'Inter-dit ; l’homme, mesures de toutes choses'. Thomas Carpentier illustre son propos par un Modulor estropié. Autre figure de la standardisation et de la normalisation : Ernst Neufert*. Ce diplôme, quasi manifeste, propose de briser les tabous : qu’est-ce une architecture pour cul-de-jatte ? Qu’est-ce que l’habitat d’Alice aux Pays des Merveilles ? Réponses, du couteau suisse à la maison 'dénormée'.
Contexte
«De nos jours, la normalisation et le classement en catégories est devenu systématique. Toute alternative naissante se voit aussitôt élaguée afin de rentrer dans un groupe identitaire. Tout doit être rationalisé, classé, standardisé pour des raisons de compréhension, de prix, de mise en série, de fausse transversalité», résume Thomas Carpentier.
Réuni le 15 novembre 2012 à l’occasion de la deuxième édition des Prix Etudiants du Courrier de l’Architecte, le jury** a récompensé de la mention ‘PowerCADD’ le projet 'Inter-dit ; l’homme, mesures de toutes choses', un diplôme soutenu par Thomas Carpentier à l’Ecole Spéciale d’Architecture en juin 2012.
«Une mention est, pour ce projet, un encouragement à poursuivre le sujet», affirme le jury enthousiasmé quant à la thématique abordée. La traduction architecturale suscite quelques réserves et paraît pour certains membres du jury telle une «prothèse peu aboutie». L’appréciation est sévère mais tous reconnaissent «l’importance de la question posée» et félicitent «un éloge à la différence et à la diversité».
JPhH
Le Courrier de l’Architecte : Quelle était votre idée au moment de vous lancer ?
Thomas Carpentier : Ce qui m’intéressait était de m’attaquer à la normalisation des espaces dans la construction d’aujourd’hui. Mon idée était de travailler sur l’archétype de cette normalisation, à savoir de m’en prendre au livre d’Ernst Neufert, lequel envisage une famille parfaite habitant une maison universelle.
Pourquoi Ernst Neufert ?
Le 'Neufert' est le couteau suisse de la conception, c’est l’archétype du bien-pensant architectural. J’ai trouvé depuis d’autres ouvrages ayant trait à l’ergonomie, la standardisation, le rapport entre corps, mobilier et espace.
En revanche, je n’ai pas encore trouvé de texte critiquant ouvertement le Neufert, sauf peut-être quelques ouvrages japonais ou indiens spécifiques. Toutefois, j'imagine ne pas être le seul à en avoir fait une critique.
Critique ou contre-proposition du Neufert ?
Il s’agissait pour moi de proposer ma propre version du Neufert, une version folle, construite à partir d’un point de vue potache et humoristique tout en traitant de questions sérieuses. Ernst Neufert travaillait à partir de personnages parfaits. Pour ma part, je me suis intéressé à des monstres et autres extravagants, piochés dans la culture historique, fictive et populaire. J'en ai fait une sorte de bestiaire qui, du fait des singularités réunies, constitue, à mon sens, une meilleure représentation de l'humanité que tout modèle théorique.
J’ai par la suite composé un jeu de sept familles suivant les différents types d’anomalies physiques, psychiques ou comportementales. A partir de ces personnages, j’ai fait nombre d’expériences afin de questionner la manière dont chacun vit l’espace.
Parmi ces personnages, il y avait par exemple un danseur sans jambe, personnage réel, marié à une femme valide. Comment alors concevoir un espace dédié à ce couple atypique en essayant de faire disparaître leurs différences ?
Qu’est-ce à dire en termes d’architecture ?
A travers un processus de saturation, il s’agissait de concevoir un catalogue de détails ou d'expériences qui propose une réflexion sur des actions banales du quotidien, le passage d’une porte, le fait de s'assoir ou de partager un moment. J’ai transposé cela dans des icônes de l’architecture moderne étant, elles-mêmes, les reflets du travail d'Ernst Neufert. Il s’agissait par exemple de réalisations signées Le Corbusier ou Mies van der Rohe.
Enfin, la dernière étape de ma démarche, nécessaire à la validation du diplôme, fut de dessiner un projet de bâtiment. Pour ce faire, j'ai décidé de choisir l'un de mes projets et d'opérer sur celui-ci un exercice critique.
Comment avez-vous choisi ce sujet de diplôme ?
Au sein de l’école, il y a deux manières de passer son diplôme : suivre la filière thématique ou la filière autonome. J’ai opté pour la seconde. J’ai ainsi pu choisir librement mon sujet et constituer moi-même mon jury selon les règles de l’école.
J'ai été encadré par Lionel Lemire, enseignant à l’ESA depuis vingt ans, que je connaissais depuis ma première année. Il m’a soumis quelques exercices afin de préciser sur quoi j’allais travailler.
J’ai, à ce moment-là, réalisé une liste de projets, d'oeuvres, d’éléments d’architecture qui m'intéressaient. A travers cet inventaire, le thème de la norme prévalait sur les autres. J’ai envisagé plusieurs angles d'attaque mais ces propositions étaient floues et peu adaptées.
Puis, j’ai exprimé mon souhait de me confronter à Ernst Neufert. Lionel Lemire m’a soutenu dans ce choix, nous avons longuement échangé, il a cherché à me pousser toujours plus loin en amenant, entre autres, l’idée du jeu de cartes.
Qu’est-ce à dire ?
Le jeu de cartes me permettait de piocher des personnages connus de tous. L'idée était de faire appel à une culture transversale, afin de pouvoir aller plus directement au coeur du sujet. J’ai marié personnages fictifs et réels car je ne souhaitais pas développer un discours grave sur fond de pitié. Il s’agissait de faire preuve de détachement et d’humour.
J’ai d’abord sélectionné une cinquantaine de personnages et l'idée du jeu m'a permis de limiter le nombre de 'cobayes' de mes expériences. Des groupes communs sont alors apparus : les cyborgs, les handicapés, les extravagants...
Aucune crainte des susceptibilités ?
Si, bien sûr. J’ai eu la chance de pouvoir constituer un jury ouvert, n'ayant pas peur de se frotter aux tabous. J’étais, de fait, plus libre de mes actions. Encore une fois, il s’agissait de traiter des sujets graves et sérieux comme la question de l’accessibilité pour les handicapés non plus au regard de la réglementation mais avec légèreté et recul et ainsi considérer le handicap comme simple singularité parmi d’autres.
La singularité face au modernisme standardisé ?
Mettre à mal des icônes du mouvement moderne en y injectant des personnages et leur manière d'habiter comme un cyborg, Louis XIV ou Alice au Pays des Merveilles, était un acte simple mais jubilatoire. Au-delà de ce geste, simple et gratuit, il y avait le souhait de les questionner et de leur faire porter un autre discours.
La singularité face à l’un de vos propres projets ?
Je voulais également être critique vis-à-vis de moi-même. J’ai choisi de m'attaquer à l’un de mes projets, une architecture dite de magazine qui ne pose aucune question sur la discipline.
Il s'agit d'une villa dans un 'resort' en Tunisie, dessinée en 2009 avec mon associé, en parallèle de nos études.
J'ai installé dans ce projet une famille recomposée issue de mon bestiaire. Chacun de ses membres disposait de son espace et tous respectaient l'organisation sociale de la famille. L’intérêt portait à la fois sur le résultat morphologique mais aussi sur la manière dont ce processus pouvait améliorer ma façon de concevoir l'espace.
Quelle conclusion ?
In fine, il reste une maison ‘dénormée’, adaptée à Monsieur tout-le-monde mais où ses usages restent à inventer. Qu’appelle-t-on aujourd’hui une cuisine, une salle de bain ? Nous essayons, nous architectes, de concevoir autrement des espaces programmés dont les usages changent selon les époques et les habitants...
Des critiques ?
Ce qui m’a été reproché ou qui a été mal compris était de mettre sur le même plan l’un de mes projets et des icônes du mouvement moderne. Mon propos n’était pas de me comparer à eux : je souhaitais avec humilité faire le ménage dans ma propre production à travers une auto-critique.
Un diplôme, une fin ? Un début ?
Je ne vois pas ce projet comme un aboutissement mais comme le début d’une posture, voire d’un engagement d'architecte face aux enjeux actuels.
J’ai eu l'honneur d'obtenir le prix du meilleur diplôme 2011 de mon école. Suite au projet, j’ai tenté de pousser ce travail plus loin en réalisant réellement un ouvrage en clin d'oeil à celui d'Ernst Neufert.
Sur les conseils d'enseignants, cet ouvrage qui, au départ, reprenait point par point la codification graphique du Neufert, tente finalement de devenir un manifeste.
Avez-vous manqué de temps pour réaliser votre diplôme ?
Je n’ai pas manqué de temps. Notre école, sa direction du moins, a fait le choix de nous donner plus de temps, notamment au regard d’une qualité de diplôme de plus en plus faible. Nous avons eu trois mois supplémentaires, portant à huit mois l’ensemble du diplôme.
Toutefois, à mes yeux, le gros de la production se passe lors des derniers mois. Nous avons certes plus de temps mais nous le consacrons généralement à la réflexion. De fait, nous avons davantage le risque de nous perdre. Le temps passe avec l’angoisse de la page blanche.
Aujourd’hui, l’envie de monter votre agence ?
J’ai obtenu ma HMONP il y a quelques semaines. Comme je l’exposais précédemment, j’ai eu l’opportunité de créer une société et de travailler en parallèle de mes études. Ce projet de 'resort' en Tunisie, lequel n’a pas malheureusement pas abouti, aurait pu être un tremplin. Il est suicidaire de se lancer sans gros projet porteur ; je vais donc pour le moment travailler quelque temps en agence.
Pourquoi être architecte ?
Suite à mon baccalauréat, je me cherchais. J’avais en tête différentes pistes. D’un côté, l’automobile, de l’autre, l’espace. Un passage à la fac m’a permis de mûrir mes souhaits. J’ai voulu être architecte d’intérieur. Mes parents m’ont poussé à devenir architecte et je les en remercie. Antiquaires, ils m’ont donné l'amour de la matière et le soin apporté aux détails.
Propos recueillis par Jean-Philippe Hugron
* Ernst Neufert (1900-1990) est un architecte allemand connu pour son ouvrage de référence Les éléments des projets de construction
** Le jury était composé de : Alain Sarfati, architecte, agence SAREA / Suzel Brout, architecte, agence AASB / Ilhem Belhatem, architecte, associée de l’agence Atelier D / Benjamin Colboc, architecte, associé de l’agence Colboc Franzen & associés / Robin Fisher, paysagiste de formation et aujourd’hui représentant de l'American Hardwood Export Council pour le Benelux, au titre de personnalités extérieures et de Jean-Philippe Hugron et Emmanuelle Borne, journalistes, Le Courrier de l’Architecte
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herve Devantoy | gerant Diluvial | Pays de Loire | 10-12-2012 à 10:18:00
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