Dans un article publié le 19 mars 2012 dans le quotidien russe 'Kommersant', la journaliste Maria Sidelnikova revient sur la controverse liée au centre orthodoxe russe à Paris, prévu quai Branly, à deux pas de la Tour Eiffel. Le projet, attribué au bureau de Manuel Nuñez, 'SADE SARL', en collaboration avec l'agence russe 'Arch Group', doit être livré en 2014. Peut-être...
Contexte
La diaspora russe est chaque jour plus présente à Paris. Dans les rues, les transports, les restaurants, les commerces, la langue russe résonne. Et cette diaspora, post-communiste, n’a pas les mêmes caractéristiques que celle qui arriva à Paris dans la première moitié du XXe siècle.
Plus de 20 ans après la chute du régime des soviets, la Russie s’est métamorphosée (du moins ses grandes villes...) et aspire aujourd’hui à un mode de vie occidental. Sauf que, malgré 70 ans d’athéisme d’Etat, la Russie est chaque jour plus croyante. On bâtit des églises, on reconstruit et restaure les anciennes... et on en érige de nouvelles à l’étranger.
Ainsi, en 2010, un concours international est lancé pour la construction d’un gigantesque centre spirituel et religieux orthodoxe russe (le plus grand hors de Russie) sur les berges de Seine, à deux pas de la Tour-Eiffel et du quai Branly. Le centre a pour but de rassembler la diaspora Russo-Parisienne huppée autour de l’orthodoxie.
L’agence 'SADE SARL' de l’espagnol Manuel Nuñez, en collaboration avec l’agence russe 'Arch Group', a emporté le morceau devant Wilmotte & Associés, Mosproekt et Frédéric Borel & Associés.
Sauf que, un an plus tard, les relations se tendent entre les vainqueurs, les Russes d’Arch Group accusant Manuel Nuñez de s’être approprié le projet en y apportant trop de modifications personnelles.
A cela vient s’ajouter la réaction de Bertrand Delanoë, maire de Paris qui, s’il n’a aucun souci avec le programme, semble très loin d’apprécier les qualités d’un ouvrage ainsi conçu en plein coeur de Paris.
KC
LE MAIRE VS LES COUPOLES
Maria Sidelnikova | Kommersant
MOSCOU - Un an à peine après l’annonce des résultats du concours pour la réalisation d’un nouveau centre spirituel orthodoxe russe sur le quai Branly à Paris, le projet s’est trouvé un adversaire aussi inattendu qu’influent : le maire de Paris. En effet, Bertrand Delanoë trouve ce projet pompeux, qualifie son architecture de «parodie» et tente d’empêcher la délivrance du permis de construire.
Le destin du futur centre orthodoxe russe à Paris avait été scellé dès 2007 lorsque le président français Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à l’époque, avait rencontré le Patriarche Alexis II (décédé en décembre 2008). Ce dernier l’avait convaincu de la nécessité de construire un grand centre religieux russe à Paris. En fait, le seul et unique lieu de culte orthodoxe russe d’envergure est à ce jour la cathédrale Alexandre Nevski, construite au XIXe siècle et qui n’appartient pas au Patriarcat de Moscou. Ce dernier ne possède qu’une minuscule église située dans le XVe arrondissement.
Quand le projet eut reçu la bénédiction du président Sarkozy, restait à trouver l’endroit correspondant à l’envergure de sa conception. Justement, l’Etat français avait mis en vente, en 2009, un terrain de 4.200m² en plein coeur du prestigieux VIIe arrondissement parisien. Situé le long du quai Branly, à deux pas de la Tour Eiffel, il avait longtemps été la propriété de Météo France, qui y avait installé son siège. Une aubaine pour la Russie qui fut la première à revendiquer ce terrain, devant le Canada et l’Arabie Saoudite.
Les conditions d’attribution étaient simples : celui qui proposait la plus grosse somme repartait avec le terrain. Ainsi, le Canada sentit très vite qu’il ne faisait pas le poids face à deux géants pétroliers. Et c’est finalement la Russie qui remporta cette vente aux enchères. D’après les sources officielles, le gouvernement russe a déboursé la somme de 60 millions d’euros.
En 2010, le bureau administratif du président russe, instigateur du projet, annonça l’ouverture d’un concours international d'architecture pour la construction d’une église orthodoxe ainsi que plusieurs autres bâtiments à des fins culturelles et spirituelles. Le concours se déroula en deux étapes et, en 2011, représentants de l’Eglise, fonctionnaires et architectes français et russes déclarèrent vainqueurs le projet conjoint de l’espagnol Manuel Nuñez-Yanovski ('SADE SARL') et du bureau russe d’architecture 'Arch Group' (Alexeï Goryaïnov, Mikhaïl Krymov).
Sur les esquisses, un temple traditionnel à cinq coupoles au-dessus desquelles s’étend un toit voilé. Autour, une salle de séminaires et une bibliothèque, l’ensemble se trouvant au sein d’un vaste et calme jardin.
Sur les perspectives, la Tour Eiffel. Les coupoles ornées de croix orthodoxes s’élèvent à une hauteur de 27m et sont éclairées la nuit d’une lumière dorée. Non loin de là, la Tour Eiffel brille de ses mille feux argentés. Pas très orthodoxe mais fascinant tout de même.
Le choix du jury vit s’élever grand nombre de critiques. Au cours de la compétition, il fut question de favoritisme, de lobbying et avancé que le projet aurait été choisi par deux dirigeants russes en compagnie du Patriarche et approuvé par le président français et le maire de Paris. Les journalistes français qualifiaient pourtant les coupoles d’«oignons dorés» tandis qu’à Moscou, on comparait le temple à un centre commercial.
Cependant, même les plus fervents opposants au projet ont reconnu sa modernité et son audace, peu habituelles dans le domaine de l’architecture orthodoxe. Peu de temps après le concours, il fut donc annoncé que le projet était d’ores et déjà en attente d’approbation, que la construction devrait débuter en 2012, (un contrat avec la société française Bouygues ayant été signé) et les mauvaises langues se turent peu à peu.
Pendant ce temps, les vainqueurs du projet durent se séparer de deux de leurs architectes, Alexeï Goryaïnov et Mikhaïl Krymov. D’après ce dernier, une des conditions du concours était de posséder une licence française. Ainsi, seules les agences cosmopolites pouvaient y participer. Arch Group proposa à Manuel Nuñez-Yanovski, dont le bureau d’architecture 'SADE SARL' est basé à Paris, de collaborer avec eux pour ce projet. Ils prirent alors une décision à l’amiable : en cas de victoire de l’un des deux, ils travailleraient ensemble.
Finalement, l’architecte espagnol préféra faire cavalier seul et être seul propriétaire légitime du projet. Il racheta les droits d’auteur à Arch Group, paya les honoraires et assura que Mikhaïl Krymov et Alexeï Goryaïnov seraient cités en tant que collaborateurs.
Les associés d’Arch Group ne sont plus certains de vouloir l’être... «Nous pensons que Manuel Yanovski a apporté beaucoup trop de modifications au projet. Il va sans dire que le projet qui a remporté le concours est très loin de celui qui avait été soumis à la préfecture de Paris pour approbation. Nous sommes aujourd’hui préoccupés par le sort du projet et pensons qu’il nécessitait certainement plusieurs améliorations. Il est important de savoir comment cela va continuer et si le résultat de ce qui était censé devenir un magnifique bâtiment s’avère être une farce. Nous réfléchissons sérieusement à renoncer aux droits d’auteurs», expliquent-ils.
Manuel Nuñez-Yanovski a, quant à lui, nié ces accusations comparant le projet à «une chenille qui devient papillon». «Le projet n’a pas changé. Durant onze mois, il a mûri. Je continue de me tenir aux bases et de respecter chaque point clef. Néanmoins, il nécessite une adaptation aux aspects urbains, fonctionnels et économiques. Il faut être un véritable expert pour voir une différence entre ce qu’il 'était' et ce qu’il 'est devenu'», se défend-il.
Pourtant, un oeil professionnel ne peut ignorer les changements apportés au couvercle en verre : plus lourd et plus volumineux, il fait plus qu’onduler discrètement au-dessus des coupoles. Désormais, il vole littéralement.
Il fut également décidé de déplacer le parking dans les sous-sols tandis que l’aménagement d’une crypte, d’une salle de concerts et de locaux techniques est désormais également envisagé. Les salles de séminaires seront quant à elles remplacées par des salles de classes pour enfants et des lieux de résidences pour les pèlerins.
Selon l’architecte espagnol, à la demande du Patriarche de Moscou, le temple lui-même devra être simplifié : «Moscou a demandé, afin que l’édifice reste proche de l’architecture locale, qu’il soit conçu d’après les canons classiques de l’époque roublevienne pour ne pas imposer aux Français un style 'à la russe'. L’Eglise devra être plus simple et élégante».
En tout état de cause, ni le premier, ni le second projet ne plaisent à Bernard Delanoë, le maire de Paris. Le 27 février dernier, près d'un mois après que la Russie ait présenté pour approbation les documents nécessaires à la préfecture (dernière étape avant la construction), ce dernier a fait une déclaration scandaleuse : «Sans remettre en cause le principe de cet édifice ni la place d’une architecture contemporaine, inventive et respectueuse du patrimoine de Paris, le projet, tel qu’il a été proposé, ne saurait convenir. En effet, son architecture de pastiche relève d’une ostentation tout à fait inadaptée au site classé au patrimoine mondial de l’Unesco ou à la perspective de la Tour Eiffel. Il s’agit du visage même de l’orthodoxie dans notre capitale et dans le monde entier. Et celle-ci vaut mieux que ce projet médiocre imaginé à la hâte»*.
Le maire de Paris a ainsi fait appel à l’Unesco, les berges de Seine étant placées sous sa protection depuis 1991, lui demandant de n’attribuer d’autorisation de construction en aucun cas sans l’accord d’experts internationaux. Selon Bertrand Delanoë, l’architecture du temple devra être moins «parodiée et encombrante» et s’inscrire correctement dans l’environnement architectural des berges de Seine.
Après maintes délibérations, Bertrand Delanoë a fait savoir aux «autorités» qu’il était «impossible de négocier avec les Russes» et que la seule solution était «de refaire un nouveau concours architectural».
En vérité, cette réaction du maire de Paris est loin d’avoir attiré les foules et rares sont ceux qui s’y intéressent à l’heure actuelle. Dans le droit français, il existe deux types de permis de construire : l’un peut être accordé par la ville, l’autre par l’Etat. Dans la plupart des cas, lorsqu’il s’agit du territoire parisien, c’est à la mairie de la ville que revient la décision. Mais ici, la décision fut prise au niveau de l’Etat. Par conséquent, l’Etat français s’est engagé à donner une réponse dans un délai de six mois (en l’occurrence d’ici le 31 juillet).
Ainsi, c’est de la préfecture et non de la mairie que viendra la décision finale. Le maire, lui, peut uniquement «transmettre ses recommandations». C’est bien ce qu’il a fait. Dans le cabinet du maire, on est certain que les Etats russes et français ont délibérément choisi de contourner les problèmes et de faire les choses à leur manière.
Qui plus est, la mairie du VIIe arrondissement de Paris approuve quant à elle pleinement le projet et se dit même outrée de la réaction du maire de la ville. «Il est impuissant face à cette situation. Il sent qu’il n’a pas l’autorité qu’il souhaiterait avoir dans cette affaire et cela le met en colère. Mais c’est là son problème, pas le nôtre. La seule chose qu’il peut faire : s’en remettre à la justice», a déclaré Eric Hélard, conseiller du maire du VIIe arrondissement de Paris**.
Maria Sidelnikova | Kommersant | Russie
19-03-2012
Adapté par : Kyrill Convenant
* Les citations de Bertrand Delanoë sont la traduction des propos rapportés par la journaliste de Kommersant dans son article
** Il s’agit d’une erreur, Eric Hélard est conseiller de Paris et délégué auprès du maire du XVIe arrondissement de Paris
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M | Commun des mortels. | 25-08-2012 à 02:27:00
Que de vantardise dans ce projet. Clinquant au possible.
123 | architecte | 02-07-2012 à 12:08:00
1/ Yves, reflechi la prochaine fois avant de dire de la merde.
2/ Ce projet est une horreur. J'ai vraiment du mal à comprendre que ce genre d'architecture puisse être envisagée sur les quai de Seine en plein coeur de Paris.
yves | Ile de France | 01-07-2012 à 11:55:00
s'il s agissait de construire une Mosquée, Monsieur Delanoé ferait tout pour favoriser le projet! Mais là il s'agit d'un édifice chrétien et de plus de l'orthodoxie qui reste ferme sur les valeurs évangéliques.
Que peut-on attendre d'un Maire en tête du défilé de la gaypraid! La décadence occidentale ou s'arrêtera t'elle? Chacun est libre dans la vie privé de faire se que bon lui semble, mais delà à faire l’apologie de toutes les turpitudes il y a une marge que l'on ne doit pas dépasser. Quel exemple pour la jeunesse!
@zouarn | urbaniste | 28-06-2012 à 16:17:00
Etonnant qu'il n'y ait pas une levée de bouclier plus virulente de la part des parisiens contre ce projet hors contexte qui fait totalement fi de l'esprit du lieu.
lipo70 | architecte | 28-06-2012 à 09:18:00
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
Plus personne n'aurait donc faim dans ce monde, et on ne nous a rien dit???
mat | architecte | grand paris | 27-06-2012 à 23:47:00
les religions sont elles durables elles ont passé plus de deux milles ans ok mais après?
les russes savent ils que si leur projet est HQE, il peuvent peut être construire 20% de surface en plus?
Un petit centre commercial de luxe par exemple?
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