Durable, un bidonville ? Stefano Rabolli Pansera et Paula Nascimento, architectes, proposent, pour la XIIIe biennale de Venise, une réflexion en ce sens. En mire, Cazenga, jusqu’à 53.800 habitants/km². Dans ce quartier informel de Luanda s’entasse une population acquise à la vie urbaine depuis plusieurs décennies. Pauvre, elle demeure isolée du reste de la ville. La solution ? A Venise !
VENISE (de notre envoyé spécial) - San Giorgio. A gauche du Palladio, l’Angola. Première participation nationale à la Biennale d’Architecture de Venise pour le pays sud-africain. Guidé par la curiosité, direction la discrète porte jouxtant l’emmarchement palladien. A l’intérieur, le volume imposant est occupé par une installation végétale.
En fond sonore, tantôt le bruit d’un moteur, tantôt la rumeur d’une rue, tantôt l’éclat d’une conversation. A travers les bambous, le tout est, à première vue, imbitable. Venise, absconse parfois.
Stefano Rabolli Pansera, co-commissaire de l’exposition, s’empresse de présenter au Courrier une «collaboration entre artistes, architectes et chercheurs». «L’idée correspond davantage à la thématique de la précédente biennale. Sejima avait alors proposé de réfléchir à la relation entre énergie et espace», dit-il.
Architecte, co-auteur de cette recherche avec Paula Nascimento, Stefano Rabolli Pansera travaille à Londres et en Angola. «Je suis fasciné par Luanda. Les problématiques qui s’y posent sont celles de nombreuses villes africaines comme Durban ou Lagos, à savoir celles du manque d’infrastructures, de l’habitat bas et dense - plus dense encore qu’à New York, où dix personnes peuvent dormir dans la même pièce -, celle de l’absence de zoning - une maison peut aussi bien servir de logement que de bureau -, celle aussi de l’absence de distinction entre espace privé et espace public...».
Stefano Rabolli Pansera pourrait poursuivre la liste. Provocation ! «Luanda est peut-être plus durable que bien des villes 'modernes'», argue-t-il. Les 'mousseques', les bidonvilles, seraient ainsi plus 'verts' par la conquête de leurs interstices. A voir...
Salle Carnelutti donc, plus qu’une installation, un prototype à l’échelle 1. «Ce n’est pas un jardin, c’est une infrastructure. Notre contribution est une critique de l’espace vert comme espace de loisirs», prévient le co-commissaire. En lieu de bambou, de l’Arando Donax, «une plante idéale pour produire de l’électricité, dont la croissance est rapide et dont les racines filtrent les eaux usées».
Bingo ! «Energetic common ground», tente de résumer le dépliant offert à l’entrée. Il s’agit donc, par cette intervention, d’offrir à la population des 'mousseques', entre autres celui de Cazenga, le moyen d’obtenir de l’électricité. «Notre ambition est d’intégrer le quartier à la ville».
«Nous changeons tout en ne changeant rien», assure Stefano Rabolli Pansera. Un tel dispositif implique toutefois une gestion collective de l’espace et quelques initiatives éducatives en amont. «Nous travaillons avec les pouvoirs locaux», indique Paula Nascimento.
Les gratte-ciel, toujours plus nombreux, dessinent le nouvel horizon de Luanda. «Nous pourrions être davantage prudents avec cette typologie. Ces tours sont inadaptées au contexte luandais. Elles ont, à titre d’exemple, besoin de leur propre générateur d’électricité tant l’approvisionnement est insuffisant», dit-elle.
L’heure est toutefois à la régénération plus qu’à la plantation. Pouvoirs publics et promoteurs «érigent de nouveaux lotissements en reprenant les standards chinois», assure la jeune architecte.
Selon ses dires, ces nouveaux ensembles sont à peine occupés. Le coût de la vie y serait dispendieux. «Il y a une grande confusion avec les prix et la plupart des gens veulent vivre dans une maison sur un site à une distance raisonnable de la ville», assure-t-elle. En cause, l’éloignement du centre et l’absence de services efficaces.
Autre point, les différences culturelles. «Pour ceux arrivant de l'intérieur du pays et ayant passé toute leur vie dans un habitat vernaculaire, la présence des toilettes au sein même d'un appartement peut surprendre. Mon propos n'est pas de dire que tous veulent leurs commodités à l'extérieur mais nous devons prendre en compte des modes de vie plutôt que de les imposer», assure la co-comissaire.
Reste donc à travailler sur l’habitat informel. Sauf que, là aussi, d’autres processus sont en cours, notamment la légalisation de la propriété.
«Nous travaillons sur ce projet avec une école d’architecture - ce sont d’ailleurs de récentes institutions - et nous réalisons avec elles des ateliers de réflexion. Nous invitons les étudiants à cartographier le quartier, à dessiner des plans, à réaliser des interviews».
Ce «processus d’apprentissage» n’est pas sans aléa. Aussi l’environnement «peut être hostile» et, pour se frayer un chemin, il est plus que nécessaire d’avoir un guide. «Une fois familiarisé avec les lieux, nous avons dialogué avec nombre de personnes qui nous ont bien reçu. Le danger était inexistant. Néanmoins nous avons du contourner quelques zones», dit-elle.
«Avec notre matériel et nos caméras, nous passions pour des fonctionnaires engagés par le gouvernement pour mettre ces gens dehors. Nous n'étions qu'un groupe d'étudiants voulant comprendre des modes de vie différents. Cet exercice a été vécu de part et d'autre comme un moyen d'en finir avec les préjugés», assure Paula Nascimento.
Et des préjugés, le visiteur peut, Salle Carnelutti, au premier regard, en avoir. Belle erreur. L’enthousiasme des deux commissaires est communicatif. Reste désormais à concrétiser la théorie...
Jean-Philippe Hugron
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