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Portrait | Marc Mimram, le coeur à l'ouvrage d'art (14-03-2012)

«Aujourd’hui, penser équivaut à ne pas faire. La prolifération des images nous éloigne du monde. Or, la question, pour un architecte, est de s’en rapprocher le plus possible», lance Marc Mimram dans un discours emprunt d'une excessive frugalité. Un soir de janvier, dans le calme de l’agence.  

France | Marc Mimram

De l’autre côté d’une cour typiquement parisienne, ex-nihilo, une salle de réunion. Les murs ne sont qu’accumulation de maquettes ; des «morceaux de réalisme», selon l’architecte. Le moment d’ouvrir la conversation sur un thème cher, celui du réel. Pas moins.

Si les premières minutes laissent entr’apercevoir de Marc Mimram son goût pour la pédagogie, les accents donnent à l’échange des atours de conférence improvisée. «Je suis enseignant», avoue-t-il. 'Matières à penser' est l’intitulé d’un cours.

L’architecte note, une feuille blanche en guise de tableau. «Je cherche à rapprocher l’école d’architecture de Marne-la-Vallée de celle des Ponts et Chaussées autour de la question de la matérialité». En somme, du concret.

02(@DR)_S.jpg«Si Internet pose certainement problème, les outils de géométrie complexe, de leur côté, permettent de construire des choses extraordinaires pour toucher au réel», indique Marc Mimram. Aux possibilités informatiques, pourtant, le déversement de fantaisies, vis-à-vis duquel l'architecte montre toute défiance. «Je ne suis pas artiste», assène-t-il.

Rêveur ? Pas plus. «Aujourd’hui, l’architecte s’absente de plus en plus du champ de la conception. L’architecture est un art de la transformation et non un art éthéré, isolé», remarque-t-il.

A l’origine du tout, un désir. «Je voulais fabriquer des choses», dit-il. Rien ne prédestinait un jeune garçon «socialement loin de ce milieu» à devenir l’homme de l’art qu’il est devenu. «Je pensais naïvement qu’en rentrant aux Ponts et Chaussées je ferai des ponts», s’amuse-t-il. In fine, le tort n’était pas si grand.

Alors, autant architecte qu’ingénieur, Marc Mimram ? Peu lui chaut les étiquettes. «Tout est intimement lié. J’ai commencé par des études d’architecture et j’ai fini par des études d’architecture. Il y a parfois entre professions une forme de déni, mais je n’ai pas ce problème à régler», dit-il.

03(@DR)_B.jpgLes caricatures vont pourtant bon train : l’ingénieur reste calculateur et l’architecte, artiste. «Je pensais benoîtement que tout allait changer mais je suis devenu l’architecte des ingénieurs et l’ingénieur des architectes», sourit-il.

Janus, Marc Mimram joue tout autant des paradoxes que des contradictions. «Je suis bobo mais aujourd’hui je m’inscris contre ceux qui, à force de bons sentiments, boboïsent la production architecturale. Je ne cherche pas à transformer l’architecture en une image consensuelle», prévient-il.

A mesure des propos, l’architecte fait usage de «politesse». Le vocable ponctue de temps à autre la démonstration. «Il faut surtout être attentif sans faire de règles. L’attention aux choses n’induit pas la copie, ni même le mimétisme. Je suis pour une modernité généreuse. Il n’y a rien de plus violent qu’un pont dans une vallée. L’architecture est elle-même violence», soutient-il.

Grand écart donc, violence et politesse. «J’assume cette contradiction. C’est notre engagement d’architectes. Nous sommes désormais dans une situation molle qui n’interdit aucunement l’architecture 'benête'. Réagir ne suppose pas non plus de faire du bleurp», ironise-t-il.

Quid d’une époque participative ? «S’il n’y a pas assez de démocratie aujourd’hui, la démocratie ne doit pas pour autant tenir le crayon. Il nous faut, nous, architectes, avoir les yeux ouverts, être en empathie et surtout ne pas se limiter au consensus».

04(@DR)_B.jpgSur le fil, Marc Mimram a le verbe fort. «Avec des guillemets», précise-t-il. Pour appuyer l’argumentaire, l’architecte tente la démonstration par l’inconciliable : la requalification des infrastructures.

«Comment dépasser la question de l’infrastructure comme mal nécessaire ? Il y a deux manières de voir : la blessure et la cicatrice. Celle qui sépare est celle aussi qui permet la greffe». L’architecte évoque l’image du fleuve, une «infrastructure longtemps déconsidérée».

Tourbillon urbain, «le périphérique est une chance. C’est un outil de découverte de Paris. Il faut dorénavant lui donner une urbanité. Ces infrastructures sont des conditions d’attachement», explique Marc Mimram. «L’autoroute dessert» et l’architecte met en garde contre la polysémie du verbe. Ambiguïté, encore et toujours.

En mémoire, quelques photos de murs antibruit prises de-ci-de-là et quelques montages réalisés à partir de ces clichés associant les dispositifs acoustiques au paysage des Champs-Elysées. En conclusion, «il faut une civilité».

Aussi, dès que l’architecte évoque un lieu, il souligne sa «capacité». «Nous nous inscrivons dans une sédimentation de territoires et la matérialité est son expression. La planète que nous transformons et la construction que nous y apportons est une forme d’appartenance. Il nous faut donc un regard situé», indique-t-il.

05(@MarcMimram)_S.jpgA l’acuité géographique, Marc Mimram n’associe aucunement l’approche contextuelle. Aussi, le gros mot n’est jamais prononcé. «Je ne suis pas pour le mimétisme. Ce qui est contextuel aujourd’hui est de faire du granit en Bretagne même s’il vient de Chine. Alors, contextuel, n’est-ce pas ?».

Bref, méfiance envers les bonnes intentions. En revanche, s’abstraire de la réalité de la construction ? Jamais. Et pourtant l’architecte prévient : «Je ne suis pas uniquement un constructeur».

Marc Mimram se refuse à toute «gourmandise». «Je pourrais tartiner la Chine», dit-il. L’architecte préfère choisir. Aussi, aime-t-il à parler de «frugalité».

L’agence ne déborde pas. Trente-cinq collaborateurs à Paris, cinq en Chine. L’Empire du milieu est une opportunité et «l’époque est positive».

L’architecte récuse ainsi l’attitude résignée d’une génération de professeurs qui, lors de ses études, n’avait eu de cesse de répéter qu’il était désormais impossible de faire du Eiffel ou du Nervi. Les «conditions nouvelles» dédisent toute démission.

L’expérimentation est possible. «Nous essayons de faire une passerelle en Ductal. En France, on réclame mes références. Et en Chine, me demande-t-on mes références de coques ? Non.». Tout est dit.

Ou presque. L’architecte de revenir alors sur les programmes. «Pour un ouvrage d’art, en France, pas moins de 100 pages. En Chine, trois lignes : le gabarit, la distance et le niveau de l’eau. Ce n’est pas le programme qui conditionne le projet mais l’ancrage aux rives, la relation à l’eau, au ciel et surtout les conditions de production», souligne Marc Mimram.

«Je ne commencerai jamais un projet par l’intention formelle», avertit l’architecte. «La question n’est pas le style. Nous avons la chance de faire, ce qui rend notre métier unique. Nous ne sommes pas dans l’évanescence», ajoute-t-il.

06(@MarcMimram)_B.jpgParmi les intentions premières, celle de donner à lire l’ossature, celle qui n’est autre qu’«un grand pas de liberté pour s’émanciper du mur».

La structure ne suffit pas puisqu’il faut «la dépasser par la lumière, lumière qui permet d’appréhender l’espace». Aussi, l’architecte regrette l’importance contemporaine des habillages. «Tous les bâtiments vont être couverts de pulls», déplore-t-il.

Du déjà vu. Semper, Labrouste, Viollet-le-Duc, bref, la jeune génération. «L’hypothèse du manteau nous éloigne de ceux qui étaient nos référents, les Perret et autre Louis Kahn», déplore l'architecte. Et Marc Mimram de s'interroger sur la manière de réinstaller un point de vue théorique.

L’école d’architecture de Strasbourg, en projet, est l’occasion, outre de poser la question de la pédagogie, de travailler une succession de peaux donnant à lire la structure et de ne plus «s’absenter du monde par des pleins». En somme, «comment parler de porosité ?» et, dans un réflexe, de noter le mot sur la feuille.

La porosité de l'homme ? Si Marc Mimram ne se raconte que peu, les interstices révèlent obsessions, craintes et aversions. De l'évanescence au réel, de l'intimité à l'aspiration.

«C’est bien, nous avons parlé sans image», se félicite-t-il.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

fab | architecte | toutes | 07-04-2012 à 20:29:00

Tout à fait d'accord, enfonce le clou!

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