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Japon | Contre l'ennui, Sou Fujimoto, révolutionnaire et timide (26-09-2012)

Qui n'a pas encore vu les images surprenantes des projets délirants de Sou Fujimoto ? Les clichés sur papier glacé, certes. Les notices architecturales et les fiches techniques itou. Mais lui ? Till Briegleb, journaliste pour Art Magazine, revue allemande, a proposé le 27 août 2012 un portrait de l'architecte familièrement méconnu.  

Japon | Sou Fujimoto

SOU FUJIMOTO
Till Briegleb | Art Magazine

Il n'osa pas, à la fin de ses études, passer une audition, dessins à la main, auprès d’un architecte de renom tel Toyo Ito, par crainte de son jugement. De fait, aucune expérience en agence n’a précédé la création de son bureau en 2000. Avant, pendant six ans, il a un peu lu, réfléchi, a souvent parcouru Tokyo, a aussi un peu peint et bricolé et même dessiné deux projets pour ses parents. Pendant que les autres diplômés trouvaient des stages dans de grandes agences, il a, disons le clairement, eu «une vie assez ennuyeuse».

Une autre façon de devenir starchitecte. Parce qu'aujourd'hui, Sou Fujimoto est le célèbre héros d'une jeune génération d'architectes japonais ; ses maisons particulières sont publiées partout, Toyo Ito est son plus grand fan et les invitations  arrivent du monde entier dans sa petite agence de Tokyo laquelle compte à peine quinze collaborateurs et où son idole, Albert Einstein, en poster, règne en maître au-dessus des têtes.

02(@japanesecraftconstruction)_B.jpgSou Fujimoto, à l’origine, voulait être physicien, admirant la pensée révolutionnaire des plus grands théoriciens. C’est frustré qu’il dut abandonner ses études, ayant pris conscience de la nécessité, pour faire de la physique, d’un «puissant cerveau». Puis, lors de son second cursus, il a découvert que Mies van der Rohe et Le Corbusier avait également réussi à changer les conditions de vie ; ce qui le rendit heureux. D’une certaine façon, cela signifiait que «moi aussi, je pouvais être révolutionnaire». Timide et révolutionnaire, comment est-ce possible ?

De cette contradiction naît la force de son architecture et chaque maison n’en est que plus unique. Sou Fujimoto pense en termes de contrastes, cherche l’univers de l’entre-deux et tente d’unir ces deux composantes.

Son tout premier projet réalisé, un centre de réadaptation pour enfants handicapés mentaux situé sur son île natale de Hokkaido, au nord du Japon, montre cette dialectique de l’ordre et de la désintégration. L’institut, sur une petite colline, paraît être comme vingt-quatre dés blancs jetés au hasard. Il est évident que Dieu ne joue pas aux dés (selon Albert Einstein) mais Sou Fujimoto, lui, oui.

Quelques programmistes ne trouveraient dans ce chaos labyrinthique fait d’angles et de murs aucune liaison raisonnée et l’aspect ludique de cet ordre libre leur paraîtrait une horreur. Les usagers réagissent, eux aussi, mais avec joie face à cette alternative à la trame composée de couloirs et de chambres propres aux hôpitaux classiques. Le médecin qui est à l’origine de la commande de ce sac de noeuds demeure toujours aussi enthousiaste, dit Sou Fujimoto.

Future Primitive est un petit manifeste initié lors de ses «ennuyeuses» années et consolidé après. Sa pensée quant aux contraires se retrouve dans de nombreux chapitres, notamment dans leurs titres des plus poétiques. 'L’architecture comme un nuage', par exemple, 'nid ou caverne', 'la maison en tant que ville' ou 'l’intérieur comme extérieur'. Le dernier chapitre est intitulé 'L'architecture est une fine méthode pour produire des coïncidences'.

03(@SouFujimoto)_S.jpgAinsi, comment une maison unifamiliale peut-elle éclore en se moquant de l’imaginaire du refuge classique ? 'House N', construite en 2008, est la maison de ses beaux-parents à Oita. Elle est l’enchevêtrement de trois boites blanches dont les importantes ouvertures exposent, comme dans un zoo, la vie de sa belle famille. Dieu merci, sa belle-mère est une femme sympathique qui ne dérange pas les curieux. Elle se promène même fièrement dans la maison.

Il est regrettable, dans cette poupée russe habitée, au format 'caisse trouée', de ne pas retrouver le sentiment d’une maison comme lieu premier d'une retraite ; ainsi manque-t-il dans la dernière facétie de Sou Fujimoto la protection de la vie privée. 

04(@IwanBaan)_S.jpgTel un tas de cercueils blancs comme neige, la 'House NA' se positionne dans une dent creuse à Tokyo. 

L'édifice expose toute la vie d’une famille. La baignoire et les toilettes se trouvent eux-mêmes dans une boite entièrement transparente. La vie comme un rat de laboratoire ne peut être qu’à peine intime. 

Si l’idée de l’architecture selon Sou Fujimoto est une synthèse entre la «facilité» et l’«excentricité», elle s’exprime alors clairement dans la 'House NA'.

Toutefois, ajoute-t-il à son explication, l'idée de cette exposition vient des clients. Ils voulaient vivre en «nomades à la maison». De son aveu, Sou Fujimoto ne pourrait jamais vivre dans cette transparence.

La relation entre intérieur et extérieur est toujours l'un des grands principes de conception de ce garçon timide (Shy Guy, en anglais dans le texte, ndt). Et cette idée de mise en relation des opposés peut être transposée au-delà même des maisons privées dont les captivantes compositions de formes archétypales, résolument modernes, l'ont rendu célèbre.

«Think Big», le serment professionnel de tout starchitecte s'applique depuis longtemps à la pratique de Sou Fujimoto mais ce uniquement dans la relation avec la finesse, le petit et le détail. La bibliothèque de l'Université d'Art Musashino à Tokyo reprend la forme d'une volute composée d'étagères hautes de dix mètres dans lesquelles les ouvrages «anciens», en masse, créent l'espace. Cette spirale du temps et de la connaissance tire son architecture de l'image de la fonction. Les étagères sont les murs, les livres, un papier peint mobile. Les fenêtres cyclopéennes, percées justement à travers murs et étagères, mettent en perspective les arbres, à l'origine des livres, faisant face à la bibliothèque.

06(@DR).jpgLes deux langues de Sou Fujimoto, l'une verbale, l'autre architecturale, sont de plus en plus empruntes, ces dernières années, de cette relation lyrique avec la nature. Des arbres d'intérieur dans des cubes de verre empilés comme pour Benetton à Téhéran ou encore un gratte-ciel ramifié sont à l'aune d'une symbolique évidente reprise par Sou Fujimoto dans ses comparaisons théoriques entre ville et forêt. La diversité, tout comme l'aspect incontrôlable de la nature devraient être des modèles de liberté pour la ville. A l'inverse des nombreux éco-architectes, Sou Fujimoto ne parle jamais des résolutions techniques propres à la protection de l'environnement (et certaines de ses serres sont très consommatrices en énergie, admet-il en riant). L'analogie entre nature et culture l'intéresse.

Contre l'arrogance rationnelle de la science et de la politique à vouloir contrôler la nature - Sou Fujimoto se montre bouleversé par le tsunami et la catastrophe de Fukushima -, il propose l'idée d'une proximité affective avec la nature. Cependant, Sou Fujimoto est tout sauf un ermite sombrant dans la contemplation des fleurs, des feuilles et de leur architecture. Ses projets les plus récents présentent des difficultés techniques extrêmes lesquelles ne peuvent être résolues sans une connaissance précise de l'ingénierie.

05(@SouFujimoto).jpgUn tourbillon sauvage de rampes piétonnes pour une gare multimodale associant bateaux et trams en dessous de la forteresse de Belgrade est un projet techniquement très exigeant. Les 300 mètres de la Taiwan Tower, une tour d'observation épousant la forme d'une forêt de bambous, parait fragile et pourtant cette construction en proie aux vents doit être effectivement réalisée ; une Tour Eiffel du XXIe siècle, un monument d'optimisme technique.

Une contradiction au sermon de la nature ? Bien sûr. Mais de tels objectifs Sou Fujimoto retire toute sa force mentale. Le timide révolutionnaire ne veut plus jamais s'ennuyer.

Till Briegleb | Art Magazine | Allemagne
27-08-2012
Adapté par Jean-Philippe Hugron

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