A Montréal, la firme Les Architectes FABG a livré en 2012 la transformation en centre communautaire d'une station-service imaginée dans les années 60 par Mies van der Rohe. Au programme, adaptation et restauration. D'une écriture «plus Mies que Mies», l'édifice témoigne d'une «modernité réticente». Les architectes assument une position en marge des courants idéologiques passés et contemporains.
Quelques mois avant sa mort, en 1968, Mies van der Rohe a livré à Montréal une station-service, étape familièrement méconnue d'automobilistes venus s'y ravitailler le temps d'une pose sur l'île des Soeurs.
'Structures métropolitaines du Canada Ltée', filiale des Metropolitan Structures Incorporated, ce promoteur chicagoan avait alors pour ambition de créer sur le site montréalais un audacieux ensemble résidentiel. De ce plan confié à Mies van der Rohe, seules trois tours et une station-service furent réalisées. Quatre décennies plus tard, inadaptée, cette dernière est abandonnée.
«La vente de l'essence ne suffisait plus ; la plupart des stations sont désormais converties en supérette. Le propriétaire souhaitait faire évoluer son commerce ; or, il n'avait pas la liberté d'opérer les transformations qu’il souhaitait», indique Eric Gauthier, associé de l'agence Les Architectes FABG.
La mairie de Montréal ayant donc récupéré le lieu, il s’agit alors de le transformer en centre communautaire. Pour ce faire, un appel d'offres public a été lancé à l’issue duquel l'agence Les Architectes FABG a été désignée lauréate pour la réalisation du projet.
«Nous avions effectué il y a vingt ans la transformation de la Biosphère de Buckminster Fuller. Nous avons été retenus en partie pour cette expérience», assure l'architecte.
«Le projet n'était pas de restaurer l'édifice de Mies mais de lui donner une autre vocation», poursuit-il. Le site est promis aux jeunes mais aussi aux personnes âgées du quartier. Un équipement entre valse et billard.
«Le hasard veut que nous avions livré quelques temps auparavant un autre centre communautaire aux allures miessiennes. Les politiciens n'ont pas manqué de noter les similitudes», sourit Eric Gauthier.
Bref, un savoir-faire adéquat. Mais quid de l'histoire et du patrimoine ? «Il fallait, ici et là, toucher au bâtiment et introduire des éléments nouveaux... Autant dire de quoi inquiéter. Il est important de noter que nous ne pouvions pas donner dans le mimétisme», assure l'architecte.
«Deux-trois idées simples» en guise de fil conducteur, quelques contrastes forts, noir et blanc, noir pour les jeunes, blanc pour les autres.
«Nous avons fait plus Mies que Mies. Nous avons notamment poursuivi l'éclairage extérieur à l'intérieur et de fait accentué la composition initiale», dit-il.
Toutefois, il ne s'agissait pas pour les architectes de restituer le parti originel. «Mies a suffisamment de fidèles...», disent-ils.
Etre détaché donc pour satisfaire un fonctionnement nouveau. Néanmoins, l'aspect patrimonial importe et l'essence du projet initial a été respectée. «Nous avons été rigoureux dès qu'il s'agissait de restaurer un élément de façade», indique Eric Gauthier.
Restent donc la technique et les flux. «L'une des difficultés du projet était le traitement de l'air. Climatisation et chauffage pour ce genre d'équipement supposent grilles et machines qui auraient ruiné le bâtiment. Afin de limiter l’impact des installations, nous avons eu recours à la géothermie et créé des puits canadiens», explique-t-il.
Bref, l'intégrité du dessin est respectée. «Ce projet nous a apporté, outre du plaisir, de la satisfaction. Nous avons désormais davantage de convictions quant à nos valeurs et notre architecture 'sharp'».
«Nous tenons à éviter toute forme d'expressivité ; or, nous subissons de plus en plus de pressions. Il faut aujourd'hui, pour gagner un concours, faire du spectaculaire», indique l'architecte.
«A l'agence, nous ne donnons ni dans le minimalisme excessif ni dans le fétichisme suisse mais nous espérons une certaine décence quant à la présence publique. Nous sommes parfois obligés d'avoir une pratique schizophrénique et certains projets finissent par être bavards alors que nous les voudrions silencieux», dit-il.
L'architecte évoque quelques projets de l'agence, laquelle travaille, ironie du sort, pour le monde du spectacle. «Nos clients attendent des édifices bavards, nous leur livrons des constructions sévères», assure Eric Gauthier.
L'approche est donc «personnelle». «La question du kitsch se pose et nous n'échappons pas à ce que nous avons lu, notamment la définition du kitsch par Adolf Loos...».
L'agence Les Architectes FABG se défend toutefois de toute école de pensée. Avant tout, elle se refuse à démontrer «une personnalité». Quatre lettres donc, «anonymes et commerciales». Affaire d'époque et de contexte.
D'histoire aussi. «L'agence a soixante ans, elle a été fondée par un collaborateur de Perret venu en Amérique. Nous sommes la troisième génération et une forme de rationalité sévère semble toujours traîner dans nos bureaux», poursuit l'architecte.
Alors, de Perret à Mies, modernistes Les Architectes FABG ? «Culturellement sans doute. Mais il y a dans le modernisme une part illusoire et naïve. Nous donnons pour notre part dans la modernité réticente. Nous ne nous plaçons pas au coeur d'un mouvement et nous refusons un agenda clair et figé».
«Nous sommes obligés d'être sensibles au contexte et à l'histoire. Il y a quelque chose de simpliste dans le modernisme qui ne nous convient pas. A ce sujet, Mies van der Rohe est une personnalité trouble de la modernité. Nous ne sommes, de fait, ni trop engagés dans notre époque ni collés à l'actualité».
Pour Les Architectes FABG, être à côté, encore et toujours.
Jean-Philippe Hugron
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