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Mexique | Lettre à Goebbels (12-09-2012)

Max Cetto, jeune architecte allemand de trente ans, adresse en 1933 une lettre à Goebbels par l’intermédiaire d’une revue d’architecture suisse. La missive témoigne d’une époque de doute marquée par la violence du nouveau régime nazi. Le magazine mexicain Arquine, sous la plume d’Oscar Ramirez, propose dans son édition du 5 avril 2012 de revenir sur l’histoire de celui qui, par la force des événements, est venu s’installer à Mexico.

Mexico | Maximiliano Ludwig Carl Cetto

Contexte
1933. Une année marquée dans ses premiers mois par la suspension des libertés garanties par la constitution de Weimar, par l’incendie du Reichstag, par des dizaines de milliers d’arrestations abusives, par la condamnation de l’art dit «dégénéré», par l’exil des élites intellectuelles, par les premiers autodafés orchestrés par le nouveau pouvoir.
C’est dans ce contexte que Max Cetto adresse sa lettre à Goebbels* et se montre dans l’expectative.
JPhH

DE CETTO A GOEBBELS
Oscar Ramírez | Arquine

MEXICO - Exilé politique du troisième Reich, le jeune Maximiliano Ludwig Carl Cetto (Coblence, 1903 - Mexico, 1980) est arrivé au Mexique à 36 ans. Après avoir étudié à l’université technique de Darmstadt puis à celle de Berlin - où il eut comme maîtres Heinrich Wölfflin et Hans Poelzig - il reçut le titre d’ingénieur et d’architecte en 1926. Deux ans plus tard, il compte parmi les membres fondateurs du Congrès International d’Architecture Moderne (CIAM).

En 1932, il participe au concours pour le siège de la Ligue des Nations à Genève. Avant d’émigrer à San Francisco, où il travailla avec Richard Neutra jusqu’en 1939, époque où il fit le voyage pour Mexico en vue de collaborer avec Jorge Rubio et Luis Barragán, Max Cetto écrivit une lettre destinée au Dr. Goebbels, ministre du Reich de l’Education du Peuple et de la Propagande.

Datée de mai 1933, cette lettre dénote la posture radicale de l’architecte allemand. Ecrite depuis Francfort peu de temps avant son trentième anniversaire, la lettre témoigne d’une attente quant à la nouvelle politique culturelle national-socialiste. Max Cetto est décédé le 5 avril 1980 à 77 ans. Radicale, cette lettre contient des critiques subtiles rédigées sobrement. L’expéditeur assume un langage et véhicule un discours solide face à l’autoritarisme imposé. 

La lettre, dans sa traduction ci-dessous, a été publiée dans la revue Die Neue Stadt (La nouvelle ville) éditée à Zurich peu après la fermeture de Das Neue Frankfurt.

02(@BundesArchiv)_S.JPGLettre d’un jeune architecte allemand à M. Dr. Goebbels, Ministre du Reich de l’Education du Peuple et de la Propagande

L’art allemand des prochaines décennies sera héroïque, d’un romantisme ferré ; il sera objectif, sans sentimentalisme, gonflé d’un grand pathos nationaliste ; il sera un compromis commun, un lien qui unit les uns aux autres... Ou bien ne sera pas.

Cher M. le Ministre du Reich,

Les phrases qui forment le coeur de votre allocution devant les directeurs de théâtres allemands ont été interprétées dans une atmosphère d’attente, allant même bien au-delà du groupe de personnes directement visé. Elles sont l’expression d’une orientation et d’une norme quant à l’art du nouvel Etat.

Les nombreuses actions isolées de ces dernières semaines ont touché des artistes radicaux - actions compréhensibles du point de vue politique, celui du pouvoir, mais dépourvues d’une ligne directrice intelligible. Elles ont été, pour cette raison, exposées au risque d’être considérées comme mesquines et réactionnaires.

Il est certain que, dans un premier temps, les dirigeants les plus importants durent, face à l’impératif de donner du pain chaque jour, s’occuper de sujets plus urgents que la protection de l’art, produit noble - comme le vin - et non de première nécessité. 

Au bout du compte, ils n’ont pas pu s’empêcher de remarquer combien ces interventions lourdes et imprudentes ont servi à soulager une jalousie professionnelle de type libéral ce, sous le prétexte de l’élévation nationale. Combien aussi une mentalité d’artisans stériles et aigris, derrière le blason éthique de l’idéologie, ont préparé de mauvais coups à l’encontre de collègues plus chanceux, sans prêter attention d’ailleurs s’ils avaient été favorisés par les musées d’Etat ou - mieux encore - par les muses divines. [...]

J’espère que, suite à votre discours, lequel tenait lieu de programme de lutte sans égard contre le dilettantisme, ces héros vaillants dès qu’il s’agissait de détruire des tableaux abandonneront leurs gourdins. Quand le nouvel Etat sera davantage certain de sa pureté, il sera plus facile d’accorder aux artistes un bref moment pour respirer librement, un temps durant lequel cet Etat pourra arriver à la conviction - si seulement il en était ainsi - que ses visées idéales coïncident avec les peintures de ces artistes, avec les rêves nés dans leur coeur, rêves qui ne sont en aucune façon matérialistes. 

Alors, ce nouvel Etat saura apprécier aussi l’attitude des plus réfléchis puisqu’il comprendra que ceux qui, depuis le 30 janvier, ne se sont toujours pas décidés à l’adhésion, pourraient se considérer frères spirituels des pionniers les plus vaillants plus que cette infinité de lèche-bottes agiles et habiles, avides de commerces.

J’espère qu’un jour la vapeur se dissipera et que ces imperturbables verront qu’il est en train de se cristalliser au sein même de la nouveauté un contenu noble. Non seulement la phrase du premier ministre Goering s’en trouve confirmé - à savoir qu’il est plus facile de convertir, avec le temps, un grand artiste en bon national-socialiste, que de convertir un petit membre du parti en grand artiste - mais aussi que chacun - le grand artiste et le petit membre du parti - occupe la place qui lui corresponde.

Pour le moment, la majeure partie d’entre nous qui ne sommes pas membres du parti a le sentiment de ne pas en avoir besoin. Pour le moment, l’attitude négative face au mauvais goût nationaliste et la promesse de mesures efficaces contre la profusion de produits issus du plus ingénieux dilettantisme sont l’unique consolation positive de l’artiste plastique. Il reste alors l’espoir que la généralisation d’une telle attitude empêche que le talent soit remplacé par l’idéologie.

Plus concrètement, les propositions officielles sont rédigées dans le champ du cinéma et du théâtre et une promesse culturelle encore plus forte est l’institution d’une Olympiade de chants, proclamée, avec votre autorisation, par le Dr Layhausen. Vous en conviendrez, la muse dramatique, prévenant le choc des disciplines, sera chargée d’énergie et donnera lieu à un resurgissement.

Mais que se passe-t-il avec l’autre art majeur, celui qui réunit tous les champs de la création humaine comme, de manière semblable, le fait le drame de haut vol et qui, comme celui-ci et de manière semblable, donnera en des temps futurs le juste témoignage de l’Etat, survivant ? Que se passe-t-il donc avec l’art de construire ? 

Il est certain que ce thème a déjà été discuté et il existe, depuis, un livre qui traite en une manière synthétique l’architecture du Troisième Reich. Nous osons espérer que son auteur, Karl Willy Straub, n’a pas été autorisé à dire tout ce qu’il dit ou que dorénavant, suite au triomphe du mouvement, il pourra dire avec plus de liberté à ce sujet sur un mode différent.

Avec ce livre, d’aucuns nous associent de nouveau, nous les jeunes, avec une négation : le rejet des travaux architecturaux du siècle passé. Pour caractériser son propos limité par des clichés, il suffit de citer la phrase qui convertit la forme du toit, sans raison aucune, en un symbole idéologique : «le toit à deux pentes est devenu la bannière du mouvement national, comme le toit-terrasse celle de l’approche internationale». [...]

La question de la qualité n’a rien à voir avec ce constat, pas plus qu’avec une autre objection, plus importante pour nous, les jeunes de toutes tendances, à l’encontre de l’idéologie architecturale des professeurs Schultze-Naumburg et Schmitthenner**. Les oeuvres qu’ils soutiennent portent aux nues consciemment ou inconsciemment l’idéal bourgeois d’une propriété assurée ; elles représentent une expression de la condition de gens logés, contents et satisfaits qui assurément ne font pas battre nos coeurs militants.

La maison individuelle, quand bien même construite dans un style dépassé et extrêmement personnel, ne pourra seulement rendre heureux ses propriétaires si elle se convertit en un «miroir de la personnalité», faisant sentir «qu’elle est plus qu’un simple rouage dans un grand engrenage». Il serait possible de citer plus qu’il n’en faut d’autres phrases du livre susmentionné, notamment sur le thème «individualisme et collectivisme en architecture» pour mettre en évidence que ce livret se dirige tant contre l’éthos de la communauté, actuellement chargé de nouvelles énergies, comme à l’encontre de l’esprit authentique de l’architecture moderne, profondément incomprise dans son essence. [...]

La question de l’individualisme en architecture se pose et, avec elle, l’idée que l’attitude véritablement socialiste, celle des architectes radicaux avec leur goût indistinct pour l’uniforme, comme leur audace révolutionnaire, devrait être reliée au victorieux mouvement politique, si celui-ci est conforme avec ses principes.

Cette génération d’architectes tient pour disponibles, ce depuis bien des années, les disciplines formelles. Elle en a élaboré les bases intellectuelles, celles que doit partager un Etat comme le nouvel Etat allemand. Pour cette raison, elle a été l’objet d’hostilités de la part de petits-bourgeois de toutes tendances qui maintenant, avec l’auteur du livret mentionné, voudraient les voir victimes du crépuscule des dieux. 

Ils nous reprochent que le caractère national - depuis toujours le plus naturel pour nos coeurs - ne figure pas explicitement et avec suffisamment d’emphase sur notre bannière : quelle ironie du sort, dès lors qu’il s’agit d’une approche architecturale spécifiquement allemande dont le caractère particulier a commencé à bénéficier d’un prestige mondial. […]

Mais il est certain que, de par son objectivité opposée à tout individualisme sentimental, de par sa sensibilité héroïque et sa ferveur constructive, mais surtout de par l’implacabilité et la pureté de sa volonté de forme dont l’esprit coïncide avec ce que, vous, monsieur le ministre du Reich, demandez, l’architecture radicale pourrait construire pour les siècles à venir le monument de pierre d’un art d’Etat, allemand et audacieux.

Un art qui refléterait peut-être le sens qui exprimerait de façon visionnaire les mots de Gottfried Benn : «Une conception du monde anti-métaphysique, certes, mais alors artistique». Cette phrase, issue de La volonté du pouvoir de Nietzsche toucherait alors une signification définitive ; elle toucherait pour l’Allemand un caractère profondément sérieux, signalerait une sortie ultime de ses pertes de valeurs, de ses manies, de ses ivresses, de ses terribles énigmes : le but, la foi, la victoire s’appelleraient alors la loi de la forme. 

Elle se convertirait alors pour lui en un devoir national : celui de s’approcher, en luttant, en luttant contre la lutte de sa vie, aux choses qui ne s’obtiennent pas par la lutte et que les peuples les plus anciens et les plus heureux ont possédé sans avoir lutté et ce, depuis leur jeunesse, grâce à des prédispositions et des restrictions, grâce au ciel et à la mer : le sens de l’espace et de la proportion, la magie de la réalisation, la fixation d’un style [...] A partir des dernières tensions formelles, de l’extrême intellectualisation jusqu’aux limites de l’immatérialité, se formera peut-être une nouvelle réalité éthique depuis le nihilisme.

Voilà un important problème pour notre peuple [...] lequel demeure, respectueusement, dans l’expectative.

Mes salutations,

Max Cetto
Francfort sur le Main, mai 1933

Oscar Ramírez | Arquine | Mexico
05-04-2012
Adapté par : Jean-Philippe Hugron

* Cette lettre, traduite de l’allemand en espagnol par Mariana Frenk Westheim, amie de la famille Cetto, a été republiée dans Max Cetto (1903-1980), arquitecto mexicano-alemán (1995), un livre de Susanne Dussel Peters, publié par l’Université Autonome Metropolitaine
** Paul Schultze-Naumburg et Paul Schmitthenner, deux architectes allemands, sont les figures majeures de l’architecture néo-germanique, un mouvement opposé à l’architecture moderne telle que pensée par Walter Gropius, entre autres.

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