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Compte-rendu | Global Award 2012 : la culture avant tout et le slow build surtout (25-04-2012)

13 avril 2012, auditorium de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine. A l’issue d’une après-midi au cours de laquelle s’étaient exprimés, tour à tour, les cinq lauréats du Global Award for sustainable architecture 2012, Philippe Madec, en réponse à une question du public venu assister à la remise des prix, offrait un pertinent résumé de la journée : «La culture, la culture avant tout».

Global Award | Cité de l'Architecture et du Patrimoine | France

«Plus nous touchons à la particularité d’un lieu, plus nous touchons à l’universel», a précisé l’architecte-urbaniste. D’où ce fil rouge unissant des parcours pourtant si différents : celui de Salma Samar Damluji, résidant à Londres et travaillant au Yémen, d’Anne Feenstra, fondateur d’AFIR Architects à Kaboul (Afghanistan), de Suriya Umpansiriratana, architecte basé à Bangkok, du français Philippe Madec et des jeunes norvégiens Yashar Handstad et Andreas Gjersten, cofondateurs de TYIN Architects, ONG oeuvrant notamment en Thaïlande.

Vendredi 13 donc. Pourtant, l’optimisme est de mise. D’abord, parce que la salle pleine sinon bondée de l’auditorium confirme que le Global Award, qui rempile pour la sixième année consécutive, a trouvé son public. De fait, chaque édition ne laisse de surprendre par la qualité des architectes récompensés, hommes et femmes de l’art souvent méconnus. «Un prix reconnaissant un architecte ignoré», a d’ailleurs souligné la lauréate Salma Samar Damluji lors de son intervention.

Compter néanmoins, parmi les lauréats des précédentes éditions, des figures telle celle de Wang Shu, récompensé en 2007. Des GA au Pritzker, il n’y a qu’un prix ? C’est ce qu’a espéré, non sans humour, Jana Revedin, créatrice du Global Award en 2006, en introduction de la remise des prix.

02(@GastonBergeret)_S.jpgOptimisme aussi de la part des lauréats car il en faut pour oeuvrer dans les contrées et les conditions qui sont les leurs. 

Ouvrant le bal des conférences, Salma Samar Damluji mène, depuis le début des années 1980, «un véritable combat» pour sauvegarder les techniques de construction traditionnelles en terre crue au Moyen-Orient, plus précisément au Yémen. 

Via la Fondation Daw’an Mud Brick, l’architecte anglaise d’origine irakienne s’attache notamment à rénover des cités de la région du Hadramout, progressivement dépeuplées et dont la culture architecturale est peu à peu éclipsée par la promotion immobilière et son architecture inadaptée «de camelote» en béton.

Impossible de ne pas faire le lien entre l’enjeu de Salma Samar Damluji et le travail mené par TYIN, ONG fondée en 2008 par deux étudiants de Trondheim (Norvège), Andreas G. Gjersten et Yashar Hanstad, qui pratiquent l'architecture «comme un outil de développement des communautés déshéritées»*.

03(@DawanArchitectureFoundation2011)_S.jpgRestauration d’un patrimoine en désuétude au Yémen ou architecture d’urgence en Thaïlande, l’une et les autres s’attachent à préserver des cultures constructives traditionnelles.

Ne pas assimiler la bataille à une quelconque nostalgie. Selon Yashar Hanstad, cofondateur de TYIN, ces cultures «recèlent un immense savoir». Quant à Salma Samar Damluji, de préciser : «Je ne parle pas d’Histoire mais d’architecture. C’est un combat pour le futur et non pour conserver le passé». Et un chiffre implacable : «50% de la population mondiale vit et travaille dans des constructions en terre».

«Il nous reste tant à faire mais il faut croire au changement», a souligné la spécialiste de l’architecture en terre crue. «Il faut faire ce en quoi on croit», a fait écho Anne Feenstra, succédant à Salma Samar Damluji sur l’estrade.

Construisant avec et pour les plus démunis à Kaboul, où il a fondé AFIR Architects en 2004, l’architecte néerlandais a mis l’accent sur l’importance de refuser la réalisation d’un projet qui ne répond pas à des besoins existants. «Résister est une affaire d’éthique».

A contre-courant, Anne Feenstra ? En tout cas, voilà «un architecte qui fait le chemin inverse», ainsi que l’a souligné Marie-Hélène Contal, à la tête du jury du Global Award avec Jana Revedin, en présentant l’architecte. D’Europe en Afghanistan en passant par Delhi, en Inde, où il a fondé, en 2009, Arch i Platform, lieu de recherches sur la métropole indienne, Anne Feenstra témoigne que la globalisation n’est pas qu’h(H)istoire d’occidentalisation.

«Je remercie mon père qui m’a appris à marcher vite et ma mère qui m’a appris à marcher longtemps». Allant et venant sur l’estrade, Anne Feenstra se mit en scène autant que ses projets, à l’opposé d’une Salma Samar Damluji toute entière acquise à sa cause. Affaire d’âge peut-être et, de fait, d’optimisme encore intact pour lui.

Un temps collaborateur de Will Alsop, l’architecte néerlandais précise être revenu de la starchitecture, «des copyrights et des trademarks», en faveur de projets mis sur pied avec la population dans un pays «à la recherche de son identité culturelle».

04(@AnneFeenstra)_S.jpg«It’s about human affairs in Afghanistan», a-t-il souligné en présentant le projet de réhabilitation des équipements (accueil des visiteurs, toilettes et entrée) du parc national de Band-i-Amir, dans la province de Bamyan. Un endroit où «la pêche se pratiquait à la dynamite».

De guerre en paix. De Kaboul à Bangkok, où l’architecte Suriya Umpansiriratana multiplie, depuis 2003 et à titre bénévole, les constructions composant la cité monacale de Wat Khao Bhuddhakodom, dans la province du Chonburi. Communiqués au public via une traductrice, les propos de Suriya Umpansiriratana sont sobres, concentrés sur la présentation du projet, qui résulte d’une architecture imprégnée par la nature.

De fait, «l’idée est de transformer l’essence du bouddhisme en architecture», a souligné Suriya Umpansiriratana. Autrement dit, de concevoir des bâtiments sur pilotis, dénués de surfaces vitrées, sans limites tangibles, dont le dessin intègre la végétation existante.

05(@Pirak Anurakyawachon-Spaceshift Studio)_S.jpg«L’humanité est sans doute moins bouddhiste en Occident», a enchaîné Philippe Madec. Se défendant d’être «le théoricien de service», il a lui, néanmoins, proposé une vision globale.

«En architecture, le modèle mathématique étant remplacé par le modèle biologique, c’est-à-dire le vivant, nous assistons à un retour à la nature comme modèle». 

Autrement dit, ici ou ailleurs, «construire c’est exprimer la relation de l’homme à la nature». Si ce n’est qu’ici, la technique prenant le pas sur la nature, une autre culture architecturale prédomine, qui cherche «à posséder la terre en oubliant ses liens avec elle».

Après Salma Samar Damluji, Philippe Madec offre à l’auditoire d’autres chiffres éloquents : «les dix dernières années les plus chaudes depuis 131 ans appartiennent à ces quatorze dernières années».

De fait, l’invention architecturale revient désormais, selon Philippe Madec, «à savoir à nouveau vivre le monde». Autrement dit, «recourir aux cultures permet de résister à l’hégémonie technique».

06(@atelierphilippemadec)_B.jpg«La vénération de la matière, quoi de plus digne ?», ajouta Philippe Madec, citant René Char. Sans doute, l’ensemble des lauréats du Global Award 2012 souscrivent à la maxime. Qu’elle soit matière première extraite «à trois, six ou neuf kilomètres» du lieu de construction pour Philippe Madec, pierre locale chez Anne Feenstra ou terre ancestrale avec Salma Samar Damluji, bambou recyclé chez TYIN ou bois taillé par Suriya Umpansiriratana, les ressources des uns et des autres ont ceci de commun qu’elles sont in situ, d’ici et pas d’ailleurs.

Avec le Global Award, le temps n’est décidément pas aux starchitectes mais à ceux qui portent «un regard bienveillant», selon l’expression de Philippe Madec, sur des matières issues de cultures où sont à l’oeuvre d’autres temporalités que celles qui riment avec rentabilité.

«Nous sommes une profession lente», a souligné Anne Feenstra, selon lequel «il faut du temps pour définir un projet. Une conception sans temps de discussion n’est pas une conception durable», a-t-il affirmé. Noter que 70% des projets AFIR sont construits sans entreprises, avec la seule collaboration des populations concernées.

Pratiquant le projet «comme un processus ouvert», la démarche d’Anne Feenstra appelle à la notion de partage telle que la définit Philippe Madec. Au vivre-ensemble, le «faire ensemble». Bref, «la participation citoyenne».

«Architectes, ingénieurs, usagers, tous répugnent à perdre les pratiques de leurs pouvoirs anciens mais aujourd’hui, nous cherchons moins à savoir qui a autorité que ce qui fait autorité ; c’est le projet partagé qui fait autorité», a souligné ce dernier.

De fait, «it’s good to build slow, I don’t believe in fast architecture ; slow architecture lasts longer», a conclu Anne Feenstra. Difficile encore une fois de ne pas penser à Wang Shu, amateur entre tous du slow build.

«Time is our friend», avait d’ailleurs souligné Jana Revedin en préambule des conférences, en présentant l’enjeu de la Fondation Locus qu’elle préside, créée en 2010 «afin de fédérer les lauréats des différents Global Awards autour de 'practice projects', expériences-pilotes d’auto-développement».

Un premier projet, la rénovation du port de Zhoushan, fut mené en 2010 par huit architectes du Global Award College avec Wang Shu, co-fondateur de Locus. Le deuxième a pour objet le renouvellement urbain du quartier des chiffonniers du Caire. «Compter cinq ans voire plus», selon Jana Revedin, pour la réalisation de ce projet d’acupuncture urbaine, lequel sera inauguré sans tarder avec une première installation signée Bijoy Jain, de Studio Mumbai, lauréat du Global Award en 2009.

Avec le temps, les efforts se conjuguent pour que le Global Award ne soit pas seulement vaine récompense mais «un instrument d’observation et de fédération».

Une autre culture du trophée. Un prix durable.

Emmanuelle Borne

07(@PasiAalto)_S.jpg

* Catalogue de l'exposition 'Construire ailleurs' - TYIN, Anna Heringer - Commissaire, Florence Sarano, co-éditions Association Villa Noailles - FIAMH - Archibooks, Paris 2010 

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