A l’étage du 9 place des Vosges, l’Académie d’Architecture a fait salle comble. L’invité, en ce 20 septembre 2012, était de marque : Eduardo Souto de Moura. L’architecte portugais, couronné du Pritzker Prize en 2011, a présenté dans un français parfait une actualité méconnue à une assemblée conquise. De l’ombre à la lumière, an 1.
In fine, la belle surprise en 2011 que cet homme de l’art à mille lieues de toute architecture communicante ! En 2011, quid de son nom ? Quid de son oeuvre ?
Un an plus tard, ce ne sont finalement que les images du dossier de presse de la fondation Pritzker qui continuent de circuler. Quelle actualité pour ce digne représentant de l’Ecole de Porto ?
Pour satisfaire la curiosité, direction l’Académie d’Architecture. Eduardo Souto de Moura débute son exposé par la Chine. La célébrité, du nom à la marque ? A l’image, des tours suspectes.
Les démons de la mondialisation et du star-system et voilà Eduardo Souto de Moura là où d’aucuns l’attendaient sans doute.
Ainsi, pour faire valoir un projet de tours en Chine, les recettes, calquées sur les KPF, SOM et consorts, sont les mêmes. Pour faire avaler la modernité, quelques chinoiseries symboliques. «La tour est un objet, autant qu’un paquet de cigarettes. Il faut lui donner une atmosphère chinoise. Aussi, j’ai lu des livres sur les temples et les jardins», explique le Pritzker.
Les diapositives se succèdent : un carré, un cercle, un octogone. Le plan est trouvé. Reste la volonté «d’être contemporain».
Autre photographie, un bonze, en prière, mains jointes. «J’ai d’abord pensé à une attitude chrétienne», sourit l’architecte. Trahison des images.
L’homme de l’art prend un malin plaisir à tromper son auditoire et l’image était en fait volontairement inversée ; le moine est en posture peu catholique, suspendu, pieds au plafond. Le gratte-ciel chinois, aux allures de pagode, est, par voie de conséquence, inversé. Un gratte-terre ?
«Je libère de la surface au sol et les étages les plus élevés sont les plus vastes et aussi les plus chers». Pas fou, l’architecte.
«Le problème de la tour, ce sont les surfaces et les proportions», soutient-il. Aussi, de par leurs profondeurs, les tours sont évidées. Le noyau ? «Les ascenseurs doivent être verticaux, j’essaye autre chose», sourit-il.
La Chine, autre chose donc.
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Retour en terres lusitaniennes. MIGUEL TORGA.
A l’écran, un centre culturel. L’architecte débute sa présentation sur quelques esquisses. «Le maire d’un petit village m’a commandé ce projet. Il n’avait pas d’argent. Il fallait rendre le dessin en deux semaines pour le présenter au Premier ministre, alors de passage», raconte Eduardo Souto de Moura.
Pour ce faire, l’architecte conçoit une stratégie autour «du village, de la vigne et du marché». «J’ai pensé faire quatre murs [...] un langage utilisé il y a trente ans, quand j’étais étudiant», s’amuse-t-il.
Le parti est simple et pose les questions «de l’échelle» et de «l’abstraction des murs» où les «ouvertures sont des non-murs». L’espace par le vide.
Demeure la matérialité. Des ardoises ? «J’ai demandé à voir les ardoises. J’ai pensé à Zumthor. Je ne pouvais pas refaire les Thermes de Vals».
In fine, des lames d’ardoises sont jointes et enclosent l’espace. A l’intérieur, un parking arboré et un centre culturel dont les salles ne sont jamais rectangulaires mais trapézoïdales. «Tout parait simple, mais en fait, non», assure l’architecte.
Les images du projet réalisé défilent. Elles sont in fine, au-delà du discours, d’élégants témoignages d’une sobre modernité.
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CONVENTO DAS BERNARDAS. Au sud du Portugal, dans un paysage marqué tant par un passé arabe que par un paysage de salines, l’architecte est invité à réfléchir au sujet d’un ancien monastère transformé, entretemps, en usine. Aux fenêtres de la fabrique de farine, le portail gothique, «manolino», tardif.
«C’est mon troisième monastère», indique l’architecte. «Y faire un centre culturel ? J’ai refusé. Pourquoi ne pas habiter le beau. Voilà qui n’est pas interdit, non ?».
Du lieu désaffecté, il s’agit alors de faire une opération de logements et, par là-même, de la «garantir». Aujourd’hui, sur 78 appartements, trois sont vendus. La crise.
L’ambition est de «récupérer l’objet et de le transformer en stratégie urbaine». «J’ai demandé au client d’acheter le terrain contigu pour arriver au chiffre». Dont acte.
Le parti est audacieux. Moderne. «Il a fallu expliquer Le Corbusier et Siza». Toutefois, les affectations différentes posent la question de la préservation et d’un retour, plus ou moins adapté, aux formes originelles.
Eduardo Souto de Moura se remémore un «happening» où un artiste s’était proposé de vivre trente jours avec un coyote. Après deux semaines, l’animal était apprivoisé. «Les édifices patrimoniaux sont des animaux féroces», assure l’architecte.
Et donc, de jouer du passé tourmenté. «Il y a les fenêtres du monastère et les fenêtres de l’usine. Siza ouvre les fenêtres comme il se lave les dents. Il faut un ordre, fermer pour ouvrir. Nous faisons des fenêtres du dedans pour le dehors».
De fait, pour lui, le thème de la fenêtre est obsessionnel. VENISE, Eduardo Souto de Moura propose «un édifice avec trois fenêtres, un espace vide comme celui de Le Corbusier à Rio de Janeiro».
«Il n’y a pas de moralisme dans le patrimoine ; un peu de mouvement moderne, de temps en temps, ne fait pas de mal», assure l’homme de l’art.
Plus que les maquettes blanches, la réalisation illustre la finesse de l’approche.
Enfin, sacre des modernes, LE THORONET. «J’étais invité à faire une installation. Quand je suis arrivé, j’ai découvert un chaos complet. Le parking n’est pas digne. L’architecture n’est pas un art, tout au plus est-il un art social. Aussi, ai-je proposé un petit bar et des toilettes», révèle Eduardo Souto de Moura.
La mise en lumière des espaces intérieurs scandalise l’architecte : «c’est comme mettre une lampe dans sa bouche pour se transformer en fantôme».
«Il ne faut pas voir l’origine de la lumière», assène-t-il. «Une chose est voir, l’autre comprendre. Ce n’est pas une question de contemplation mais de compréhension d’un système et d’une règle».
Les clichés du monastère se succèdent les uns aux autres. Il a maintenant vraiment notre attention.
Drinnn... Année 01, l’heure est écoulée, l’appel de la cigarette très fort.
Salve d’applaudissements pour l’autre maître de Porto.
Jean-Philippe Hugron
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