Istanbul n’est pas en reste en ce qui concerne les controverses autour de projets d’aménagement dont les ambitions sont diversement perçues. En témoigne une tribune publiée dans le cadre d’un dossier spécial consacré à la mosquée de Camlıca dans le numéro de septembre-octobre 2012 (n°367) de la revue de la Chambre des Architectes de Turquie, Mimarlık. Un article signé Haydar Karabey, enseignant au Département de la Planification Urbaine et Régionale à l’Université de Mimar Sinan.
Contexte
Remis fin novembre par le comité national de l’ICOMOS Turquie à l’UNESCO, un rapport se montre très défavorable au projet de réalisation d’un pont sur la ligne de métro reliant les quartiers de Yenikapı à Maslak, à Istanbul, en raison de son effet néfaste sur la 'silhouette' de la ville.
Inscrite au Patrimoine Mondial, Istanbul est d’ailleurs régulièrement menacée d’être retirée de la liste en raison de nombreux projets très controversés dans la mesure où ils nuisent à l’aspect d’une ville dont la topographie unique, assise sur deux continents, fascine toujours.
Ces dernières années, les projets de rénovation urbaine se sont multipliés, des architectes étrangers de renom telle Zaha Hadid ont été sollicités. Le projet de la starchitecte, ayant pour but de créer un centre d’affaires et d’excellence sur près de 500 hectares de terrain, dans la zone industrielle de Kartal, sur la rive asiatique de la ville, avait été validé en 2006.
Cependant, le plan a été rejeté plusieurs fois à la suite de plaintes portées par les petites et moyennes industries installées dans la zone et le projet a été suspendu durant l’été 2011. En cause : le manque de transparence et l’absence de concertations entre tous les acteurs concernés.
Depuis quelques mois, la rive asiatique fait de nouveau parler d'elle avec un projet de mosquée gigantesque (comptant six minarets) sur la colline de Camlıca.
D’aucuns perçoivent ce projet comme une simple réplique des grandes mosquées classiques ottomanes et, encore, comme faisant partie de ces projets insensés soutenus par le Premier Ministre.
MP
ET SI ON S’ARRETAIT UN PEU POUR RESPIRER ? UNE UTOPIE ?
Haydar Karabey | Mimarlık
ISTANBUL - En matière de protection de l’environnement, la Turquie a connu une prise de conscience tardive. C’est sans doute pour cette raison que nos discussions concernant certaines valeurs à protéger sont si animées.
La silhouette de la ville historique intra-muros, Beyoğlu et les rives du Bosphore, les espaces et les lieux appréciés dans la ville, certains sites archéologiques d’une valeur inestimable et d’ailleurs tout l’environnement d’Istanbul sont toujours en danger.
Au banc des accusés : le pont du Métro de la Corne d’Or et les gratte-ciel de Zeytinburnu, Galataport et ses tours inutilement hautes, le projet d’Haydarpaşa et les cités privées toutes identiques, les projets de rénovation et d’aménagement urbain des quartiers de la Süleymaniye, Tarlabaşı, Taksim, de la Corne d’Or, l’hôtel installé sur le Palais byzantin, le projet de Zone de Transfert de Yenikapı et tous les ponts, les canaux, les habitations construites par TOKİ [agence turque de développement de l'habitat, ndt.].
Sans parler des sujets qui nous attristent dès qu’il est question de géographie, telle la multiplication d’équipements 'touristiques' sur nos côtes, lesquels s’étendent de Side jusqu’à Kuşadası, les destructions de l’HES [projet de centrales hydroélectriques, ndt.] et l’acharnement à construire des centrales nucléaires.
Alors que nous nous efforçons de trouver des alternatives à des sujets de toutes sortes en appréhendant et analysant leurs situations, des administrateurs ne cessent de nous présenter de nouvelles surprises.
Parfois, les projets-surprises peuvent être terribles, imposants, puissants, forts et précipités ; alors que nous sommes encore saisis d’effroi à l’idée du projet de statue de Mevlana proposé à Sivriada, nous subissons un nouveau choc avec la proposition d’une mosquée gigantesque à Camlıca.
A vrai dire, le problème réside dans le fait que les administrateurs et les investisseurs perçoivent la ville comme le terrain de démonstrations de pouvoir et de jeux de rente. Pour eux, chaque espace inoccupé de la ville est un 'terrain' [à construire]. Aussi, chaque construction est une zone d’investissement pouvant devenir plus rentable et plus tape-à-l’oeil encore.
Construire ou protéger, tel est le combat dans lequel nous nous épuisons. Au cours de cette lutte, si nous ne subissons pas l’insulte voire la menace, nous sommes du moins désignés, décrits comme de pauvres intellectuels qui n’ont de cesse de réfuter et d’être contre tout développement.
D’un côté, nous réagissons par d’éternelles objections, plaintes, protestations assez violentes. De l’autre, nous voudrions trouver un terrain d’entente. Appelez cela un désir de 'cessez-le-feu', une demande de 'trêve' de la part de combattants fatigués, à la recherche d’une chance de reprendre leur souffle.
Et si, dans certains lieux (le sujet étant Camlıca, je parle là d’Istanbul), nous définissions, dans le cadre d’un accord national, des limites à ne pas dépasser ?
Et si nous délimitions une zone qui comprendrait Istanbul intra-muros, les rives du Bosphore, Beyoğlu et la silhouette classique de la ville ?
Et si nous renoncions durant une certaine période, par exemple pendant huit ou dix ans, au développement individuel et social, aux constructions publiques, aux architectes, à la construction ?
Et si nous appliquions une loi déterminant la construction de cette zone durant une certaine période ?
Et si nous disposions tous ces projets génialissimes sur une table et que nous en discutions autant que possible (d’une manière respectueuse) ?
Et si nous lancions la réalisation des projets sur lesquels nous avons pu nous mettre d’accord en 2020-2023 par exemple, c’est-à-dire tout doucement et non à l’instar d’éléphants débarquant dans une boutique de porcelaine ?
Istanbul ne mérite-t-elle pas cela ?
Haydar Karabey | Mimarlık | Turquie
03-09-2012
Adapté par : Mathilde Pinon
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