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Afghanistan | Le béton trainé dans la boue, une histoire afghane (21-03-2012)

«La ruée vers le béton», selon A. Srivathsan, journaliste au quotidien indien The Hindu, provoque en Afghanistan la perte de savoir-faire ancestraux. Dans l’édition du 27 février 2011, à la rencontre d’Anne Feenstra, architecte hollandais participant aux efforts de la reconstruction, il découvre une approche sensée loin des représentations décontextualisées des élites politiques et économiques.  

Patrimoine | Kaboul | Anne Feenstra

Contexte
Avec ou sans troupes françaises, l’Afghanistan se reconstruit au rythme des marchands de béton. S’inscrivant contre cette démarche aveugle, Anne Feenstra, architecte hollandais formé à Delft, parcourt le pays à la recherche de savoir-faire originaux. Ayant travaillé à Londres pour William Alsop Architects, il a parfait sa stature d’enseignant au Royaume-Uni, en Inde, en Allemagne et aux Pays-Bas.
A Kaboul depuis 2003, Anne Feenstra se fait témoin des évolutions urbaines d’une capitale détruite par plusieurs années de guerre. Outre la disparition d’un patrimoine, il constate la prépondérance de la sécurité et combien celle-ci contribue à la destruction de l’espace public.
De murs et de badges, de contrôles et de barbelés, la ville participe à de nombreuses frustrations. Au-delà de l’observation, son action a pour objectif de faire participer les populations locales à la reconstruction du pays. Une ambition qui implique pédagogie et raison.
JPhH

UNE HISTOIRE AFGHANE
A. Srivathsan | The Hindu

CHENNAI - L'argent des donateurs est en train de transformer l'Afghanistan en une jungle de béton incongrue... N’y-a-t-il donc aucun espace pour les compétences locales et les méthodes traditionnelles de construction ?

Le mari de Zeenab (son nom a été changé) a été tué par des soldats russes il y a trente ans déjà et son fils, lui, est mort dans un attentat à la voiture piégé il y a quelques années. Veuve, Zeenab vit maintenant à Kaboul. Sa maison menace de s’écrouler et elle se doit de la reconstruire avant qu’elle ne devienne poussière.

02(@AnneFeenstra)_S.jpg

Privée de tout, presque sans abri, sa condition tragique pourrait inciter Zeenab à récupérer une maison de béton via des organismes humanitaires. Mais elle se refuse à vivre dans une boîte, qui plus est, loin de sa communauté.

L’aide industrielle est si matérialiste qu’il est désormais difficile de trouver les moyens de rénover de vieilles maisons et de préserver les liens communautaires. Si Zeenab peut avoir aujourd’hui encore un peu d’espoir, c’est en partie grâce à l’émergence d’une pratique alternative soutenue et menée par des hommes et des femmes comme Anne Feenstra, un architecte hollandais travaillant à Kaboul.

Après avoir exercé cinq ans à Londres et à Amsterdam, Anne Feenstra est venu en Afghanistan en 2004 pour participer au processus de reconstruction. Les dons et le boom de la construction, récemment estimé par l’Association des Constructeurs d’Afghanistan à 3.700 millions de dollars, ont crée d’importantes opportunités. Mais, à la folie constructive, son revers : elle a négligé les savoir-faire locaux et produit, à long terme, une forme d’appauvrissement.

03(@AnneFeenstra).jpgIrraisonnée construction

«L’argent est placé et les immeubles de béton sont rapidement construits. Les donateurs quittent le pays avant même que ceux pour qui ils ont construit ne viennent y habiter. Nombre d’édifices récemment livrés ne sont pas adaptés aux conditions climatiques extrêmes passant de 40 à -20 degrés et n’ont pas pris en compte la manière dont les usagers vont y vivre», regrette Anne Feenstra.

Depuis sept ans maintenant, il recherche un moyen sensé de construire. Lors de notre rencontre à Chennai, il avait nombre d’histoires à raconter sur la manière dont ses projets en Afghanistan étaient liés à des luttes mais aussi à des succès mêlant constructeurs et propriétaires.

«La reconstruction n’a rien à voir avec la livraison d’une maison ou d’un produit. Elle a pour vocation de connaître ceux pour qui elle a lieu. Il s’agit aussi d’aider les populations pour que, d’elles-mêmes, elles y participent. Voilà donc une opportunité unique d’utiliser et d’améliorer les savoir-faire locaux. Sans cela, la reconstruction n’aurait aucun sens», dit Anne Feenstra avec conviction.

L’argent des donateurs et une reconstruction ciblée ne peut être accusée de tous les maux. Les élites locales sont également complices. La création d’un Petit Pakistan, une riche zone résidentielle en dehors de Kaboul, parle d’elle-même.

«Des terres agricoles fertiles, des jardins historiques et des maisons traditionnelles en terre ont été passés au bulldozer ; le terrain a été ainsi accaparé. Dorénavant, en lieu et place, ce sont 138 villas clinquantes avec d’incongrues colonnades gréco-romaines. Porches et balcons, aussi stupides soient-ils, ne seront jamais utilisés sous ce dur climat», dit-il.

«Mais le pire est que l’équipe de construction, même si elle comprend une part d’Afghans installés au Pakistan, vient d’ailleurs. Ces entreprises construisent pour des prix moins élevés alors que les locaux demandent des salaires décents. Ainsi, la main d’oeuvre importée arrive après l’hiver, travaille neuf mois, empoche l’argent et repart au pays», explique Anne Feenstra.

04(@AnneFeenstra).jpgUne expertise locale

AFIR Architects, l’agence d'Anne Feenstra, travaille dans tout le pays - Bamyan, Kholm, Kaboul - que ce soit pour des maternités, des centres communautaires, des bazars. Pour l’ensemble de ces projets, une attention est portée à l’expertise locale sur les matériaux. Les communautés concernées sont ainsi engagées dans les décisions et ceux qui souhaitent apprendre les techniques constructives sont invités à le faire. Par la même, le client est amené à réaliser un projet sensé pour ses futurs occupants.

«Quand nous devons concevoir un centre d'accueil pour les visiteurs du Parc National à Band-i-Amir à l’ouest de Bamyan et à Qala-i-Panja au nord-est de Badakhshan, il nous parait également clair de doubler ces lieux d’un confortable centre communautaire. Offrir le confort pour les visiteurs du parc National et pour les populations locales est décisif. Les ressources sont rares et doivent être partagées», insiste Anne Feenstra.

L’histoire de Ghulma Rasool, retranscrite dans un livre intitulé Une autre histoire afghane, évoque les riches avantages d’une approche payante. Ghulma Rasool est le chef de chantier du palais Bagh-e-Jehan Nama à Kholm, un projet du Centre International pour les Activités Patrimoniales aux Pays-Bas.

Il y a plusieurs dizaines d’années maintenant, il s’est battu en tant que soldat moudjahidin contre les Russes qui occupaient le palais et a perdu ses orteils dans l’explosion d’une mine. Ne voulant pas rejoindre les Talibans, Ghulma Rasool n’a jamais pu retrouver d’emploi une fois le départ des troupes russes. En travaillant sur de petits chantiers, il a développé la connaissance de savoir-faire spéciaux dont la construction en terre dite Phaksa. Depuis la ruée vers le béton, cette technique ne lui était plus d’aucun secours.

Heureusement, l’équipe pour la préservation du palais l’a trouvé et lui a offert l’espace pour qu’il puisse exercer ses compétences. Ghulma Rasool ne pensait pas pouvoir, un jour, participer à la reconstruction du palais et des murs du jardin tombés sous les bombes et les tirs de rocket. Il supervise désormais le travail et enseigne la Phaksa à ses apprentis.

A. Srivathsan | The Hindu | Inde
27-02-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

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