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Cahier Spécial - Londres

Portrait | AL_A explore le réel au-delà des frontières (28-03-2012)

Brackenbury Road à l’ouest de Londres. Un quartier résidentiel. Difficile d’imaginer une agence d’architecture nichée dans le coin. C’est pourtant là, dans un hangar au fond d’une cour, qu’a élu domicile l’agence AL_A. Cela ne vous dit rien ? Et Future Systems ? Issue de feu l’agence renommée, AL_A allie, via des formes organiques, considérations pragmatiques et démarche conceptuelle.

Londres | Amanda Levete

A l’intérieur, l’espace est feutré. Cinquante collaborateurs oeuvrent en silence. La moquette écarlate recouvrant le sol n’y est sans doute pas pour rien. A l’entrée, devant des étalages de revues spécialisées, trône un exemplaire du fameux banc 'drift'. Sous le mobilier élancé, pêle-mêle, des paires de chaussures. Chez AL_A, le premier geste est de se déchausser. «C’est plus hygiénique et ça rend les échanges moins formels», sourit Amanda Levete, celle à qui AL_A doit son nom.

Menue, ne paraissant pas sa cinquantaine, l’architecte présente au Courrier l’une de ses associés, Alice Dietsch, francophone. Pour éviter tout quiproquo ? «Amanda souhaite une agence collaborative», expliquera la jeune femme par la suite. Effectivement, durant l’entretien, l’une précisera les propos de l’autre. D’ailleurs, le chargé de communication demandera à ce que toute mention de l’agence soit faite sous AL_A plutôt que sous Amanda Levete Architects.

De Future Systems, il ne sera pas question. Non qu’Amanda Levete se refuse à commenter la collaboration l’ayant unie plus de vingt ans à Jan Kaplicky, dont elle était divorcée au moment de son décès en 2009, mais parce c’est autour des projets d’ AL_A que se déroule l’entretien.

Confortablement installées au sein d’un canapé, les deux femmes présentent donc sans détours l’actualité de l’agence, images imprimées sur papier photo à l’appui.

Des courbes, des mouvements et d’autres élans.

02(@AL_A).jpg«C’est vrai que le temps n’est plus aux icônes architecturales», souligne Amanda Levete. A la règle son exception ; en l’occurrence, une tour à Bangkok dans les anciens jardins de l’Ambassade de Grande-Bretagne et dont la livraison est prévue pour 2014. Composé d’un socle duquel émergent trente-sept étages, le bâtiment réunit commerces et hôtel pour 145.000m² au total.

Si AL_A n’avait pas pour enjeu de créer un bâtiment iconique - un terme qu’Amanda Levete dit détester - «ce projet deviendra sans doute significatif car, pour l’instant, il n’y a rien là-bas». «La ville n’est dotée d’aucun repère», précise Alice Dietsch.

Ce signal-là est «ancré dans la culture thaïlandaise». Avant de concevoir le projet, l’agence avait mandaté une collaboratrice pour explorer le terrain. Résultat : l’ensemble sera revêtu de 400.000 tuiles en aluminium adoptant trois inclinaisons différentes pour un effet moiré. «Un bâtiment qu’on ne ferait pas à Londres», souligne l’une. «Ni même ailleurs en Asie», ajoute l’autre.

Pourtant, la forme accuse une signature. Le projet de Bangkok emprunte aux courbes de drift. «Au moment du projet, nous faisions aussi du mobilier», confirme Amanda Levete.

03(@AL_A)_S.jpgL’architecte dit aimer les allers-retours entre le design - qui permet «d’explorer des géométries» - et l’architecture. Pour autant, il ne s’agit pas de démultiplier une échelle. «La forme de Bangkok a permis de résoudre des contraintes pragmatiques». C’est-à-dire fusionner deux typologies, les commerces du socle et l’hôtel de la tour.

L’échelle de l’objet permet d’autres aller-retour fondamentaux, entre le 'fait-main' (hand-making) et la conception digitale. Tenante de l’outil informatique, à l’instar d’une Zaha Hadid - d’où des formes comparables ? - Amanda Levete dit avoir besoin «de comprendre comment quelque chose est fait».

Contrairement à toute attente, l’ancienne associée de la très conceptuelle agence Future Systems tient à l’ancrage dans le réel. Là réside, dit-elle, la distinction entre l’architecte et l’artiste. Elle en sait quelque chose pour avoir travaillé avec Anish Kapoor sur deux entrées de métro à Naples, l’une en Corten, l’autre en aluminium. Deux objets confectionnés en Grande-Bretagne mais qui ne sont, pour l’instant, pas acheminés à bon port faute de financements.

La collaboration ? «Excitante et tempétueuse à la fois», sourit Amanda Levete, soulignant des «sensibilités très différentes ; l’artiste n’a pas de contraintes pragmatiques, ni fonctionnelle, ni de site». Or, l’architecte ne peut se passer de ces contraintes qui, selon elle, ne forcent pas tant au compromis qu’à la négociation.

«L’architecture consiste à faire de la contrainte une opportunité», assure-t-elle.

04(@DennisGilbert)_B.jpg«Une autre chose qui nous intéresse est de créer de la complexité via la simplicité». Voir la 'Vague en bois' tressée installée à l’entrée du Victoria and Albert Museum (V&A Museum), sur la Cromwell Road, lors du dernier Festival de design. A vue de nez composée de multiples noeuds, l’objet n’est pourtant le fruit que de trois combinaisons.

Autre exemple : les différents plis créés sur une plaque en Corian à l’occasion de la semaine du design de Milan en 2009. Pour dynamiser le matériau, l’architecte a usé d’un seul et unique moule, machine inventée par AL_A pour plier et déplier la plaque a priori rigide.

De complexité en conceptualisation. Le pragmatisme d’Amanda Levete est tout réfléchi. De sources d’inspiration, les siennes ne sont pas visuelles. «Il s’agit plutôt d’une quête», dit-elle. Hyper formels, les projets tiennent en fait à une démarche qui veut que la forme soit toujours le résultat de l’exploration d’un concept.

«Nous sommes à la recherche de l’idée qui va déverrouiller le potentiel d’un projet».

Etendre les limites d’un sujet est tout aussi fondamental que de pousser les limites d’un matériau. Une capacité à s’extraire du moule qui ne porte pas toujours ses fruits. Invitées en novembre 2010 à participer au concours pour le réaménagement de l’accès au Louvre - c’est-à-dire le sous-sol de la pyramide de Pei - Amanda Levete et Alice Dietsch retiennent de l’expérience une grande «frustration».

05(@PeterGuenzel).jpgMenacée d’asphyxie par le nombre croissant de visiteurs, l’entrée au musée parisien fit à l’époque l’objet d’un 'brief' visant à 'réinventer la médiation'. «Très prosaïque», souligne Amanda Levete. De faire alors le choix de «défier» l’enjeu, c’est-à-dire de ne pas se contraindre au seul espace sous la pyramide. AL_A dédia ce sous-sol vitré à un amphithéâtre, offrant à la fois «un moment de contemplation» et de réunion aux visiteurs du musée tout en «libérant» l’oeuvre de Pei. Un hommage à «un geste brillant et radical».

«Descendre pour remonter étant désorientant», le flux de visiteurs était redistribué sur les trois ailes du Louvre où, dès l’accès, des tables interactives mettaient dans l’ambiance sans transition.

Bref, un projet dont «le visiteur est le héros» qui ne fut pas du goût du jury. «Il nous a été reproché de n’avoir pas joué le jeu», rapporte Amanda Levete. «Le jury attendait de notre part du mobilier», souligne Alice Dietsch.

'What goes around comes around', disent-elles. Peu de temps après la malheureuse - et «bureaucratique» - expérience du Louvre, AL_A a remporté l’aménagement de la cour et de la galerie souterraine du musée V&A. «Un projet similaire» visant «à donner un sens à l’orientation» tout en attirant un nouveau public.

Pour ce faire, de commencer par «rompre les barrières physiques», c’est-à-dire percer la façade historique donnant sur la rue. «En ouvrant ce premier écran, nous invitons les gens à rentrer en donnant à voir les façades du bâtiment et l’intérieur du musée depuis la cour». A ce titre, Amanda Levete parle d’un projet «très intuitif». Ensuite, de créer l’espace public en installant un café dans la cour du musée.

06(@AL_A)_S.jpgEnfin, l’enjeu était de «rendre visible l’invisible», en clair donner à voir la galerie aménagée en sous-sol via un oculus vitré dans le sol de la cour, qui compose le toit de la galerie. Trente-huit mètres dénués de poteaux. «La solution structurelle s’adapte aux pentes et aux changements de niveaux de la cour», précise Alice Dietsch, en charge de ce projet.

Sous le sol, plutôt qu’un simple accès, Amanda Levete voulait un parcours ; «designing the journey» en jouant de la lumière. Une constante. Voir la façade du 10 Hills Place, à proximité d’Oxford Street, découverte par le Courrier la veille de l’entretien. «Comment donner de la présence à un bâtiment aveugle, qui plus est coincé dans une étroite allée ?». En jouant des reflets grâce à une surface fractionnée en fines lanières d’aluminium ! Entre les perspectives et la réalité, pas de gap en vue. Voir, aussi, les images du centre culturel à Lisbonne, bâtiment-miroir dont la livraison est prévue pour 2014.

L’entretien prend fin sur l’évocation de la «lumière jaune du sud» et des reflets des vagues sur des surfaces polies. Avec un mot aimable, tout sourire, Amanda Levete confie l’entretien à son associée.

En français, Alice Dietsch commente les maquettes peuplant l’agence. «Des modèles imprimés», précise-t-elle. Sinon, sur un mur, deux photos. Le Lord's Media Centre à St John's Wood, au nord ouest de Londres et le magasin Selfridges à Birmingham. Deux réalisations signées Future Systems. Deux icônes.

Un lourd héritage ? «Plutôt un défi qui place haut la barre», dit Alice Dietsch.

Créée en 2009, AL_A a repris le flambeau. S’émancipant avec une démarche plus pragmatique ? A chacun ses comparaisons. Un fondamental demeure néanmoins, pouvant être résumé dans l’expression suivante, sans équivalent français : 'to think out of the box'.

Emmanuelle Borne

07(@GidonFuehrer).jpg

Réactions

loouis | architecte | paris | 02-04-2012 à 16:10:00

Pour ma part je pense que ce batiment trouverais aussi bien sa place à Londres car il s'agit bien de l'expression d'une architecture made in london high-tech neo-chewing gum façon future system. Le discours est censé mais ne correspond en rien à la réalitée. En tout cas cette architecture n'évoque pas la thailande. Il serait bon que les architectes europeens accepte leurs frontière culturelle...vaste sujet.

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