Pierre de Bourgogne 2013

Le Courrier de l'architecte - Retour à l'accueil

Entrez votre e-mail pour vous inscrire

Entretien | Guadeloupe : Architecture et Europe panaméricaine (17-10-2012)

Réglementations thermiques et certifications européennes sont autant de normes qui s’appliquent à la Guadeloupe. Quid du contexte ? Si des efforts sont désormais consentis localement pour adapter une production architecturale à son environnement, Didier Bergen, président du Conseil Régional de l’Ordre des Architectes en Guadeloupe, dresse un portrait mi-figue mi-raisin de l’architecture de l’île.  

Guadeloupe | Didier Bergen

Le Courrier de l’Architecte : Quelle est la place de la Guadeloupe dans les DOM et en France ?

Didier Bergen : Nous sommes 191 architectes en Guadeloupe quand en Martinique, ils sont 156 et 62 en Guyane. Nous sommes un petit territoire mais notre situation n’est pas si éloignée de celle des architectes de métropole.

Quelle taille pour les agences guadeloupéennes ?

Une agence formée en société compte en moyenne trois personnes (un architecte, une secrétaire et un collaborateur). Dans le passé, nous étions plus nombreux. Beaucoup exercent de façon individuelle. Beaucoup d’EURL donc et aucune SA. Les plus grandes agences comptent une dizaine de collaborateurs. Parmi elles, BMC Berthelot, Pile et face, Dore-Marton, Nicolas...

Pour ma part, nous sommes quatre à l’agence. Nous travaillons principalement sur des projets de logements individuels et livrons en moyenne six maisons par an. Nous faisons également du logement social et quelques concours à côté. Nous travaillons aussi sur des projets d’amélioration de l’habitat.

Quelles commandes pour les architectes de Guadeloupe ?

Nous essayons de nous en sortir avec des projets de maisons individuelles. Depuis les grèves de 2009, les investisseurs ont fui notre département, y compris des investisseurs locaux. L’activité a beaucoup baissé. Ces dernières années, près de 80% des agences ont perdu la moitié de leur chiffre d’affaires.

Le logement social, une importante source de travail pour les architectes locaux, est également en crise. Nombreux sont les bailleurs à ne faire désormais plus que de la défiscalisation. Toutefois, d’importants projets sont lancés comme la rénovation urbaine des Abymes, à quelques kilomètres de Pointe-à-Pitre. Début 2013 devrait marquer le retour des investisseurs.

02(@ErickHalley)_B.jpgVilla Colibri à Grand-Bourg, île de Marie-Galante - Architecte : Erick Halley Quelle concurrence pour les architectes locaux ?

La concurrence joue davantage sur les grands marchés publics : hôpitaux, rectorats, lycées, préfecture. Il y a des appels à candidatures auxquels répondent les architectes locaux mais aussi des architectes de métropole et de l’étranger. Nombre d’entre eux s'associent à des cabinets locaux pour accéder à la commande.

Parallèlement, il y a des concours plus restreints avec des architectes invités de Guyane ou de Martinique. Toutefois, nous ne les considérons pas comme concurrents.

Quelles formations ? Une ouverture vers l’Amérique ?

Tous les architectes antillais sont formés en France. Nous essayons de nous ouvrir à la Caraïbe. Nous nous devons d’exporter nos savoirs. Nous avons la chance de faire partie de la France et d’avoir à construire selon une réglementation stricte ce qui est, pour nous, à la fois une chance et un inconvénient.

Les normes nous obligent d’être à la pointe. Elles nous handicapent aussi. Les règles parasismique et paracyclonique sont très exigeantes et nous obligent à un haut niveau de savoir-faire. Grâce à cela, nous pouvons nous ouvrir à toute la Caraïbe, entendons aux îles anglophones et hispanophones et même au-delà, aux pays d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud. Nous pouvons de fait exporter nos compétences.

La Guadeloupe fait partie de la Fédération des Associations Caribéennes d'Architecture (FCCA) - dont l’ancien président, Erick Halley, est l’actuel secrétaire général de notre Ordre - et, par voie de conséquence, de la Fédération panaméricaine des associations d'architectes (FPAA). Si en Europe, ces regroupements prennent la forme d’ordres, en Amérique et dans la Caraïbe, il s’agit en général d’associations, plus souples.

Quelle ambition pour l’espace panaméricain ?

Nous développons des échanges et des réflexions. Ces démarches nous permettent une ouverture à d’autres préoccupations et savoir-faire. Nous sommes sous la réglementation européenne alors que nous devrions suivre les normes panaméricaines. Depuis mai 2010, nous devons suivre la Règlementation Thermique, Acoustique et Aération DOM (RTAA DOM) et, depuis mai 2011, la Réglementation Thermique pour la Guadeloupe (RTG) est davantage liée au contexte de l’île. Elle est un niveau supplémentaire de la RTAA. Elle n’existe d’ailleurs pas en Martinique, où une réglementation propre à l’île est désormais à l’étude.

Les normes sont-elles adaptées ?

Il y a une demande de la population quant à la qualité architecturale et nous essayons de construire des édifices adaptés aux modes de vie et au contexte tropical. Si d’aucuns souhaitent respecter la RT, celle-ci est toutefois inadaptée au contexte. Aux Antilles, nous maîtrisons de fait le thermique et ce, depuis bien longtemps.

Qu’en est-il de la dépendance matérielle de l’île ?

La plupart des matériaux viennent de métropole et d’Europe. Sans quoi, ils n’ont pas la norme CE. Nous n’avons sur l’île quasiment aucune matière première. La filière bois existe en Guadeloupe mais n’est pas suffisamment développée. Nous faisons donc venir le bois de métropole. Nous pourrions faire venir du bois du Brésil, mais l’absence de certification européenne pose le problème des assurances.

Sanitaires, menuiseries, verre, aluminium... Tout vient d’Europe. Les peintures également, mais celles-ci sont 'tropicalisées', c'est-à-dire traitées pour résister au climat et aux champignons.

03(@ErickHalleyDidierBergen)_B.jpgCentre international de Séjour pour la Fédération des oeuvres Laïques de Guadeloupe, Saint-François - Architectes : Erick Halley et Didier Bergen Qu’en est-il de l’architecture informelle ?

Depuis octobre 2007, le permis déclaratif a eu pour résultat le développement des constructions informelles. Il est impossible de tout contrôler. Les services administratifs des communes ne vérifient, in fine, que le droit du sol et, malgré leur bonne foi, ne peuvent effectuer tous les contrôles obligatoires et nécessaires.

Aussi, plus de 65% des dépôts de permis de construire se font sans architecte. L’idée circule que de passer par les services d’une agence coûte cher et la population tend, par voie de conséquence, à passer par des maîtres d’oeuvre. Toutefois, les mentalités changent.

Une nouvelle génération de maîtres d’ouvrage arrive. La maîtrise de l’énergie passe par l’homme de l’art. L’Ordre et le CAUE militent en ce sens.

Quel budget pour la construction ?

Les budgets ne sont pas confortables. Il faut compter entre 1.450 et 1.650 euros/m². Les banques ne suivent généralement pas au-delà. L’ouverture des prêts promise par Nicolas Sarkozy a eu l’effet inverse en bloquant le système. Les projets ne dépassent généralement pas les 260.000 euros pour la réalisation d'une maison individuelle de type T4.

Pour le logement collectif en défiscalisation, il faut compter 1.850 euros/m². Ce montant inclut le prix de la réalisation, l’achat du terrain, le paiement des honoraires...

04(@ErickHalleyDidierBergen).jpgCentre international de Séjour pour la Fédération des oeuvres Laïques de Guadeloupe, Saint-François - Architectes : Erick Halley et Didier Bergen Une école de pensée ?

Nous avons eu trois grands courants de pensée ces soixante dernières années : dans les années 30, l’architecture vernaculaire était une part importante de la production architecturale. Puis, l’époque était à l’architecture coloniale. Ali Tur* avait été envoyé par l’Etat aux Antilles. Il a fait école pendant plus de trente ans. Enfin, est arrivée une architecture semi-traditionnelle mêlant bois et béton, une tendance développée par notre défunt et regretté confrère Jacques Berthelot et d’autres comme Michel Corbin.

Aujourd’hui, l’époque est d’aller davantage vers une architecture qui nous est propre, postmoderne, mélangeant bois et béton avec, outre la question de la matérialité, une prise de conscience quant à l’espace, notamment par la redéfinition de la limite entre intérieur et extérieur. Nous prônons également l’emploi de matériaux propres et de couleurs adéquates ainsi que la prise en compte de la notion de logement dit Durable adapté aux environnements caribéen et amazonien.

Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron

* En septembre 1928, un cyclone ravage la Guadeloupe. La reconstruction est confiée à l'architecte du ministère des colonies, Ali Tur. De 1929 à 1937, il construit ou reconstruit plus d'une centaine d'édifices privés et publics. 

Réagir à l'article


Design Ikonik mai 2013
Votre Cinéma Dec 2012

Album-photos |Cyrille Lallement ou comment créer et décoder la Matrix

Cyrille Lallement fut architecte avant d’être photographe. Ceci expliquant l’acuité de son regard ? En tout cas, il offre ici une étonnante carte blanche dépeignant une ville à la symétrie...[Lire la suite]

LCDLA mai 2013

Album-photos |Les réalisations qui font les belles photos d'Adeline Bommart

«De l’architecture, j’aime montrer la place du bâtiment au sein  de l’environnement qui l’entoure et des usagers qui le côtoient. D’aucuns découvrent alors le mélange des styles...[Lire la suite]

G Immo Dec 2012

Album-photos |Au troisième top, il sera 11h45

Des lieux tantôt vides, tantôt animés. A midi moins le quart, l’absurdité est parfois de mise. Les lignes se mêlent ou se démêlent, les lieux se font et se défont. Face aux murs, les...[Lire la suite]

Design Ikonik mai 2013

Album-photos |Le Louvre-Lens vu par Luc Boegly : de la substance

Transparence, évanescence et reflets... L’édifice s’efface au profit des oeuvres exposées. Au photographe d’architecture de capter l’immatériel. En bas à droite, en haut à gauche, une...[Lire la suite]

UPM mai 2013

Album-photos |Les réalisations qui font les belles photos d'Adeline Bommart

«De l’architecture, j’aime montrer la place du bâtiment au sein  de l’environnement qui l’entoure et des usagers qui le côtoient. D’aucuns découvrent alors le mélange des styles...[Lire la suite]

PM de Wallonie 2013

Album-photos |Stefano Candito au pays des architectures 'autocélébratives'

Oscar Niemeyer est mort, vive Oscar ! Sur les traces du maître brésilien du modernisme architectural, Stefano Candito approfondit une recherche personnelle fondée sur les notions d’«appropriation» et...[Lire la suite]