Ne pas se fier aux apparences. Les murs réhabilités en brique, acier et verre du 2 rue Chapon à Aubervilliers (93), livré en juillet 2012 par RozO architectes (Séverine Roussel et Philippe Zourgane), cachent certes des lofts à la facture industrielle mais aussi d’autres programmes, dont un lieu de création. Ou quand l’espace se décline tant au pluriel qu’au mètre carré.
Jeudi 27 septembre, Aubervilliers, au nord-est de Paris. A quelques pas de l’Hôtel de Ville, qui sera desservi d’ici quelques années par une station de métro, le 2 rue Chapon. La qualité des menuiseries perçant une façade en briques indique une réhabilitation récente. A l’intérieur, derrière un portail monumental en acier, l’entrée est immaculée. Tandis que des ouvriers s’activent au premier étage. Séverine Roussel et Philippe Zourgane accueillent Le Courrier de l’Architecte au deuxième niveau, où ils ont installé les locaux de RozO architectes.
Plateau libre de 200m² et sept mètres sous charpente : l’agence d’architecture est dépouillée au maximum. «Nous aimons supprimer plutôt qu’ajouter pour libérer le corps», expliquent les architectes. Autrement dit, «dessiner le moins possible».
«Nous sommes tombés sur ces deux anciens entrepôts agricoles il y a plus de dix ans. Construits au XIXe siècle pour entreposer du foin, ils furent récupérés dans les années 1950 par une entreprise de matériel de bureau qui a aménagé deux plateaux dans le premier bâtiment». Malgré des façades opaques à l’époque, les associés de RozO ont le coup de foudre. De fait, leur première agence se situait dans une ancienne usine. «Nous avons toujours été friands d’espace».
«Nous aimons le rapport à la matière ; avoir de l’espace permet d’entreposer des matériaux», précise Séverine Roussel.
De fait, le mur en brique creuse, recouvert de danpalon, est donc visible et la structure en acier, ici comme partout ailleurs, fut entièrement préservée. Quand elle menaçait de rompre, elle fut renforcée à l’intérieur avec une autre série de poteaux. «Ces différentes strates content l’histoire du bâtiment».
L’Histoire et l’espace, conditions essentielles mais pas suffisantes. «Ce qui nous intéressait était de construire un lieu singulier, pas seulement de procéder à une simple réhabilitation». Autrement dit, les architectes ont inventé, au 2 rue Chapon, leur programme idéal.
Compter ainsi cinq lofts entre le rez-de-chaussée et le premier étage de l’entrepôt sur rue, RozO ayant réparti le deuxième étage entre l’agence et 300m² réservés à un espace «non programmé», c’est-à-dire dédié à la création artistique. «L’année dernière, nous avons prêté gratuitement le plateau à des artistes pendant une semaine. En échange de l’espace, ils nous ont présenté leur travail», raconte Séverine Roussel.
Direction les lofts, aménagés selon les mêmes principes : séquence d’entrée, vastes surfaces vitrées, structure apparente. «Le fantasme new-yorkais» certes, mais à chaque logement sa singularité.
Avec trois mètres sous plafond, celui-là est doté d’un escalier dont le garde-corps est composé des vestiges d’un monte-charge.
«L’essentiel du budget est passé dans l’isolation, composée par endroits de murs en béton cellulaire», souligne Philippe Zourgane. De noter l’harmonie entre des châssis en aluminium noir des fenêtres et la structure en acier rouille plus ou moins sombre selon qu’elle fut créée au XIXe ou dans les années cinquante. «Dans la mesure où notre parti était de dessiner le moins possible, nous avons soigné chacune de nos interventions, telles les ouvertures qui n’existaient pas».
Partout, des détails en témoignent. Tel le garde-corps en maille de l’escalier desservant les différents appartements. Telles les surfaces vitrées dénuées d’allèges de la façade plein sud.
Les architectes ont prolongé les huisseries en-deçà du sol de vingt centimètres afin de dégager la vue et de «donner l’impression d’être projeté à l’extérieur». L’espace donc.
Au rez-de-chaussée, un trois-pièces de vingt-cinq mètres de long donne sur le jardin comme sur la rue.
Doté d’une mezzanine et de baies vitrées double hauteur (4,5 mètres sous plafond dans le salon), l’appartement s’étend plus qu’il ne s’étire et «sans pièce en second jour comme dans les lofts new-yorkais», note Philippe Zourgane.
Au premier, les ouvriers s’activent dans le plus petit des logements, 70m² tout de même. Sur le même palier, le plus vaste - 170m² - est doté d’une loggia plein sud.
Autre loft, autres détails. Trois mètres sous poutres, 140m², celui-là compte deux chambres à coucher aux ouvertures vitrées de plain-pied. Dans le salon, les architectes ont choisi de ne pas toucher à la structure d’un ancien monte-charge.
Sans doute, d’aucuns pourraient chipoter. Ainsi, les cuisines sont ouvertes sur le salon et le choix d’un verre opaque pour telles fenêtres, une astuce d’architecte pour éviter des rideaux eu égard à un vis-à-vis gênant, ne seront peut-être pas du goût de tous. Reste qu’il est facile de s’imaginer locataire. Alors, lequel pour les architectes ? «Nous n’avons pas envie de travailler et d'habiter au même endroit».
Dans le deuxième entrepôt, laissé intact par les architectes, ont élu domicile, entre autres artistes et artisans, la troupe des Souffleurs et ses 'commandos poétiques'. Le plateau de 600 mètres carrés pour quinze mètres de hauteur sous charpente est un véritable cabinet de curiosité : ici, un bus et une roulotte servent de bureaux ; là, un artisan a installé son établi ; ailleurs, des réchauds et des manteaux en fourrure serviront à une mise en scène.
Espace de création brut de décoffrage ? Pas tout à fait. RozO y a créé un programme ou plutôt «une règle du jeu» : à chacun des quatre locataires son espace le long des murs, le coeur de l’entrepôt restant vide, c’est-à-dire réservé à la création artistique.
Vide, souffle, peu importe la terminologie : RozO sait que, pour que la vie s’en/mêle, il faut «de l’espace, de l’espace», ainsi que le répète à l’envi Philippe Zourgane. Grâce à l’humilité d’un dessin.
Emmanuelle Borne
Fiche technique
Programme mixte : loft d'habitations, espace de production artistique, bureaux et espace non programmé à Aubervilliers (France)
Maitrise d'ouvrage : privée
Architectes : RozO architectes
Marché privé de maitrise d’oeuvre, mission complète + faisabilité technique et financière
Livraison phase 1 : avril 2007
Livraison phase 2 : juillet 2012
Surface du terrain : 1.484m²
Surface des bureaux : 200m²
Surface non-programmée : 300m²
Surface des espaces de production artistique : 600m²
Surface des lofts : 700m²
Surface parking : 180m²
Surface espace stockage : 70m²
Coût des travaux (phase 1 et 2) : 1.000.000 euros HT
phase 1 : 9 mois de travaux
phase 2 : 15 mois de travaux
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