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Colombie | Giancarlo Mazzanti : «Nous, architectes, sommes des politiciens» (18-04-2012)

L’architecture, une question politique ? Pour preuve l’engagement de G. Mazzanti dont l’oeuvre témoigne de profonds changements sociétaux en Colombie. Lors d’un entretien publié le 13 décembre 2011 dans ArchNewsNow.com, une newsletter américaine, avec V. Belogolovsky, commissaire de l’exposition 'Colombia : Transformed / Architecture = Politics'*, G. Mazzanti revient sur son parcours.

Colombie | Giancarlo Mazzanti

NOUS, ARCHITECTES, SOMMES DES POLITICIENS : ENTRETIEN AVEC GIANCARLO MAZZANTI
Vladimir Belogolovsky | ArchNewsNow.com

NEW YORK - Le travail de l'architecte colombien Giancarlo Mazzanti, dont les projets ont amélioré la vie de bien des gens, reflète les changements de la société latino-américaine d'aujourd'hui. Il n'est, à ce sujet, pas surprenant de constater que les projets architecturaux les plus fascinants dans cette partie du monde relèvent de programmes sociaux à savoir écoles, crèches, bibliothèques et autres stades ; d’autant plus fascinants, qu’ils sont bien souvent réalisés dans les quartiers les plus pauvres.

Comparer ces nombreux projets aux élitistes musées, opéras et autres banques, fantasques gesticulations enveloppées de peaux onéreuses, ce dans des pays aux économies développées, témoigne de l’essor d’une nature décorative voire du détachement de l'architecture contemporaine occidentale face aux défis de la vie réelle. L'architecture est-elle un seul plaisir des yeux ? Ne devrait-elle pas avoir pour ambition de rendre nos vies plus saines et confortables sinon d'offrir la possibilité de nouvelles fonctions, formes et espaces pouvant améliorer la qualité de nos vies ?

02(@SGomez)_S.jpgEn Colombie, un pays qui était jusqu’alors principalement connu pour sa violence et dont la population est majoritairement pauvre, ces questions sont centrales. Le pays change avec rapidité à la suite de réformes politiques, sociales et économiques. Les politiciens reconnaissent à l'architecture son efficacité et sa force pour résoudre bien des problèmes sociaux. L'architecture est, en outre, capable d'apporter une identité à des quartiers qui n'en avaient pas et de créer de nouveaux espaces publics attractifs. Des constructions originales et engageantes, des places et des parcs peuvent transformer une manière de voir et mettre en relation les individus entre eux.

Rien ne peut toutefois aller de l'avant sans créer de nouveaux emplois, sans combattre la violence, sans réorganiser le système éducatif, sans construire de nouvelles infrastructures, sans résoudre les problèmes de transport, etc. Mais personne ne peut sous-estimer le fait que les espaces dans lesquels nous vivons, travaillons, étudions, recréons, jouent un rôle crucial dans notre humeur, notre productivité, dans notre désir de communiquer avec l'autre ou simplement dans notre capacité à rêver non pas à ce qu'il y a devant soi, mais au delà.

Notre interview a lieu à New-York alors que Giancarlo Manzzanti participe au Latin American Architecture Symposium au Pratt Institute School of Architecture à Brooklyn, un événement organisé par Ivan Rumenov Shumkov et Latin Pratt, une association d’étudiants-chercheurs fondée par Andres Chavez et Julio Martinez.

09(@GMazzanti)_S.jpgVladimir Belogolovsky : Pouvez-vous parler de vos origines et nous dire ce qui a suscité votre intérêt pour l'architecture ?

Giancarlo Mazzanti : Je viens d'une ville ayant une importante population d'immigrés européens. Ma mère est colombienne, mon père est français, de Paris. Son père est italien et sa mère française. J'ai ainsi grandi dans un contexte multiculturel parlant trois langues différentes. Par ailleurs, ma famille a toujours eu un intérêt pour les arts. Après un diplôme à l'université de Florence, j'ai travaillé à Milan pour Cino Zucchi pendant deux ans avant de retourner à Bogotá.

Quand et comment avez-vous débuté votre agence ?

Depuis mon diplôme à l'université de Bogotá, j'ai participé à plusieurs concours et remporté le premier en 1989. Il s'agissait d'un concours d'idées en l'honneur de Le Corbusier sur un site parisien. En 1993, en revenant d'Italie, j'ai remporté un autre concours pour la réalisation d'une église à Bogotá. Voilà le point de départ de mon agence. J'ai d'abord travaillé sur de petites commandes, principalement d'aménagement intérieur, tout en participant constamment à des concours pour obtenir des projets plus substantiels. J'ai souvent été classé à la deuxième place avant, enfin, de remporter la conception d'un édifice universitaire à Cali.

Quelle est la proportion de vos projets liés à des concours et les concours sont-ils la norme pour l'obtention de projets publics en Colombie ?

Mes plus importantes réalisations ont fait l'objet de concours, une procédure maintenant caractéristique en Colombie. En réalité, une loi en oblige l'organisation dans le cas de projets publics, ce qui, d'une certaine façon, permet de nouvelles opportunités pour de jeunes architectes. Par ailleurs, je commence dorénavant à participer à des commissions. Par exemple, j'ai été invité à travailler sur un projet de logements sociaux à Madrid.

De quel genre de projet s'agit-il ?

C'est un projet plutôt inhabituel qui se situe dans un quartier madrilène dont la population est dominée par la présence d’étrangers venus d'Amérique Latine. La vocation d’un tel dessein est de faire se sentir bien et familiariser des individus avec leurs propres coutumes. A mes yeux, cette recherche est importante ; j'essaye d'explorer de nouvelles façons de promouvoir la communication au sein de l’ensemble.

04(@GMazzanti)_B.JPGVous enseignez l'architecture. Avez-vous une approche particulière de l'enseignement ?

J'enseigne actuellement à la Universidad de los Andes à Bogotá. Je me focalise sur deux approches principales : la première repose sur la manière dont les architectes peuvent être actifs et peuvent initier des idées et des projets ; la seconde repose sur la manière d’arriver à une intervention physique à partir d'une recherche qui ne porte pas seulement sur des matériaux et des techniques constructives mais aussi sur des questionnements tels que ceux sur la manière dont un édifice peut stimuler un comportement particulier et comment il peut générer un certain intérêt.

La forme est, en cela, toujours secondaire. La réponse est avant tout liée à des intérêts premiers comme la destination d'un espace ou d'un budget. Si nous pouvons repenser et enrichir une fonction ou un usage particulier, alors de nouvelles formes, de nouveaux matériaux, etc. seront possibles. J'insiste toujours sur le fait que l'architecture doit être ouverte et incomplète, une attitude qui suggère de possibles changements à venir qu'il nous est d’ailleurs difficile à prévoir tant la société est constamment en train d'apprendre et de changer. L'architecture ne doit donc jamais être finie. Je travaille avec mes étudiants sur des projets similaires à ceux que nous avons en agence.

03(@RDavila)_S.jpgParlez-moi de vos bureaux à Bogotá.

Nous sommes une vingtaine d'architectes. C'est une agence de taille moyenne en Colombie. Mais la taille ne me limite en aucune façon et je collabore souvent avec d'autres cabinets. Ces vingt dernières années, j'ai travaillé avec trente-sept architectes différents. Nous avons des collaborations ouvertes et nous organisons nombre d'associations avec d'autres professionnels comme des philosophes, des sociologues, des biologistes, en Colombie mais aussi dans le monde entier.

05(@GMazzanti).jpgPourquoi ? Comment cela enrichit-il votre travail ?

Notre pratique n'en est que plus intéressante et notre agence n'en est que plus ouverte. Cette stratégie nous offre autant d'opportunités qu'elle nous ouvre à des typologies sur lesquelles nous n'aurions sans doute jamais travaillé nous-mêmes. Souvent, nous formons des associations avant même qu'il n'y ait de véritable projet. Je prévois, par exemple, de travailler avec Steven Holl et Bjarke Ingels. Nous sommes une agence ouverte. Quand nous avons plus de travail que nous ne pouvons en gérer ou quand nous sentons que le projet sera d'autant plus fort avec l'engagement d'un architecte en particulier, nous appelons à de nouvelles collaborations.

Sur quels projets travaillez-vous en ce moment ?

Il y a un musée d'art moderne au nord de la Colombie dont nous avons gagné le concours ; il y a également deux crèches, un projet résidentiel pour personnes âgées, un hôpital, des logements sociaux à Madrid et une maison individuelle.

Sergio Fajardo a été maire de Medellín de 2003 à 2007. Il est devenu un homme politique internationalement connu qui a utilisé l'architecture comme moyen de changer la ville. Il a, pour ce faire, construit les plus beaux projets dans les quartiers les plus pauvres. J'ai lu qu'il était venu vous voir en personne pour vous demander de collaborer. Plutôt inhabituel ici. Pouvez-vous nous parler de l'architecture comme politique en Colombie ?

A dire vrai, l'architecture en Colombie est politique. Nous, architectes, nous pensons nous-mêmes comme des politiciens. Nous travaillons avec les gouvernements locaux pour mettre au point des stratégies pour améliorer les communautés. Le maire de Medellín est venu nous voir, en personne, alors que nous venions de remporter le concours pour la bibliothèque de la ville.

07(@SGomez).jpgVous avez dit être passionné par une architecture capable de changer les comportements. Pouvez-vous nous donner des exemples ?

Je pense qu'il s'agit là du problème le plus urgent quant à l'architecture contemporaine. Comment faire la différence ? Les générations d'architectes précédentes ont pensé la manière dont l'architecture pouvait interpréter le monde mais je pense qu’il s'agit maintenant de la manière dont l'architecture peut changer le monde. Nous, architectes, pouvons assumer ce rôle et faire une réelle différence sur la manière dont les gens vivent et se comportent.

Comment ?

Pour commencer, en abordant l’intégration sociale et l'ouverture de nouvelles possibilités pour plus d’interactions communales. Les formes seules ne peuvent rien changer. Les hommes ont besoin d'être engagés avec les autres. Les projets de Cedric Price, comme Fun Palace, sont de bons exemples. Ils s'inscrivent au-delà de toute esthétique. Ils soulignent le rôle de l'architecture dans le développement social et tous sont flexibles, indéterminés et sans fin. Dans notre architecture, nous essayons d'offrir des opportunités pour des loisirs et des apprentissages interactifs. Il n'est jamais question d'apparence et de forme.

Mais ne sont-ce précisément pas les formes, l'image sinon l’icône qu'un maire exige des architectes ? La forme et l'image sont toujours une force conductrice de l'architecture, n'est-ce pas ? Ce qui change est la manière dont nous parvenons à ces formes. Le processus devient de plus en plus exubérant. Le fait est que ces formes soient fondées sur de nouveaux agendas sociaux et de nouvelles fonctions les rendent plus rationnelles, calculées et attrayantes, mais l'apparence fait bien l'attrait, non ?

Bien sur, l'image est importante mais la discussion n'est plus sur l'image seule. Elle pose la manière dont les formes peuvent créer de véritables changements dans la vie des usagers. Le problème n'est pas de faire un bel édifice. Le véritable enjeu est de rendre appropriable une construction par ses usagers. La beauté est utile mais qui ne peut pas apprécier un édifice pour l'intégration sociale qu’il propose ?

06(@GMazzanti).jpgSans savoir à quoi ressemblera votre projet d'habitat social à Madrid, pourriez-vous évoquer quelques exemples d'intégration sociale ?

Par exemple, de nombreux immigrés venant vivre à Madrid ont des origines rurales. Notre projet proposera donc des fermes urbaines. Il offrira également un gymnase, une piste cyclable traversant l'immeuble, un théâtre et bien d'autres activités en plus de proposer des espaces publics à même de promettre interactions et communication.

Vous citiez Cedric Price comme l'un des instigateurs de l'intégration sociale. Quels autres concepteurs ou sociologues portant cette pensée nouvelle sur le rôle de l'architecture en tant qu'outil social et expérimental pouvez-vous mentionner ?

Les idées viennent de philosophes et de sociologues comme Bruno Latour, sociologue français. Je suis aussi intéressé par le travail de Rem Koolhaas et ses idées d'inventer de nouvelles fonctions et de nouvelles possibilités en développant des projets disposant de multiples fonctions transformables. J'aime le texte 'The Architect of Modern Life' in OMA - Rem Koolhaas : Architecture 1970-1990 de Jacques Lucan.

Le travail d'Olafur Eliasson m'influence également. Il se concentre sur l'importance de l'atmosphère, de la température, de la couleur, sur la perception de l'espace et des comportements liés à l’espace. Je travaille dorénavant avec l'artiste colombien Nicolas Paris qui use de l'art comme d'un laboratoire. Dans mon propre travail, j'essaye de ne pas construire des espaces éducatifs où une leçon s’y déroule mais un espace lui-même pédagogique. En d'autres termes, l'espace peut encourager l'apprentissage. Je suis intéressé par une architecture amenant chacun à s'interroger et à agir.

Pourriez-vous préciser quelques exemples de votre travail ?

Dans le projet du collège Gerardo Molina à Bogotá, j'ai usé de nombreux espaces résiduels pour explorer et promouvoir l'apprentissage. J’ai, pour ce faire, introduit différents matériaux et couleurs, créé de nouvelles identités et un intérêt pour différents espaces. Je pense qu'il est important de créer des espaces intéressants, non seulement pour des salles de classe mais aussi pour les vides qui les séparent. Vous apprenez les sciences et la littérature dans une classe, mais vous apprenez les relations humaines et la manière d'interagir avec la communauté après un cours dans ces espaces résiduels. Cette méthode fonctionne et nous sommes en train de concevoir trois autres écoles fondées sur ce principe. L'autre clef est que nous construisons ces équipements dans les quartiers les plus pauvres.

08(@JGamboa)_S.jpgRêvons un peu. Si vous étiez le prochain maire de votre ville, quel projet voudriez-vous réaliser ?

Je voudrais réaliser deux projets : l'un relierait les parcs de la ville aux montagnes voisines lesquelles ne sont pas considérées comme un élément de la ville ; le second serait une série de petits espaces interactifs, des installations encourageant la curiosité dans les zones pauvres de la ville. Elles pourraient être utilisées par des groupes de musiciens et participer de l'identité de ces quartiers.

Biographie
Giancarlo Mazzanti est né en 1963 à Barranquilla, un port industriel au nord de la Colombie sur la mer des Caraïbes. Il a étudié l'architecture à la Universidad Javeriana de Bogotá (1987), l'histoire et la théorie de l'architecture et du design industriel à l'université de Florence en Italie (1991). Giancarlo Mazzanti a enseigné en Argentine, en Colombie, au Mexique, à Panama, au Pérou et aux Etats-Unis. La crèche Timayui à Santa Marta, l'école Flor de Campo à Cartagena, le complexe pour les jeux sud américains de 2010 à Medellín et le parc de la bibliothèque espagnole de Medellín font partie de ses projets récents.

En 2006, l'architecte est récompensé du premier prix d'Urban Design and Landscape category à la dixième Biennale d'Architecture de Venise et, en 2008, il a remporté le Best Work Award à la sixième biennale ibéro-américaine d'architecture et d'urbanisme. En novembre dernier, le MoMA a fait l'acquisition de trois maquettes de ses récents projets. Giancarlo Mazzanti est le premier architecte colombien à intégrer les collections du musée.

Vladimir Belogolovsky | ArchNewsNow | Etats-Unis
13-12-2011
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* L’exposition 'Colombia : Transformed / Architecture = Politics' se tient du 3 avril au 27 mai 2012 à l’Institut Cervantès de Chicago et propose de revenir sur dix projets récemment construits par cinq architectes contemporains colombiens : Daniel Bonilla et Giancarlo Mazzanti de Bogotá, Felipe Mesa, Juan Manuel Pelaez et Felipe Uribe de Medellín.  

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