Dans un article paru le 18 juin 2012 dans le quotidien malaisien The Star, le journaliste Andrew Sia souligne que si l’architecture malaisienne, entre autres 'industries créatives' du pays, n’est pas encore à la hauteur de la qualité promue par la scène internationale, y voir les lacunes d’un système dénué de concours. Ou comment la compétition, favorisant la qualité, est gage de compétitivité.
Contexte
Selon Boon Che Wee, ancien président du Pertubuhan Akitek Malaysia (PAM, l’Institut d’Architecture de Malaisie), «il n’y a pas, en Malaisie, d’institution chargée de coordonner les industries créatives. Nous ne savons pas à quel ministère nous adresser». En fait, les architectes malaisiens sont rattachés au secteur de la construction, selon l’article paru le 18 juin dernier dans The Star.
Une situation qui n’est pas sans rappeler la complexe tutelle des architectes français - hier inscrits dans la case patrimoine du Ministère de la Culture, aujourd’hui confondus aux arts plastiques, au design et à la mode -.
D’autant plus quand Boon Che Wee, appelant à la création d’une institution malaisienne dédiée à la conception, à l’image du Design Council de Singapour opérant sous la tutelle du Ministère du Développement, se dit inquiet «si un tel Conseil de la conception était attribué au Ministère de la Culture car alors toute création serait muséifiée».
Le changement, c’est maintenant, là-bas comme ici.
EB
AMELIORER L’ARCHITECTURE EN MALAISIE
Andrew Sia | The Star online
KUALA LUMPUR - Quelle serait la meilleure manière d’améliorer l’architecture malaisienne ? La réponse est simple : assurer la compétitivité en augmentant les concours !
«Parmi les bâtiments les plus iconiques de Paris, quelques-uns sont issus de concours internationaux», souligne Boon Che Wee, ancien président du Pertubuhan Akitek Malaysia (PAM, l’Institut d’Architecture de Malaisie).
Par exemple, la Tour Eiffel tient son nom de son concepteur, Gustave Eiffel, lequel soumit sa proposition parmi 700 candidatures pour l’édification d’une structure commémorant le centenaire de la Révolution Française en 1889.
Par ailleurs, en 1971, un concours pour un nouveau centre culturel à Paris fit l’objet de 650 candidatures. Avec ses escalators et canalisations placées à l’extérieur du bâtiment, libérant ainsi l’espace intérieur pour l’exposition d’oeuvres d’art, le projet lauréat était en rupture totale avec les conventions architecturales de l’époque. Aujourd’hui, le Centre Pompidou accueille environ 25.000 visiteurs par jour.
Ces bâtiments emblématiques auraient-ils été aussi innovants si le gouvernement français avait décerné ces projets à un ou deux architectes dans le cadre de concours fermés ?
«Actuellement, aucun bâtiment public n’est conçu, en Malaisie, dans le cadre de concours ouverts», observe Saifuddin Ahmad, actuel président du PAM. «Même quand il y a concours, les architectes sont présélectionnés. Le PAM souhaite promouvoir les concours. En tant qu’Institut d’architecture, nous souhaitons encourager l’égalité des chances dans le cadre de telles procédures».
Boon Che Wee ajoute qu’un tel système ne devrait pas seulement être limité à des bâtiments 'iconiques' mais à toute construction impliquant l’argent du contribuable.
Selon Tan Sri Chan Sau Lai, PDG du groupe immobilier Beneton Properties, «si nous étions suffisamment audacieux, tous les bâtiments publics, disons d’un prix supérieur à MYR 50 millions (soit environ €12,5 millions, ndlr), devraient résulter de la sélection des meilleures propositions dans le cadre de concours d’architecture. Cela offrirait automatiquement à la profession et à l’industrie de la construction une chance de fournir le meilleur».
Valeur ajoutée
Boon Che Wee estime que la Malaisie a grand besoin de booster la qualité en matière de conception. «Imaginons que je vous montre une tasse créée en Malaisie et une autre créée à Milan. Tout en étant identiques, la deuxième sera cent fois mieux vendue que la première car elle est labellisée 'conception milanaise'».
«Prenez la Corée du sud. Dans les années 1980, qui aurait imaginé que LG et Samsung joueraient un jour dans la même cour que les marques internationales ?».
Chan, un architecte devenu promoteur immobilier, se souvient qu’«il y a vingt ans, LG me proposait des ascenseurs pour presque rien. Mais je pensais alors que si je les incluais dans les projets, mes clients jugeraient le bâtiment de qualité inférieure. Aujourd’hui, la Corée du sud devance même le Japon en matière de conception et d’innovation».
Selon Boon Che Wee, Thaïlande et Singapour, ayant pris acte de la valeur ajoutée que représente la créativité, ont mis sur pied des conseils en matière de design pour mener des initiatives de pointe. «Singapour a au moins doublé ses investissements en la matière. Elle compte rattraper la Corée car elle sait désormais qu’une bonne conception représente une valeur ajoutée en termes économiques. Si nous voulons augmenter les revenus de notre pays, nous devons nous aussi promouvoir une véritable culture du design».
En juillet 2012 [a eu] lieu la remise du PAM-Tan Sri Chan Sau Lai Award, lequel récompense les performances exceptionnelles d’étudiants en architecture. C’est la première fois que l’institution, qui décerne annuellement des trophées aux architectes, récompense des étudiants, souligne Chan Che Wee.
«C’est une belle plateforme pour les étudiants. Les professions créatives, que ce soit dans les secteurs de la musique, de la littérature, de la mode, de l’architecture d’intérieur ou de l’architecture, ont besoin de reconnaissance. Les récompenses encouragent à mieux faire», dit-il.
Le PAM a reçu trente-six candidatures. «Nous en avons sélectionné sept, trois étant celles d’étudiants malaisiens, deux venant d’Australie, l’une de Londres et la dernière de Pékin», précise Boon Che Wee. «Nous espérons que notre trophée 'étudiants' offrira un tremplin à de jeunes talents. Par ailleurs, cela permettra aux étudiants malaisiens travaillant à l’étranger de montrer leur travail ici. Nous souhaitons les voir revenir».
Alors que Séoul, Tokyo et Shanghai rivalisent pour devenir Capitale Créative d’Asie (Creative Capital of Asia), les concours d’architecture aideront-ils Kuala Lumpur à prétendre au titre ?
«Nous voulons des concours pour de meilleurs projets», répète Boon Che Wee. Lequel fut déçu par la maison traditionnelle Minangkabau qui représenta la Malaisie à l’Expo Universelle de Shanghai en 2010. «Il n’y a pas de mal à exposer de l’artisanat», dit-il. «Mais cela aurait été encore mieux de mettre l’accent sur un projet illustrant notre créativité contemporaine».
Ses exemples préférés en la matière sont le Menara Mesiniaga (1992) à Subang Jaya, de Hamzah and Yeang et le Securities Commission building (1997) à Bukit Kiara, Kuala Lumpur, de Hijjas Kasturi Associates.
Boon Che Wee met l’accent sur les performances environnementales de ces deux bâtiments. «Ce sont deux parfaits exemples d’une architecture malaisienne progressive, sans aucun doute tropicale mais néanmoins malaisienne, même si l’un et l’autre de ces bâtiments sont dépourvus de motifs traditionnels».
Encourager l’innovation
«Nous pouvons ériger des gratte-ciel à la mesure des tours de New-York... Mais pouvons-nous réaliser des projets irréductiblement malaisiens ?», questionne Chan.
En tout cas, la compétitivité dans le secteur privé encourage sans aucun doute l’innovation. «Depuis les cinq dernières années, l’industrie est de plus en plus compétitive. Tout le monde essaie de construire des bâtiments spectaculaires. Si les bâtiments sont ordinaires, ils ne seront pas bien vendus, les promoteurs sont donc plus réactifs. Ils ont compris qu’une bonne architecture est vendeuse et encourage ainsi la créativité».
Selon Chan, les clients eux-mêmes sont de plus en plus exigeants. «Ils veulent du style, des meilleurs matériaux. Ce que nous construisions il y a vingt ans n’est plus acceptable aujourd’hui. Les gens voyagent et s’attendent, à leur retour en Malaisie, à trouver la même qualité architecturale qu’à l’étranger. Les promoteurs doivent donc réagir».
«Dans les années 1970 et 1980, la qualité n’était pas une priorité pour les promoteurs, lesquels étaient avant tout des entrepreneurs. Aujourd’hui, de nombreuses entreprises de promotion immobilière ont été fondées par des architectes et des ingénieurs. Cela tire l’industrie vers le haut».
Dans ce contexte, le PAM s’attache à améliorer l’image de marque des architectes malaisiens.
«La première chose à faire - et la plus simple - est d’augmenter le nombre de concours. La plupart des projets importants sont généralement attribués à de grosses agences. En organisant des concours, nous offrons une chance aux plus jeunes et aux moins reconnus, pour autant créatifs».
Selon Saifuddin Ahmad, en Grande-Bretagne, le public est même autorisé à voter pour le meilleur projet dans le cadre de certains concours publics (après tout, c’est l’argent du contribuable !).
Afin d’assurer la participation d’architectes locaux, il serait judicieux de rendre obligatoire pour les agences étrangères de répondre aux concours en collaboration avec des architectes malaisiens, estime Chan.
Organisateur du PAM-Tan Sri Chan Sau Lai Award, Boon Che Wee souligne qu’il existe un besoin de reconnaissance chez les architectes et les designers. «Nous avons un lauréat national en littérature et un trophée à destination des meilleurs entrepreneurs mais il n’existe aucun prix récompensant ceux qui travaillent dans d’autres industries créatives».
En comparaison, Singapour a son 'President’s Award', décerné aux meilleures conceptions (dont l’architecture). «Parmi les lauréats, d’aucuns sont Malaisiens», s’amuse Boon Che Wee.
«Chaque année, le PAM et l’Institut des architectes de Singapour organisent un tournoi de golf. Durant la dernière rencontre à Shenzhen, en Chine, je me suis rendu compte que la moitié du contingent de Singapour était composée de Malaisiens !».
Bref, «nous exportons beaucoup nos talents», conclut Chan.
Changer les mentalités
Par ailleurs, Saifuddin Ahmad observe que l’architecture est labellisée 'construction' en Malaisie. «Ainsi, quand le PAM collabore avec le gouvernement, il est difficile de faire en sorte que l’architecture soit reconnue comme faisant partie du champ du design, de l’innovation et de la créativité. Quand Boon et moi-même avons mentionné le mot innovation à un ministre, il nous a dit : 'Ah, cela ne fait pas partie de mon ministère, vous devriez consulter un autre ministère'».
«En Malaisie, il n’y a pas d’acteur chargé de coordonner les industries créatives. Nous ne savons pas à quel ministère nous adresser. Quand je parle conception avec les autorités, elles m’adressent au MDC (Multimedia Development Corp.). Mais la conception n’est pas qu’affaire d’informatique ; elle inclut l’architecture, l’urbanisme, la mode et même le design industriel», ajoute Boon Che Wee.
Selon Paul Lai Chu, du PAM, il y a bien eu des discussions entre le PAM et le gouvernement. «J’ai participé à la Strategic Reform Initiative avec Pemandu (Performance Management and Delivery Unit) durant six semaines. Ils cherchent à changer les choses mais changer les mentalités prend du temps».
Et doit commencer tôt. «Si vous visitez le Louvre à Paris en semaine, non seulement vous y verrez des étudiants mais également des tous petits. Nous devrions nous inspirer de cela».
«Pendant et après la présidence de Boon, le PAM a organisé dix concours d’architecture. Le gouvernement l’a remarqué et s’est adressé à nous pour l’organisation de telles compétitions», ajoute Paul Lai Chu.
Boon Che Wee recommande la création d’une institution à l’image du Design Council de Singapour, qui opère sous la tutelle du Ministère du Développement. «Tout acte de conception apportant de la valeur ajoutée à notre économie doit être promu. Je m’inquiéterais si un Conseil de la conception était attribué au Ministère de la Culture car alors toute création serait muséifiée».
Chan souligne que l’architecture et autres industries de conception peuvent être mises sur le devant de la scène si elles sont soutenues par les politiques. «Le premier ministre s’intéresse aux technologies écologiques. Il a d’ailleurs créé un ministère dédié aux technologies vertes, ce qui montre qu’il est réceptif à de nouvelles idées».
«Il est temps que nous fassions partie des pays qui excellent en art, design et conception architecturale», dit Chan.
«... Et non plus uniquement en badminton», sourit Saifuddin Ahmad.
The Star online | Andrew Sia | Malaisie
18-06-2012
Adapté par : Emmanuelle Borne
Article original : http://thestar.com.my/lifestyle/story.asp?file=/2012/6/18/lifefocus/11478836&sec=lifefocus
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