Dans Le Monde, un article : 'L'Agence française du médicament cherche experts sans lien avec l'industrie'. Comme c'est la rentrée, cela me fait penser à des titres que je ne verrai sans doute jamais : 'Le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment cherche experts sans lien avec les grandes entreprises du bâtiment'... Ou encore : 'Les écoles d'Architecture refuseront tout professeur lié aux entreprises du bâtiment'...
Dans l’article du Monde*, le docteur Cohen s'étonne de ne pas trouver [à l’Agence française du médicament] l'interdiction des invitations - tous frais payés - par des laboratoires à des congrès médicaux. «C'est un conflit d'intérêts majeur. Les industriels ne vous invitent pas pour vos beaux yeux», assure-t-il.
Que dire alors de la connivence architectes-entreprises ?!
L'architecture s'est réduite à la mise en oeuvre de matériaux pré-définis sur des schémas d’organisation des logements ou des bureaux qui ressemblent aux célèbres «chemins de grue» des années 60-70. La politique de valorisation des «composants industriels du bâtiment», lancée dès les premières années de l'ère Mitterrand, a définitivement liquidé le savoir-faire des artisans, basé sur l'assemblage, pour favoriser le 'collage' de matériaux de moindre qualité (voir l'engouement en France pour le PVC). Lequel 'collage' utilise des équipes de pose, venant de tous les horizons de l'Europe, pour des interventions ponctuelles et très peu rémunérées.
D’aucuns prétendirent chercher à réduire les coûts dans le bâtiment ; cela se fit au prix d'une déqualification généralisée, d'un renforcement dément des grands majors du bâtiment et de leurs filiales et du développement de la sous-traitance. Cette politique fut chapeautée par le ministère de l'Equipement sous le nom d''Habitat 88' où se rencontraient de nombreux architectes et industriels intéressés à la rentabilisation du bâtiment.
Cela aboutit à réduire la masse salariale en déqualifiant les ouvriers du bâtiment, en réduisant leurs temps d'intervention sur le chantier, en leur retirant toute vision continue et cohérente du chantier, en leur niant toute maîtrise de leur travail... Cela permit également de réduire la qualité des matériaux en favorisant le PVC, le parpaing, les plaques de plâtre et le béton au détriment du bois et de l'acier.
L'influence de cette politique sur l'architecture fut énorme et les recherches formelles des années 70, liées à des recherches sociales et spatiales sur le rapport usage / architecture, furent étouffées. La pression des grandes entreprises parvint à réduire l'architecture à un travail de façades sur un entassement de cellules pré-définies et totalement dessinées par des normes et des modes de financements.
Les normes issues, entre autres, de l'accessibilité aux personnes à mobilité réduite et de la réduction des déperditions thermiques ont servi à liquider sûrement tout travail formel sur l'ensemble du bâtiment pour en réduire le dessin à des schémas pré-dessinés. L'architecture (re)devint l'art d’accommoder les «cages à lapins» de façades néo-classiques, d'éléments architectoniques se prétendant une «nouvelle écriture architecturale», de balcons plus ou moins tordus, etc.
Parallèlement, l'originalité dans l'acte d'habiter ou de travailler fut réduite à la couleur de la porte de son bureau ou à la rutilance de l'interphone, ramenant toute différenciation sociale à des échelles de valeurs hiérarchisées. A une architecture médiocre correspond un urbanisme médiocre constitué de slogans racoleurs, de concepts mal interprétés, d'arguments baratineurs qui flattent l'élu ignare.
La vague de Développement Durable en a rajouté une belle couche transformant le plus laid lotissement en vertueux écoquartier ! Un petit coup de paysagisme de pépiniériste là-dessus rajoutant quelques arbres rachitiques dont on tait le fait qu'ils auront atteint leur dimension d'adulte quand certainement le bâti aura fondu sur place.
Aujourd'hui, nous vivons la mainmise définitive sur l'architecture par les majors du bâtiment à travers les systèmes de conception-construction où l'architecte n'est plus qu'un pion au service de l'entreprise. Ce système favorise tous les arrangements entre maître d'ouvrage et entreprises, mettant de côté l'architecte et son architecture. Les maîtres d'ouvrage, eux-mêmes fortement sous-qualifiés et sous-cultivés, sont ravis de l'aubaine ! Les voici courtisés et adulés par les entreprises qui ont les moyens de les ravir.
De leur côté, les architectes qui clament, de tous temps, leur attachement à l'indépendance de leur métier, se laissent acheter à bas prix par les grandes entreprises du bâtiment, devenues également les grands promoteurs et pourvoyeurs de projets. Congrès, colloques, voyages, publications, livres, médailles, prix, revues professionnelles, etc. enrobent nos architectes au point que leurs discours ont toujours plus un relent de justification.
Bien entendu, des architectes réussissent toujours à produire des oeuvres passionnantes, des entreprises restent honnêtes, des maîtres d'ouvrage continuent à se battre pour assurer la qualité et l'originalité des bâtiments qu'ils promeuvent... Mais garder son indépendance est devenu un parcours héroïque d'autant que la crise est une bonne justification supplémentaire aux ententes crapuleuses et cela à gauche comme à droite.
D’aucuns me reprocheront d'être caricatural et provocateur. Ce ne sera pas faux et je propose de diriger, en toute indépendance, une équipe de chercheurs sur 'l'évolution des pratiques dans l'architecture, le bâtiment et la promotion immobilière depuis 30 ans'.
Qui osera financer ?
Serge Renaudie
* 'L'Agence française du médicament cherche experts sans lien avec l'industrie' | Paul Benkimoun | Le Monde | 01-09-2012
Renaudie | Architecte | 22-09-2012 à 16:51:00
Pas d'inquiétude.... Cette proposition ne se concrétisera jamais.
Thomas | architecte | Paris | 20-09-2012 à 10:07:00
"Je propose de diriger, en toute indépendance, une équipe de chercheurs.." Ca promet une belle organisation bien verticale tout ça, ça fait vachement envie...
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