tout construites autour de la route et de l’autoroute en oubliant l’espace civique.

Parmi elles, Amman, où nous avons justement été invités à qualifier l’espace public par un travail sur une tour pour créer de nouveaux points de focalisation. Les autorités aménagent un nouveau quartier en centre-ville comprenant une promenade piétonne afin de créer un cœur de ville contemporain. Pour donner une orientation et des points de repères à la ville, il y a un besoin d’émergences :  les tours participent ainsi de l’espace public.

S’agit-il alors de partir de pratiques existantes et de participer à la recréation d’univers voire de pastiches ?

Les ensembles factices dans certaines villes du Golfe apportent la démonstration que les gens sortent et veulent sortir des centres commerciaux. Pour autant, il ne s’agit pas pour nous de verser dans le pastiche. Historiquement, les pratiques piétonnes sont liées à des parcours en semi plein air. J’ai notamment vu à Bahreïn des souks dont les allées étaient ombragées par des couvertures de fortune faites de toiles tendues.

Au Qatar, Cultural Village tente de recréer une imitation de maisons traditionnelles du Golfe, depuis disparues. Ce projet joue de densités urbaines heureuses mais la recréation d’un style est une impasse. Nous évitons le pastiche. Notre but est de comprendre la tradition en nous imprégnant d’une culture et d’un contexte.

05(@ArchitectureStudio).jpgLa demande n’est-elle pas au pastiche ?

Le statut du pastiche n’est pas celui de la vraie architecture. C’est un peu un décor de scène. La demande est au contraire pour une identité contemporaine. Nous avons un nouveau modèle de ville durable à concevoir.

Pourquoi ces pays ont-ils cédé au pastiche ?

Ce sont, à l’origine, des pays dont les villes, récentes, se sont développées à la fin du XXe siècle. La question de leur identité s’est donc posée.

Le postmodernisme, qui existait en Europe dans les années 70-80, a eu un fort écho dans cette partie du monde. Et puis, après tout, les tours de New York n’étaient-elles pas néogothiques, néobyzantines, sans réellement formuler l’identité de la ville ?

Encore une fois, user de connotations culturelles n’est pas la voie. Il y a un potentiel d’identité dans l’invention et non dans le passé, lequel ne doit être ni mythique ni rêvé.

Est-ce la fin du postmodernisme donc ? Qu’en-est-il du projet Makkah Royal Clock Tower, big ben néostalinien dominant La Mecque ?

De nombreuses villes se développent sur le désir de donner à voir un monument. Les tours du complexe Makkah Royal Clock Tower visent La Mecque. Ce type de démarche a ses limites. Il faut qu’une tour ne soit pas plus visible ou présente que le monument qui la justifie. Il existe encore de tels objets mais la tendance disparaît.

Le postmodernisme tend également à s’effacer du Golfe. Les pays arabes dans lesquels je me rends sont désormais très détachés de toute forme de citation littérale. Il y a maintenant une volonté d’aller vers quelque chose de plus contemporain.

A ce sujet, quand nous sommes appelés, nous, architectes, sur un projet, le rêve n’est pas formulé. Comprendre les attentes et donner corps au rêve relèvent de notre métier.

06(@ArchitectureStudio)_B.jpgQuelles conséquences le Printemps arabe a-t-il eu sur l’architecture ?

Davantage affectés par la crise financière de 2008, les Emirats, par exemple, n’ont pas été touchés par le Printemps arabe. Les pays qui ont subi des mouvements de contestation et de révolte ont vu leurs projets gelés. D’un point de vue purement architectural, il est difficile de voir comment les choses vont évoluer.

Nous avons d’ailleurs lancé à ce sujet un concours pour la jeune architecture arabe afin de questionner ce nouvel horizon. Nous pourrons ainsi identifier la conscience émergeant du Maghreb au Machrek.

Quelles sont alors les conséquences de la crise de 2008 ?

La crise change les dimensions, les proportions. Au Caire, nous étions amenés à penser des unités de 250m². Aujourd’hui, le projet prévoit des appartements plus modestes de 120m². Tout est revu à l’économie et, pour nous, architectes, il s’agit de ne pas compromettre notre dessin. Nous réduisons en effet tout le superflu. 

Dans le cas d’une tour, l’exercice est d’autant plus délicat que l’architecture ne s’adresse pas uniquement à l’investisseur mais à la ville entière. La tour doit rester un objet de promesses.

07(@ArchitectureStudio)_B.jpgEn conclusion, du local ou de l’universel pour le monde arabe ?

Lors du Printemps arabe, il a bel et bien été question d’espace public. C’est une reconquête qui s’est opérée lors des événements de 2011. L’espace public doit donc refléter la volonté publique. Il sous-tend une vision de partage et de mixité.

Enfin, un point m’importe beaucoup : dans le cadre du théâtre de Bahreïn, nous sommes heureux de pouvoir travailler en étroite collaboration avec les artistes, les futurs utilisateurs et la Ministre de la Culture, et nous comprenons ainsi que l’exigence artistique transcende les particularismes locaux. Quels que soient les mondes où nous construisons, nous convergeons vers les conditions de l’excellence de la création. Cette convergence est sans doute le plus beau mode d’échange et de compréhension mutuels.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

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