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Portrait | CAB, la chaise sur le trottoir (20-06-2012)

Le plaisir de vivre et, aussi, le plaisir de construire. Depuis Nice, Jean-Patrice Calori, Bita Azimi et Marc Botineau, les trois associés de CAB, recherchent la question cachée de chaque programme dans un contexte où l’horizontale se gagne et où le passage de l’obscur au plus éblouissant nécessite réflexion. Chaque projet est un prototype motivé par la crainte du mur en trop.  

France | CAB architectes

A l’angle des rues Paul Déroulède et Alphonse Karr, un immeuble bourgeois fin de siècle. Persiennes et ferronneries caractérisent une façade claire. Quelques palmiers naissants et un petit jardin créent la distance avec la rue. Bref, en recul, la Riviera d’antan.

«Il n’y a pas ici de friches industrielles et pas plus d’espaces qui peuvent servir d’atelier. Nice est une ville cosmopolite au tissu intéressant composé d’immeubles haussmanniens qui se prêtent, in fine, à de nombreux usages. Voilà une typologie adaptable», assure Jean-Patrice Calori.

Le parquet grince, les volumes sont grands. Une chambre en guise de salle de réunion. Sur la table, quelques revues en lieu d’un book et quatre verres. L’heure est à l’apéritif. Le vin est rouge. Tchin.

02(@DR).jpgAssis, les trois associés se racontent avec plaisir. L’un commence une phrase, l’autre la poursuit, le troisième la termine. L’entente semble parfaite. Les associés ne donnent jamais dans le commentaire.

«Nous avons bien essayé de nous échapper d’ici car c'est un milieu parfois hostile pour les architectes», débute Marc Botineau. «Du moins échapper à l’idée que l’on se fait d’ici, d’un endroit où les choses sont figées, où les lignes bougent peu», continue Bita Azimi.

Mais Nice et la région «offrent un potentiel et une spécificité», indique Jean-Patrice Calori. «Nous avons essayé de raconter une histoire, d’avoir une réflexion adaptée à un milieu que nous connaissions bien, un milieu que nous souhaitions faire bouger mais aussi avec lequel nous voulions dialoguer. C’était l’occasion d’échapper à une architecture générique», explique Bita Azimi. «Nous ne sommes pas pour autant régionalistes, nous nous appuyons sur des éléments forts du contexte : la topographie, les infrastructures», conclut Marc Botineau.

Le trio, à première vue, paraît improbable. Rien ne prédestinait ces trois architectes à s’associer. Et pourtant. «Quand nous avons fini nos études, ce de façon décalée, nous nous sommes retrouvés autour du projet de lycée Jules Ferry à Cannes pendant 3-4 ans. Nous étions là mais Jean-Patrice voulait partir au Brésil, Marc à Paris, moi à Londres. Nous étions donc là... mais de là à y rester...», se souvient Bita Azimi.

03(@SergeDemailly)_S.jpg Au dessein personnel, ses origines diverses. Avant de fonder CAB, Jean-Patrice Calori, le plus âgé, avait réalisé des logements au Mans et remporté Europan, Marc Botineau et Bita Azimi, quant à eux, sortaient de l’école.

«Avec Marc, nous nous sommes rencontrés dans un train Nice-Bordeaux», se souvient Bita Azimi. Si elle parachevait son cursus à Montpellier, Marc Botineau faisait, lui, étape à l’ENSA Bordeaux. «J’avais envie d’un tour de France, d'aller à la découverte de postures différentes, de positionnements forts. J’étais intéressé par Vassal et Hondelatte à Bordeaux, Chemetoff et Lion à Paris», dit-il.

«Pour ma part, je suis allée du nord au sud. Arrivée d’Iran en 79, je suis allée à Villeneuve d’Ascq. J’avais des cousins architectes là-bas. C’était un contexte motivant. A Montpellier, je disposais d’une grande liberté. Ce n’était aucunement dogmatique», assure Bita Azimi.

Bref, autant de parcours que de personnalités. «Nous avions toutefois, tous les trois, une culture commune que nous n’arrivions pas à identifier au début», affirment les associés. Réunis un temps autour de Jean-Patrice Calori pour réaliser le lycée Jules Ferry à Cannes, ils finirent par s’harmoniser.

«La question du travail collectif nécessite d’avoir une lecture commune du projet. Ce n’est pas rentable en soi, d’autant plus que nous ne sommes jamais dans le consensus. Nous ne pouvons pas être dilettantes. C’est une course de fond où les kilomètres sont tous particuliers. Nous ne ressentons pas la même chose au vingtième et au trentième kilomètres», assure Jean-Patrice Calori. Pour CAB, dix ans déjà.

L’agence mêle les voix. Au risque de la cacophonie ? Bita Azimi préfère évoquer une «anarchie intéressante». «Evidemment, l’anarchie ne peut fonctionner que si chacun s’autogère car nous avons l’idée forte d’être ensemble», assure-t-elle.

Pour Marc Botineau, outre l’importance du travail à six mains, l’exercice collectif impose «d’être toujours dans la soustraction». «Chacun amène sur les projets sa petite histoire personnelle, ses obsessions, qui passent alors le filtre des deux autres. Il se produit à la fin un assèchement du projet, qui aboutit à une 'écriture blanche'», dit-il.

«Il s’agit donc d’épurer le projet, de le simplifier, de le rendre silencieux», assure Bita Azimi. D’où un parti bien souvent abrupt.

«Notre production ne fait pas dans la politesse, elle peut être parfois une réponse brutale mais c'est toujours un travail de synthèse, qui cherche une évidence», poursuit Marc Botineau.

Ce qui, par conséquent, lie les associés est la volonté d’«être dans une position de résistance, de ne pas être dans un système de ventre mou. De se montrer combatif aussi. De fait, notre état n’en est que plus passionnel», disent-ils.

L’attitude est d’autant pertinente qu’en accord avec le contexte naturel. Topographie et météorologie incluses ; en d’autres termes, la pente et le soleil. «Face à la force du paysage, nous ne pouvons pas être dans l’anecdote. Dès lors que nous commençons par dessiner une façade, nous ratons le projet», soutient Jean-Patrice Calori.

«Nous ne pouvons pas être dans la subtilité, dans le dessin et la modénature. Il nous faut travailler la profondeur et l’épaisseur. L’important est le jeu des volumes dans la lumière», poursuit-il.

«A la fin du gros oeuvre, il y a toujours l’angoisse de ne pas retrouver le bâtiment, c’est le moment de vérité», reprend Bita Azimi. «Eviter le second oeuvre est une clef. Le lycée Jules Ferry n’a jamais été aussi beau qu’à la fin du gros oeuvre. C’est l’une de nos directions de travail», affirme Marc Botineau.

04(@SergeDemailly)_S.jpg Le sud impose de fait sa «dramaturgie». «Tout est exacerbé. On devient un peu metteurs en scène. Il y a un côté tragique d’être toujours entre ombre et lumière», déclare Bita Azimi. En tête, les arènes de Séville, Carmen...

Pour qui connaît la Riviera, la vue sinon l’aperçu de la mer est de prime importance et le relief aide à satisfaire l’envie. Toutefois, l’architecte prévient : «le rapport à la mer est un thème inépuisable. Devant des vues exceptionnelles, on a besoin de lieux de repli. La mer parle autant de la mort que de sea, sex & sun».

De ce constat, les trois associés posent la question de la façade arrière. «Il s’agit de compenser l’afflux de vues», indique Jean-Patrice Calori. Pour preuve, le Riviera Palace, un hôtel fin de siècle face à la mer dont l’arrière propose un jardin d’hiver sous une verrière Eiffel. Rien de vraiment neuf sous le soleil. Sauf que.

«Nous travaillons sur des archétypes où nous tentons d’intégrer les questions liées à la technique et à l’innovation. Ces archétypes tels que les viaducs, les murs de soutènement, les serres, les restanques qui ont façonné le paysage sont de la matière à projet au même titre que site ou programme. Partant de là, nous cherchons à les réadapter ; ils sont les leviers vers autre chose», explique Jean-Patrice Calori.

Aussi, tous trois évoquent à l’unisson le «faire avec». Même avec la norme. «Nous nous servons de la norme pour être hors norme, comme en aïkido où l'on utilise la force de l’adversaire», sourit Marc Botineau.

«Nous avons pu faire accepter des dispositifs parce qu’ils étaient durables ou en accord avec les règlementations PMR. A Cannes, nous avons pu proposer pour des logements sociaux BBC des systèmes de coursives et des entrées par des jardins d’hiver habituellement refusés», explique Jean-Patrice Calori.

05(@SergeDemailly).jpgCela écrit, CAB use de chaque élément pour se raccrocher à un environnement fait d’infrastructures, d’autoroutes, de ponts, de serres, de murs de soutènement, de saignées… Jusqu’aux environs de Monaco, parmi les immeubles chandelles : «une situation schizophrénique passant du village de Pagnol à New York».

«De projet en projet, nous contestons bien des choses. Nous poursuivons nos dispositifs et nous faisons même un classeur d’expérimentations», révèle Jean-Patrice Calori.

Alors, provocateurs, les associés de CAB ? Et si respectueux des modes de vie. «Il faut être vigilant avec l’idée de l’ultra-confort. La question de l’intimité ne doit pas devenir un frein au vivre ensemble. Dans certains quartiers, on continue à mettre la chaise dans la rue...», suggère Bita Azimi.

«Nous travaillons souvent nos projets en les concevant comme une extension de l’espace public. Sur le projet des logements à Cannes, nous voulions faire l'inverse, prolonger l'espace privé dans l'espace public, faire en sorte que les habitants puissent sortir une chaise devant leur porte. Il s’agit donc pour nous d’être généreux dans les parties communes», expose Marc Botineau.

A titre d’exemple, un projet avec «deux aventuriers de l’immobilier comme il y en a beaucoup sur la côte». «Ils s’attendaient à une architecture de balustres et génoises. Pour nous, il s’agissait de trouver les moyens de rendre le projet rentable afin de leur faire accepter une architecture qui leur faisait a priori peur. Pour ce faire, nous avons donné un usage à toutes les toitures...», indique Jean-Patrice Calori.

La villa Malaparte n’est pas loin. Le Thoronet, Chirico, les natures mortes, non plus.

«Notre travail s’est construit de façon empirique. Nous essayons d’avancer avec sensibilité mais sans sensiblerie», souligne Bita Azimi.

06(@SergeDemailly).jpgL’approche s’est construite de façon empirique sans qu’aucune autre pratique extérieure ne vienne intervenir dans les réflexes de chacun. «Nous n’avons qu’une culture d’agence, celle de CAB. Nous avons commencé à trois ; aujourd’hui, nous sommes huit ou neuf», indique Marc Botineau.

De l’aveu des architectes, leur futur, c’est de pouvoir continuer à travailler ensemble. «Nous travaillons sur des échelles qui nous permettent de garder une maîtrise sur tous les moments du projet. D’autres échelles impliqueraient d’autres méthodes de travail et le rapport au projet en changerait inévitablement...», concède Jean-Patrice Calori.

Sur la table, les revues sont désormais ouvertes sur chaque réalisation. Autant d’architectures que de «scénographies singulières».

Allez, un dernier verre. A la santé de CAB !

Jean-Philippe Hugron

07(@SergeDemailly)_B.jpg

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