Sens versus web ? Face à la dématérialisation croissante de l’espace, l’architecte autrichien Klaus Kada prône, depuis ses débuts, une architecture où l’espace se mesure au corps. «Nous devons soutenir la perception sensorielle», disait-il lors d’un 'entretien de Chaillot', à La Cité de l’Architecture et du Patrimoine, à Paris. Retour vers le passé ou aux fondamentaux ?
«Voici des projets qui illustrent notre perception sensorielle et essaient de l’intensifier». En ce lundi 12 novembre, l’amphithéâtre de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine ne fait pas salle comble mais, tout de même, Klaus Kada a son public.
Issu de l’école de Graz, l’architecte autrichien a choisi, à l’occasion, de présenter quelques-uns de ses projets sous l’égide de l’espace.
«Terme philosophique, pictural, mathématique, l’espace est un thème qui intéresse de nombreux domaines», rappelle-t-il en préambule. Sans oublier sa formalisation, les architectes étant perçus, dit-il, «comme des faiseurs d’espace».
«A l’agence, nous avons essayé de nous affranchir de ce formalisme», dit-il. Entre toutes les acceptions d’une notion dont la sémantique est sans fin, Klaus Kada a choisi de se concentrer sur l’expérience sensorielle.
A l’heure où l’espace «naturel» subit un phénomène de dislocation avec le déploiement de l’électronique, où «la perte de l’expérience directe de l’espace a entraîné la perte de l’expérience sensorielle», cet architecte s’emploie à réincarner l’espace en faisant appel à d’autres sens que la seule vue.
A l’ère de l’espace dématérialisé, Klaus Kada note la prédominance de l’image au détriment du vécu d’un espace. Un lieu commun ? Plutôt une piqûre de rappel. Ceci n’est pas un bâtiment, pourrait-il dire à propos des perspectives et autres reportages photographiques qui ne supplanteront in fine jamais, quelle que soit la qualité d’une vidéo, des déambulations in vivo.
Sans s’ériger contre cette «évolution spectaculaire», c’est-à-dire le développement de sphères électroniques «difficiles à traduire en termes architecturaux», Klaus Kada se montre désireux de réintégrer «l’atmosphère dans la sphère».
Ne pas entendre par là une leçon à l’adresse de plus jeunes concepteurs. Au contraire, l’architecte autrichien estime qu’«il faut intégrer ce phénomène de sphères sans atmosphère dans l’architecture». Mais, entre temps, il choisit de «soutenir la perception sensorielle». De fait, le propos s’apparente à un retour aux fondamentaux, à l’apologie d’une architecture à l’aune du corps.
Parmi les exemples illustrant le parti-pris, voir son intervention a minima au sein d’une galerie souterraine du Château de Graz, abri antiaérien rouvert dans les années 1980, où l’architecte s’est fixé comme objectif «de transformer un espace mort en espace sensoriel».
En accrochant un élément de granit de quarante mètres de long au coeur du tunnel, Klaus Kada visait avant tout une intervention sculpturale. Par hasard, la matière devint, par oscillations progressives, un élément acoustique véhiculant un son.
De projets en projets, Klaus Kada montre en quoi sa recherche sensorielle intègre également les distorsions de l’espace.
Par exemple, la passerelle de l’Institute for Plant Physiology, au sein de l’Université de Graz.
Incurvée et composée de parois dont les pans sont décalés, la circulation «crée une dissolution de l’espace dont le résidu est la lumière».
D’en venir à l’un de ses projets phares, l’Opéra de St. Pölten. Ou comment transformer une salle de spectacles en source de lumière éclairant les espaces annexes grâce à une enveloppe permettant aussi, via son traitement acoustique, «de préparer le spectateur à la sonorité de la salle».
«L’architecture a besoin d’espaces aux différentes atmosphères», insiste Klaus Kada.
Voir encore le siège des assurances AachenMünchener, livré en 2010 à Aix-la-Chapelle. Plutôt que l’immense bâtiment que suggérait le programme de bureaux, Klaus Kada a préféré jouer avec la topographie du site pour créer un 'boulevard' desservant les différents éléments du programme.
Ponctuée de 'méandres', espaces dédiés à différentes activités, cette rue à caractère privé établit néanmoins, grâce à ses surfaces vitrées, un lien avec l’espace extérieur et permet ainsi «de s’affranchir de l’anonymat habituel de ces immeubles de bureaux».
Pour clore son exposé, Klaus Kada choisit un projet aussi 'intime' que le précédent est public : 'Il Silenzio di Cuma', sur la zone archéologique du même nom, à Naples. Entre tous, celui-là illustre sans doute le mieux ce que l’architecte entend par 'architecture sensorielle'. Composé en tout et pour tout de parois inclinées, ce 'sas urbain' assourdit, une fois à l’intérieur, les bruits de la ville.
En ce 12 novembre, les propos de Klaus Kada ont sans doute subit la distorsion due à une traduction simultanée, d’où leur sobriété. Reste que l’architecte a su illustrer en toute simplicité une démarche pourtant ambitieuse puisqu’elle vise «la mystification des sens».
Emmanuelle Borne
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