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Cahier Spécial - Biennale de Venise 2012

Entretien | Sans concurrence, Gehl Architects (03-10-2012)

Télescopage ou l’énigme des 'collaterali'. A l’heure où David Chipperfield exposait à la presse son 'Commun Ground', Jan Gehl et Olafur Eliasson, à l’ombre de San Giorgio, invitaient les journalistes, en ce 27 août 2012, à une autre conférence, «une discussion ouverte» entre compatriotes en marge de l’exposition 'Life Between Buildings'. Bref, les Danois à l’honneur.  

Biennale d'Architecture de Venise | Urbanisme et aménagement du territoire | Copenhague | Jan Gehl

VENISE - Sur le programme, les événements se chevauchent. Question de choix et de priorité donc. A 11h00, Olafur Eliasson. Quid d’un artiste plasticien pour la biennale d’architecture ? En face de lui, un architecte, Jan Gehl. Si l’un n’est plus à présenter, l’autre demeure moins connu, du moins en France, pays d’irréductibles.

Une discussion ouverte donc. En guise de sujet, les espaces de la ville ou la manière de créer de la vie entre le bâti. Ni plus ni moins la thématique exposée par le Louisiana Museum of Modern Art à l’occasion de la XIIIe biennale d’architecture et résumée sous l’intitulé 'Life Between Buildings'.

02(@DR)_B.jpgRéunie dans une salle conventuelle comble, la petite société venue écouter l’échange peine à entendre les propos de l’artiste et de l’architecte. Micro ! «J’appelle le travail de votre agence de l’activisme», juge Olafur Eliasson quant à la pratique de son compatriote.

«Ce genre d’agence travaille dans le but d’améliorer la qualité des espaces, elle aide à échafauder une nouvelle vérité et sur ce sujet, l’artiste reste lui-même prudent vis-à-vis d’elle», poursuit-il.

«Travailler la vérité plutôt que sa vérité. Je n’ai pas la solution, j’expérimente», dit-il. «La personne à côté se sent-elle incluse ou, au contraire, effrayée ? Aliénée ou frustrée ? Comment savoir in fine ce que d’aucuns ressentent ?». L’artiste évoque alors autant de microstructures permettant de se sentir relié les uns aux autres ou quand la flânerie même devient une «performance». Une autre vision de l’espace.

Et du temps. Pour Jan Gehl, il s’agit de ne jamais perdre à l’esprit que l’être humain est biologiquement fait pour marcher à une vitesse de cinq kilomètres/heure. «La temporalité est une force» et Olafur Eliasson d’évoquer alors la chute d’eau artificielle installée sous le pont de Brooklyn à New York. «Par le mouvement, la temporalité devient explicite».

Paradoxe pour Venise, «statique» et «en dehors du temps». Pour l’architecte, la cité des doges est la ville même où «tout ce qui concerne la vie entre les édifices a débuté ; Venise est une ville pour l’homme et non pour le travail des architectes», assure-t-il.

A l’origine d’un parcours, le modernisme, le plein et sans doute le trop plein. Jan Gehl s’attaque aux interstices, à l’entre-deux, aux vides. Applaudissements.

A la fin de la conférence, Jan Gehl se prête à l’interview.

03(@GehlArchitects)_B.jpgLe modernisme donc ?

J’ai tenté d’être moderniste. «Less is more». Mais pourquoi les architectes sont-ils obsédés par les monuments et les questions technocratiques ? J’ai épousé une psychologue. Depuis, je me suis interrogé sur l’influence du bâti sur notre comportement. Je suis parti en Italie étudier la ville et la manière dont les gens parlent et débutent, dans la rue, une conversation. En 1971, j’ai publié Life between Building, un livre traduit en cinghalais, en farsi mais pas en français...

Quel en était la trame ?

C’est un livre simple sur la manière dont le monde physique influence nos comportements. Je poursuis toujours ces recherches. Aujourd’hui, je me penche davantage sur ce qui, dans le modernisme, est resté inachevé. Nous avons conçu un nouveau monde pour lequel tout doit être nouveau. De fait, nous avons oublié l’être humain et sa relation à la ville traditionnelle.

Votre agence ?

J’ai débuté mon activité en 2000 à 63 ans. Avant, j’étais universitaire. Il était pour moi nécessaire de concrétiser mes recherches, d’appliquer à la réalité mes théories. De nombreuses villes m’invitaient à venir les critiquer. Avec d’anciens étudiants, j’ai donc monté une structure. Aujourd’hui, nous sommes une quarantaine.

Est-ce une agence d’urbanisme ?

Oui en quelque sorte. Nous sommes principalement des consultants mais nous faisons de l’urbanisme. Nous ne dessinons pas à proprement parler les choses mais nous développons des stratégies. Nous aidons les villes à collecter un certain nombre de données. Le monde manque de programmes.

Pour précision, mes collaborateurs sont principalement des architectes mais nos bureaux sont aussi ouverts aux anthropologues notamment.

04(@GehlArchitects).jpgQuelle différence avec l’approche universitaire ?

Professeur, j’ai une totale liberté de discours. Je peux dire qu’un maire est idiot par exemple. Mais pour une agence, ce maire peut être un client.. Je suis donc plus prudent et davantage diplomate. Toutefois, ce déplacement n’est pas inintéressant. L’application de théories à un espace réel est importante. C’est ce que nous avons fait à Broadway.

In fine, pourquoi être devenu architecte ?

Le choix était arbitraire. Il n’y a aucune tradition familiale en ce qui concerne l’architecture. Je voulais être ingénieur. C’était en 1950, alors que de nombreux chantiers étaient lancés. C’était une époque radicale. J’ai travaillé en agence puis j’ai débuté mes recherches... Et me voici à la tête d’un bureau qui, depuis dix ans n’a, à dire vrai, aucune concurrence.

Sur ce, l’architecte s’éclipse et remet à son interlocuteur un dossier de «recommandations et de références». Aux notices alternent récompenses et lettres. A New York, la photographie du 'commisioner’s award', à Londres, une lettre de Richard Rogers, conseiller en architecture et urbanisme auprès du maire... Des lettres émanant des édiles de Melbourne, Sydney ou encore Copenhague.

Cette dernière, de Klaus Bondam, évoque les travaux de l’architecte, notamment dans le cadre de l’initiative 'Metropolis for people' comme exemplaire. Et si le maire se félicite désormais de notions telles la «Copenhagenizing», il retient aussi la «Gehlizing» comme «une référence dans le débat mondial».

Bref, Paris au-delà des oeillères.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron, envoyé spécial à Venise

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