Un bidonville debout. La Torre David, au centre de Caracas, devait être à l’origine la plus haute tour du quartier d’affaires de Candelaria. Elle est aujourd’hui le symbole d’une architecture formelle devenue informelle. Urban Think Tank a étudié l’évolution d’une structure abandonnée puis «envahie», une analyse récompensée en août 2012 du Lion d’Or à Venise.
VENISE (de notre envoyé spécial) - Direction la corderie. L’ancienne fabrique abrite l’exposition 'Common Ground'. Comprenne qui pourra la succession de salles aux thématiques variées. Poumon du cadavre exquis, un café improvisé.
Derrière des murs de briques creuses montés à la va-vite, quelques tables. Au dessus des têtes, des néons multicolores. A chacun de profiter de l’atmosphère conviviale.
Sympathique cafet’ donc... sauf qu’elle est elle-même partie intégrante de l’exposition. Elle n’est autre qu’une «invasion» signée Urban Think Tank.
Vénézuélienne, l’agence a été fondée en 1993 par Alfredo Brillembourg qui, associé depuis 1998 à Hubert Klumpner, a ouvert ces dernières années des bureaux à São Paulo, New York et Zurich. A Venise, une pause détente.
De plus près, sur les fragiles cloisons, des affiches. Noir sur blanc est inscrit : «SQUATTING is both the POSSIBILITY and the LIMITATION of housing failures». Quelques caddies, de vieux téléviseurs. En somme, un squat à échelle 1.
En guise de témoignage, des photographies. Signées Iwan Baan, toutes ont pour objet la Torre David, bidonville vertical. Chaque cliché met à jour le quotidien surprenant du gratte-ciel qui, au centre de Caracas, a, plusieurs années durant, été abandonné ; le gros oeuvre était à peine achevé et les façades en cours d’installation.
«Le promoteur est décédé et la crise financière en 1994 a mis un terme au projet. Le gouvernement a décidé de conserver la tour, la laissant à l’abandon pendant douze ans», explique Mathieu Quilici, étudiant de l’Ecole Spéciale d’Architecture ayant participé aux recherches d’Urban Think Tank.
Une adresse pourtant, Avendid Urdaneta, l’axe financier de la ville. «Depuis 94, les banques ont fait faillite. Les tours qu’elles occupaient ont changé d’affectation et sont devenues des ministères. Candelaria est aujourd’hui devenu un quartier assez dangereux», poursuit-il.
En 2007, pour porter secours à plusieurs centaines de personnes, la mairie a décidé d’ouvrir le premier niveau de l’édifice. «Aujourd’hui, 3.500 habitants occupent la tour jusqu’au 28e étage. Au-delà, l’accès aux niveaux supérieurs devient plus difficile et long. Au 29e, la tour change, les débris sont plus nombreux et le revêtement de façade se fait plus rare», assure-t-il.
Au 28e étage donc, un espace libre, privatif de 100 m² où les enfants jouent et font leurs tours de tricyle, les autres, leurs scéances de musculation*. «L’un des habitants, Frankenstein, y fait ses exercices. Il a confectionné lui-même ses haltères avec les poulies prévus pour les ascenseurs», sourit le futur architecte.
Du niveau zéro, les appartements, par conséquent, se gagnent à la force des mollets. «Ce devait être une tour mixte abritant bureaux, hôtels et parking. Ce dernier occupe les dix premiers niveaux. Une rampe rend plus facile le transport des matériaux».
Et pour cause, la tour n’est qu’une «énorme structure de béton». A chacun d’y construire son logement. «Le cloisonnement est plus ou moins calqué sur la disposition de l’hôtel. Les habitants l’ont eux-mêmes reproduit», dit-il.
Des travaux donc. Et à la charge des occupants. «Il faut payer la brique et le ciment mais il faut aussi payer pour les faire monter et plus l’étage est élevé, plus la construction coûte cher», assure Mathieu Quilici.
Aux problèmes de sécurité physique - notamment l’absence de garde corps, la présence de trous dans les plateaux ou la chute de parement de façade - s’ajoutent les questions de salubrité.
«Les eaux usées allaient dans les souterrains de la tour. Nous ne savons d’ailleurs pas combien il y a de sous-sols, lesquels sont désormais inondés. En outre, certains habitants se sont logés, sans ventilation, dans le noyau de la tour. Autant dire que les odeurs d’humidité y sont fortes», explique-t-il.
Néanmoins, avec les années, une copropriété s’est formée. «Une architecture appelle toujours un règlement», soutient le jeune étudiant. «Une communauté s’est organisée. Le chef n’est autre que le pasteur de l’église évangélique de la tour. Une coopérative a également été mise en place. Chaque étage a même son coordinateur».
De cette hiérarchie est née une organisation permettant de viabiliser l’ensemble. «Les habitants de la tour ont senti le besoin de faire comme les autres copropriétés de la ville, à savoir de doter l’édifice d’un portail électrique». Dont acte.
Si l’eau courante n’est pas disponible, la construction d’un important réservoir et l’achat de pompes ont permis à la tour de se greffer légalement au système de distribution de la ville. «L’installation est commune. A chacun ensuite de s’y relier».
L’occupation n’est pas totalement libre. Il faut compter un loyer de 170 bolivars/mois (15 euros au marché noir). «Il y a tout type de personne, toute sorte de classe. Il y a des avocats, des banquiers, des étudiants comme des vendeurs de rue».
Des occupants ont ouvert leur propre commerce. «Il y a un coiffeur, un marchand de glace, même une femme qui vend des minutes de communication. Il n’y a pas de séparation entre les fonctions», indique Mathieu Quilici
Le surpeuplement guette désormais la Torre David. «Un appartement de 55m² dans le noyau de la tour est occupé par onze personnes. Dans le même temps, une mère et ses deux enfants ont un appartement de 110m²».
Aujourd’hui, les appartements se revendent et parfois «vraiment cher selon l’investissement fait au départ pour son aménagement».
«Les habitants de la tour arrivent à un niveau de vie correct. Les conditions sont in fine bien meilleures que dans les barrios, excentrés et souvent menacés par des glissement de terrains»*, affirme Mathieu Quilici.
Près de 250 édifices de toutes tailles sont aujourd’hui occupés à Caracas. Face à la tour, un centre commercial est lui aussi «exproprié par le gouvernement» et son occupation demeure surveillée par les militaires.
Et de conclure. «L’intérêt pour Urban Think Tank était d’observer la manière dont l’homme s’adapte à l’espace, comme le formel devient informel et vice versa La manière aussi dont un groupe d’individus parvient à organiser une vie en communauté en occupant une structure préexistante. Il s’agissait de mettre avant la vie interne d’un objet iconique à Caracas, un symbole de pauvreté et d’échec des politiques de logements, inspirant à la fois peur et insécurité»*.
Bref, Torre David, de l’icône au symbole.
Jean-Philippe Hugron
* Cet article a été mis à jour le 26 octobre 2012
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