Que l’absence de savoir-faire représente un danger en matière de restauration du patrimoine, tout le monde en conviendra. Que les traditions d’un pays soient mises en péril par le besoin de «battre des records» est en revanche plus inédit. Telles sont pourtant les causes de l’altération du patrimoine «tangible comme intangible» au Vietnam, ainsi que le soulignent Trung Hieu et Nguyen Trang dans un article paru le 15 mai 2012 dans le quotidien Việt Nam News.
Contexte
Selon Trung Hieu et Nguyen Trang, au Vietnam, une opération de restauration du patrimoine peut aboutir à altérer autant qu’à sauvegarder des vestiges si elle n’est pas menée avec l’aide d’experts. Excédent de briques pour renforcer la structure d’une antique tour, apparition de béton pour sécuriser la surface d’un historique tunnel, acier au lieu de bois... De telles interventions sur différents sites archéologiques au Vietnam font, de fait, l’objet de controverses.
S’il est là question du maintien «du caractère originel» d’un patrimoine architectural, les auteurs de l’article mettent également l’accent sur l’altération de ce qu’ils appellent le patrimoine «intangible», c’est-à-dire les traditions. Par exemple, «plus de 3.500 habitants de la province de Bac Ninh se sont réunis afin de battre le record du nombre le plus élevé de personnes portant des costumes et chantant des chants traditionnels Quan ho».
A quand une compétition de la restauration d’un monument la plus rapide ?
EB
LA CONSERVATION DU PATRIMOINE : UN SUJET EPINEUX
Trung Hieu et Nguyen Trang | Viêt Nam News
HANOI - Ces dernières années, les autorités et le public ont plébiscité la conservation et la restauration de sites historiques dégradés. Pourtant, pour différentes raisons, dont l’absence de méthodes scientifiques en matière de restauration, de nombreuses pièces du patrimoine architectural ont été, dans ce cadre, altérées.
Datant du VIIIe siècle, le site de la tour de Ba, vestige de la civilisation Cham dans la province de Khanh Hoa, fut sauvé de son état de ruine par un projet de restauration qui aurait néanmoins, selon des observateurs, altéré l’apparence originelle des ruines.
La restauration fut réalisée par des spécialistes de la province de Thua Thien-Hue sans l’apport du savoir-faire d’experts en art et architecture Cham et nombreux sont ceux qui pensent que la tour a perdu de sa valeur artistique et religieuse.
Tran Y Hoa, vice-président de l’association pour la protection de sites de tours, souligne que l’ajout de briques pour renforcer la structure a changé l’apparence de la tour Ong, «dont on a l’impression qu’elle porte un casque», dit-il. L’usage de ciment pour enduire les niches des murs de la tour, dont la légende dit qu’elles abritent des dieux hindous, les a dépouillées de leur sens religieux, ajoute-t-il.
Les tunnels de Phu An-Phu Xuan dans la province de Quang Nam sont un autre exemple d’une restauration controversée d’un site historique. Ces tunnels furent creusés entre 1965 et 1967 pendant la guerre contre les Etats-Unis. Le réseau de 2.000 mètres de long, situé dans les profondeurs du sol, est composé de vingt-et-une branches se faufilant sous cinq villages de la commune de Dai Thang Commune dans le district de Dai Loc. Ces tunnels accueillent des abris, des garde-manger et des espaces de réunion.
En mai 2010, le département de la Culture, des Sports et du Tourisme de la province a approuvé un projet de restauration desdits tunnels pour un coût total de 2.3 milliards de dongs (109.000 dollars). Notamment, les anciens toits en terre furent remplacés par des dômes en béton.
De nombreux habitants de la région se sont inquiétés de ce que «l’usage de béton dans les tunnels ne soit pas adapté à leur caractère d’origine». Selon Phan Van Cam, le directeur du Centre pour la conservation du patrimoine de la province (Centre for Conservation of Heritage and Relics), il n’existe pas de règles spécifiques en matière de restauration de tunnels.
«Les ouvriers chargés de la restauration ne peuvent pas creuser les tunnels à l’identique. La meilleure manière de les restaurer est de renforcer les surfaces intérieures avec du béton et d’utiliser du ciment pour assurer la sécurité des visiteurs», dit-il.
A Quang Nam également, de nombreux voyageurs sont étonnés par le nombre de composants du site Khuong My, reconnu vestige national en 1989, entièrement reconstruits. Khuong My comprend trois ensembles de tours construits entre la fin du IXe siècle et le début du Xe siècle. Ce sont les seuls bâtiments issus de la civilisation Cham du centre du Vietnam décorés de motifs artistiques Khmer à la forme de feuilles courbées.
Ces constructions sont en cours de rénovation par le Centre pour la conservation du patrimoine. Or, alors que la grille d’entrée était auparavant composée de bois, elle a été remplacée par de l’acier. De même, l’entrée de la tour, faite de briques Cham, a été remplacée par du béton et des nouvelles briques.
Cette situation n’est pas atypique. La restauration de la citadelle de Tuyên Quang, province du nord du Vietnam, un ouvrage vieux de 418 années, fut une leçon onéreuse en matière d’écueil de la préservation du patrimoine. Le projet a coûté des dizaines de milliards de dongs et a conféré à la citadelle une apparence totalement nouvelle, celle d’un vaste four. Cette négligente restauration a fait de nombreux mécontents.
Néanmoins, il existe également des résultats positifs en la matière. L’opération de restauration de la maison communale de Chu Quyen (Chu Quyen Communal House) a remporté la plus belle récompense en matière de préservation du patrimoine à la conférence de l’Union Internationale des Architectes de l’Asie-Pacifique en 2010 et représente une belle leçon en matière de préservation de l’héritage architectural du Vietnam. C’était la première fois qu’un projet de préservation vietnamien remportait une récompense architecturale internationale.
La maison communale de Chu Quyen, dans la commune de Chu Minh Commune, district de Ba Vi, date de la fin du XVIIe siècle. Ce n’est pas seulement une pièce unique en matière de patrimoine architectural mais aussi un endroit abritant de magnifiques sculptures.
L’opération repose sur une minutieuse recherche et la construction fut menée selon une rigoureuse démarche scientifique. L’ensemble fut restauré suivant des techniques modernes mais avec des matériaux similaires aux composants d’origine, souligne l’architecte Le Thanh Vinh. «Via la mise en oeuvre de ce projet, les standards en matière de conservation et de restauration ont été développés afin d’être appliqués à d’autres vestiges, dans l’objectif d’améliorer la qualité des interventions en la matière», dit-il.
De nombreux quartiers semblent vouloir agrandir leurs monuments ou transformer leur héritage culturel traditionnel pour réaliser des performances. Cette tendance a contribué à détruire et altérer la nature de tels patrimoines, notamment de patrimoine intangible. Il est une triste réalité qui veut que d’aucuns altèrent leur héritage dans un désir de faire preuve de 'créativité'.
Il en résulte que de nombreux monuments perdent leur caractère d’origine lors du processus de restauration tandis que le patrimoine intangible perd de son authenticité.
Le syndrome du record
La participation de membres du gouvernement et la multiplication d’activités artistiques ont transformé de nombreux festivals.
De plus, un 'syndrome de record' a contribué au déclin de la valeur du patrimoine tangible comme intangible. N’importe quel événement culturel est devenu l’occasion de battre des records, le patrimoine perdant ainsi de sa valeur traditionnelle.
Récemment, plus de 3.500 habitants dans la province de Bac Ninh se sont réunis afin de battre le record du «nombre le plus élevé de personnes portant des costumes et chantant des chants traditionnels Quan ho».
«Les gens aimaient s’y rendre pour l’ambiance traditionnelle mais désormais ils doivent assister à une chorale qui chante comme partout ailleurs», souligne le folkloriste Bui Trong Hien.
Le festival du temple Hung, qui se tient traditionnellement dans les villages Vi, Treo et Co Tich, est devenu une fête nationale. Cette évolution s’accompagne du déclin de la participation des communautés locales au festival en termes d’organisation de l’événement comme de restauration des lieux de culte.
Les habitants des trois villages sont désormais uniquement impliqués dans la préparation du festival suivant les consignes des officiels de la province. Selon Nguyen Tien Khoi, ancien directeur du comité d’organisation du festival, «auparavant, les gens se portaient volontaires à l’organisation du festival alors qu’aujourd’hui chaque village demande 5 millions de dongs (250 dollars) pour y participer».
Lorsque le Giong Festival fut reconnu par l’UNESCO, la date en fut changée et les participants furent donc payés pour «jouer un rôle». Selon le folkloriste Bui Trong Hien, payer les gens pour «jouer» dans des festivals a créé «une attitude passive qui contraste avec le volontariat inhérent aux festivals traditionnels».
Nguyen Khac Khan, du comité d’organisation des vestiges de Phu Dong, souligne : «de nombreuses personnes comprennent aujourd’hui que le festival de Giong a été reconnu par l’UNESCO parce que c’est un héritage culturel de valeur. Aujourd’hui, la conservation de ce patrimoine est de la responsabilité des Vietnamiens. Nous devons désormais le préserver, le promouvoir et le transmettre».
Le festival Giong est classé par l’UNESCO en tant que tradition durable. La raison pour laquelle ce festival dure est qu’il représente un modèle en matière de gestion communautaire. Il est organisé chaque année par la commune de Phu Dong avec la participation des aînés qui possèdent les connaissances en matière de festivals traditionnels. Par ailleurs, tous les membres de la communauté locale sont impliqués.
«Pourquoi ce festival perdure-t-il ? Parce que la communauté assure son maintien. L’active participation des gens et leur compréhension de leurs traditions, ainsi que les efforts entrepris pour les protéger et les enseigner, sont les clés de toute opération de conservation à l’ère de la modernisation», dit Nguyen Chi Ben, directeur de l’Institut d’art et de culture vietnamien.
Trung Hieu et Nguyen Trang | Viêt Nam News | Vietnam
15-05-2012
Adapté par : Emmanuelle Borne
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