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Portrait | Jacques Moussafir, architecte de panache (blanc) (19-09-2012)

«Le rôle de l’architecte ne consiste pas à chercher des solutions simples». Jacques Moussafir, qui n’a pourtant réalisé qu’une demi-douzaine de projets, bénéficie d’un rare consensus dans un milieu peu tendre. Derrière une monture noire, le regard est doux, sous les cheveux grisonnants, le visage jeune, sur un ton posé, les propos peu conciliants. Oxymores ? A peine.

French Touch | France | Jacques Moussafir

De l'Histoire de l'architecture, Jacques Moussafir retient entre toutes «l’architecture maniériste, une architecture de doute et d’ambiguïté».

L’ambiguïté rendue possible grâce au travail sur le vide. Ici, le MA japonais, interstice, intervalle ou seuil, est un enjeu. «Je recherche cet espace non affecté, ce degré d’indétermination suffisant pour que les choses ne soient pas figées», dit-il.

Pour comprendre cette propension à l’indéfini, de remonter aux origines, une famille séfarade de Salonique. «La notion de vacuité existe ailleurs mais elle est liée pour moi à mon héritage méditerranéen, celui des maisons à patios que l’on trouve en Grèce ou en Orient», souligne-t-il.

De maisons en maisons. A Suresnes, Montreuil ou Bois-Colombes, dans la région parisienne, Jacques Moussafir a donné libre cours à l’ambiguïté entre espaces privés et publics, intérieur et extérieur. «Habiter c’est être à la fois dedans et dehors», dit-il. Réminiscences de cours de philosophie dispensés par l’heideggérien François Fédier.

Du seuil au parcours. 'Moussafir' signifie voyageur. Né au Congo, Jacques Moussafir a vécu à Athènes et à Londres avant d’atterrir à Paris à l’âge de douze ans. «L’architecture est un art de la mémoire : un espace s’apprécie en fonction d'espaces parcourus antérieurement», dit-il.

Même si demeure «la difficile obligation du tout», pour paraphraser Venturi, loin de lui l’architecture utilitaire. Jacques Moussafir distingue l’unité de l’harmonie. «J’aime les dissonances quand elles s'inscrivent dans une unité», dit-il.

De dissonances architecturales en débat d’architecture, l’homme de l'art se méfie des idées reçues, parmi lesquelles celle du sacro-saint contexte. S’il l’associe à la règlementation en matière de développement durable, Jacques Moussafir ne renie pas pour autant l’architecture contextuelle - «la table rase est une aberration» - mais, en effet, il remet en question la prépondérance du site.

«Un projet en rupture peut être la conséquence d’une analyse juste du contexte». 

02(@LucBoegly)_B.jpgComme à La Luciole, scène de Musiques Actuelles livrée à Alençon en 2008, composée de deux geysers bardés d’aluminium bleu ? «On ne gagne pas toujours ses meilleurs projets», sourit l’architecte.

A propos des maisons individuelles, des ouvrages plus sereins, l’architecte entend «créer des espaces où l’usage est vraiment pris en compte». Ni tordre le cou aux us ni aller à l’encontre du client. 

«Sans sympathie et respect pour le client, il n'y a pas de bon projet. Il n'y a pas de mauvaises commandes, de mauvaises aspirations mais je refuse que le client s'immisce dans le processus de formalisation».

En cas de désaccord ? «Je n'hésite pas à lâcher le projet». Quelques maîtres d’ouvrages s’en souviennent. Les autres se félicitent, dont les locataires sociaux de maisons individuelles à Rezé s’interrogeant encore, avec bonheur, de leur bonne fortune.

Hébergés à la même adresse que quelques confrères, les locaux de Jacques Moussafir sont blancs, pas immaculés. Des photos de projets, des planches de concours ornent les murs. Sur les étagères trônent, en nombre, des exemplaires des Annuels Optimistes de l’architecture. D’oublier que l’architecte fait partie de la French Touch tant ses projets tiennent plus d’une école suisse que de l'éclectisme bigarré qu'illustre chaque année le collectif.

«Même si nos architectures ne se ressemblent pas, mes meilleurs amis font partie de la French Touch. J’aime les gens qui n’hésitent pas à prendre des risques. L’architecture est une expression de soi, une éthique consistant à  aller jusqu’au bout d’une démarche», dit-il, bon camarade.

French Touch peut-être mais pas corporatiste pour autant. «Je suis capable de me mettre à dos la terre entière», souffle-t-il. Le centre européen de musique de chambre, à Fontainebleau, un concours remporté en 2001, est aujourd’hui dûment enterré.

«Cette liberté d’échapper au politique, ainsi que cette rigueur dans l’énonciation du support du projet, je les ai apprises auprès de Christian Hauvette», raconte Jacques Moussafir à propos de celui avec qui il a collaboré durant trois ans.

«J’étais en désaccord avec son positivisme mais fasciné par la mécanique de ses projets. Une vraie leçon de rigueur intellectuelle. Il était d’une grande intégrité, refusant les compromis et départi de dogmes : un véritable chevalier blanc de l’architecture». Dont acte.

03(@DR).jpgAvant cette architecture-là, il y eut l’architecture tout court. «Une évidence dès l’enfance». De fait, son père exerçait le métier. Après le bac, direction UP7 et un enseignement orienté vers la modernité nordique. Dont Louis Khan, découvert en 1979. Une révélation. «La géométrie, le discours, la matérialité : tout y était».

Presque tout. Il manquait à Jacques Moussafir une composante littéraire qu’il trouva en suivant des cours d’histoire de l’art avec Daniel Arrasse. Ce qui retarda le DPLG, obtenu en 1993.

«De 1983 à 1992, j’ai travaillé chez tous ceux que j’estimais». C’est-à-dire Bernard Kohn, Christian Hauvette, Henri Gaudin, Dominique Perrault, Francis Soler. «Enfin», à 34 ans, de se mettre à son compte, en collaboration avec Alain Moatti, rencontré chez Francis Soler.

Retenus pour réaliser des bureaux pour l’Inspection Générale des Affaires Sociales, les deux confrères se séparent trois ans plus tard, une fois le projet livré. 

Suivirent de nombreuses associations. L’une d’entre elles, avec Bernard Dufournet, permis de remporter la restructuration d’une bibliothèque en UFR Arts de l'Université Paris 8. Livré en 2000, le projet, composé de différents volumes aux faces intérieures colorées, était une première à l’époque. «C’est ce qui m’a permis de démarrer ; jusque-là, je n'avais réalisé que ma première maison, la maison S-F à Suresnes et des projets essentiellement alimentaires pour des anciens clients de mon père».

Selon Jacques Moussafir, la matérialité, qui incombe in fine à l’architecte plutôt qu’au politique, trouve son pendant dans la spiritualité. «Sans pain, pas de Torah ; sans Torah, pas de pain». Parmi les bâtiments illustrant le propos, il y a les Thermes de Vals de Peter Zumthor. «Je les ai visité cinq fois ! Les gens y sont sublimés par le lieu».

La Taj Mahal ou encore le Danteum de Giuseppe Terragni... Jacques Moussafir aime ces projets composant autant d’univers.

04(@HerveAbbadie)_S.jpgNe pas confondre matérialité et enveloppe. «Impossible de me contenter uniquement de la peau, qui est une conséquence de l’intériorité». Il y a pourtant ce souvenir d’une maison rue Jacob, dans le 6e arrondissement de Paris, aux volets composant une façade maniériste. «J’ai eu du mal à dessiner le motif », avoue l’architecte qui, à la peau, préfère creuser dans la masse.

Au risque des railleries de ses amis, pour Jacques Moussafir, dans le béton, tout est bon.

Bref, l’architecte fait prévaloir le gros oeuvre au second, d’autant plus quand le budget est limité. «Il est important qu’un produit, par exemple une menuiserie de fenêtre, s'efface au profit de la lumière et de la matière».

Jacques Moussafir en appelle aux fondamentaux tandis que passent les tendances ; «sans dogmatisme car vivre son époque est essentiel». Ainsi se dit-il «bluffé» par l’ornementation telle que la déclinent Herzog et de Meuron. Et quoique préférant la spatialité à la sculpturalité, l’architecture baroque d’un Gaudi ne le laisse pas insensible.

De fait, il y a dans les projets de Jacques Moussafir de l’un et de l’autre. Voir le projet du concours pour la rénovation du musée des Beaux-arts de Dijon, conçu en 2005 en association avec Rémy Marciano, dont les espaces forment un monde intérieur ordonné se substituant au tohu-bohu existant. Ou encore la dernière livraison en date, la Scène de musiques actuelles de Joué-lès-Tours, avec ses matériaux durs à l’intérieur (béton brut, verre et acier), contrastant avec une enveloppe capitonnée composée d’une membrane tendue.

De l’unité et de l’ambiguïté. A la vie comme à la ville. «A 54 ans, j’ai envie d’une forme de rupture, d’aller vers l’essentiel, vers un travail presque plus artisanal». N’est-ce pas déjà le cas ? 

«Je ne suis pas encore arrivé là où j’aimerais être». La confession est inattendue. Peut-être parce que Jacques Moussafir semble si bien être là où il est. «Cela me ferait plaisir que l’un de mes enfants se lance dans l’architecture», confie-t-il. 

«C’est un travail d’artiste, pas d’illusionniste».

Jacques Moussafir, chevalier blanc de l’architecture.

Emmanuelle Borne

05(@JeromeRicolleau)_B.jpg

Réactions

archijulien | archi | Centre - 37 | 20-09-2012 à 11:00:00

Très bel article, très beaux propos ! Je connais sa SMAC (qui s'appelle le Temps Machine) c'est une superbe salle qui en plus de respecter son programme, joue un rôle urbain tout en finesse dans le centre ville de Joué les Tours : terrain incliné, tissus urbain disparate. J'admire beaucoup le travail de cet architecte !

lepuech | architecte - urbaniste | languedoc roussillon | 20-09-2012 à 10:22:00

c'est avec plaisir, là, loin de Paris dans mon petit village de trente habitants, de lire l'article et de me rappeler un travail pendant un été de "vacances" sur le concours du futur palais de justice de Clermont Ferrand...
et de voir tout le beau chemin que suit Jacques Moussafir.

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