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Portrait | Rémy Marciano, Cosa Mentale (17-10-2012)

Ouvrir le «carnet curieux» de Rémy Marciano est comme partir, entre les lignes, entre les mots, des rives de la Méditerranée aux villes italiennes, comme découvrir une géographie marseillaise faite d’autoroutes, de cités HLM, d’interstices, comme se perdre dans une série de détails dessinés au détour des rues de Beyoğlu...

Marseille | Rémy Marciano

Une adresse, avenue du Prado. Rémy Marciano précise par téléphone au Parisien non-averti que l’axe, d’équerre, se divise en deux parties. L’une vers le sud, l’autre vers l’ouest. Direction le «deuxième Prado». Au 301, un immeuble '30.

Au quatrième étage, l’agence. L’architecte s’empresse d’emmener le visiteur, côté promenade, dans ce qui fut le jardin d’hiver. A gauche, un «aperçu mer». En face, du haut de ses cent mètres, le Grand Pavois.

L’appartement est traversant. Côté cour, le bureau. Ici et là, des livres, des maquettes et des calques que des presse-papiers protègent de l’envol.

Encadré, le prix 2001 de la Première Oeuvre. Encadré mais pas accroché. Question d’envol ?

Un jeudi au mois de juillet. Pour l’agence, la semaine s’achève. L’époque est aux chantiers. Lundi, Marseille, mardi, Drap (06). La Côte, mais pas seulement. L’architecte évoque ainsi, de prime abord, un projet de logements sur le Trapèze à Boulogne-Billancourt (92) et le désir de «poursuivre l’histoire d’un paysage». Pour le coup, voilà le Parisien averti.

«Une idée de campagne, de campagne de faubourg avec des baignoires de jardin». Baignoires baroques et fontaines romaines composent alors un «paysage vertical» raconte Rémy Marciano.

Idem à Marseille, où l’agence planche, avec Francois Leclerc et Jacques Sbriglio, sur l’extension d’Euromed. «L’idée que je défends est celle d’un bâtiment en forte relation avec l’environnement, qu’il s’agisse de la faune et de la flore, du paysage naturel, urbain et humain», dit-il.

Le paysage, encore et toujours, même quand il parle de littérature. Au hasard, chez Orhan Pamuk, Rémy Marciano retient «le désir de retrouver le paysage des campagnes turques».

02(@DR)_B.jpgQuand l’architecte évoque sa ville, il s’interroge. «Au nord, entre A7 et A55, toutes les cités sont là. Pourquoi ? Il y a une sensation grandiose, une puissance émane des cités, de la géographie, des autoroutes», dit-il. Quid du paradoxe, quid du territoire ?

«Avec mes étudiants, je travaille l’idée d’un Grand Marseille à partir des grands ensembles», explique-t-il, le souci d’intégration en ligne de mire.

Afin d’éviter tout objet décontextualisé, l’écriture est salvatrice ; «la narration comme contrat moral», résume l’architecte. «Les clients ou les usagers ne sont pas seulement dans un espace, ils sont aussi dans une histoire, un récit». Ainsi, chaque réalisation de devenir une «chronique», dixit l’intitulé du book de l’agence.

Stylo à la main donc, avec dix collaborateurs. «J’essaye de raconter le projet qui est dans la convocation, dans le scénario. Je ne suis pas dans la statistique. C’est avant tout une méthode de l’approximation», assure l’architecte.

L’enseignant qu’il est, de reprendre : «je demande à chacun de mes élèves de travailler un 'carnet curieux'». Sur les pages, une somme de détails, un mélange duquel doit naître le projet.

«Il s’agit d’une vision à la fois identitaire, rêvée, onirique. Dès qu’il est question de concevoir, je me positionne entre réalisme et analyse», révèle Rémy Marciano.

03(@RemyMarciano).jpgEt quand tu seras grand ? «Architecte», répondait-il encore garçon. «J’ai toujours aimé dessiner. Puis est venu la passion des villes, des villes italiennes mais aussi des villes fantasmées», raconte-t-il. Toutefois, aux «gribouillages», l’architecte semble préférer les mots.

Génération spontanée, Rémy Marciano doit sa vocation en partie à ses parents, tous deux professeurs. «Petit, j’ai rencontré le béton. Mes parents s’étaient lancés dans la construction d’une maison...». De la structure de la conscience professionnelle.

«Je viens de Cannes. La culture méditerranéenne y est masquée sous les artifices de la Côte d’Azur. C’est à Marseille que j’ai découvert la 'méditerranéité' en tant que voyage immobile. Il y a, ici, le mythe d’un mouvement possible, d’un départ potentiel. La mer nous lie à d’autres pays. Des hommes arrivent sans cesse sur cette terre d’exil», dit-il.

«Dans ses interstices, la géographie marseillaise crée de belles surprises lesquelles racontent la nature en ville. Nous sommes ici des promeneurs qui se nourrissent de la poésie du chaos mais nous ne devons pas oublier que des gens y vivent». L’homme au coeur. De citer le sociologue Michel Peraldi : «le monument à Marseille, c’est sa population».

Toutefois, à l’auteur de revenir sur son thème de prédilection. Marseille, c’est aussi «raconter des histoires de paysages marqués par une urbanisation sauvage de nécessité».

'Paysages' «passionnants» où il est «difficile d’y laisser une trace», la ville demeure celle de l’architecte. «C’est un territoire de liberté, entre guillemets, où chacun connaît la sensation que tout est possible». Nice ? Hors de question !

«A Marseille, j’avais peu d’attaches», si ce n’est l’amitié de José Morales avec qui Rémy Marciano passe son diplôme. Après Luminy, il y eut Paris, deux ans durant. Un post-diplôme à Belleville et à l’Institut Français d’Urbanisme. «Chacun se fabrique une famille dans ce milieu», dit-il.

04(@JMLandecy)_S.jpg«Si j’avais eu un contrat chez Jean Nouvel, je serais resté mais c’était la crise», se souvient-il. Retour plein sud, chez Rudy Ricciotti. «J’y ai fait quelques périodes de plusieurs mois. A l’époque, il nous avait, José et moi, bien secoué. Il était dans sa période de mutation. Sa posture s’écrivait. José est resté et je suis allé, quant à moi, voler de mes propres ailes. Je n’avais pas de famille à faire vivre», poursuit-il.

Bref, la bohème. En son nom et sans réseau, une «idée un peu naïve». Arrive alors l’inattendu, une première commande, un gymnase, en 1999. L’équipement «adopte une position critique et cristallise une phase de mutation du quartier. [...] le béton 'non architectonique' serait plutôt issu d’une culture locale mi-industrielle, mi-cabanon», écrit-il. Bref, il a gagné.

05(@RemyMarciano)_B.jpgDepuis, les projets se sont multipliés et, les références aidant, les équipements sportifs. Au carnet des commandes figurent désormais logements, hôtels, écoles.

Des concours perdus, Rémy Marciano, honnête, évoque leur retour : «le caractère obsessionnel de certaines postures permet d'affirmer une position, un engagement». Au regard de l’histoire de l’architecture, «il y a des images de projets qui ont davantage apporté que des réalisations. Ces images ont levé des verrous. Elles ont été des déclics. Cosa Mentale !», assure-t-il.

La virtualité n’est donc pas sans importance. «Transgresser», martèle-t-il. «Nous utilisons des thématiques, des situations où dépasser les limites. Construire en site préservé, parasiter la mairie de Marseille, par exemple».

«Renverser l’histoire» aussi. Le propos évoque le souvenir récent d’une exposition, à Gênes, d’Yves Klein, «lui aussi judoka en son temps», sourit Rémy Marciano.

Renverser l’image. Perturber le sens de l’orientation. Aller au-delà des conventions et sans cesse proposer «des récits tactiles et immatériels». Cosa mentale ou presque.

A Marseille.

Jean-Philippe Hugron

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